2018 : l’année la plus dévastatrice pour la gourde depuis 15 ans

Publié le 2018-12-20 | Le Nouvelliste

En mai 1919, pour contrer des dépréciations relativement importantes de la gourde par rapport au dollar américain, les gouvernements américain et haïtien avaient signé un accord fixant le taux de change à 5 gourdes pour un dollar. Ce taux fixe, officiellement, était en vigueur jusqu’au 30 septembre 1990. Il faut préciser officiellement car les autorités n’ont pas voulu reconnaitre les fluctuations qui s’effectuaient sur le marché parallèle durant les années 80. La fluctuation que le pays vit encore aujourd’hui a en tout cas, on peut le dire, commencé à partir de 1991. Au 31 octobre 1991 en effet, il fallait déjà 7,81 gourdes pour un dollar ; la gourde avait donc perdu plus de 56% de sa valeur en seulement un mois : c’était la genèse du mal de la gourde. Cette monnaie allait ensuite perdre 28% de sa valeur en 1992. L’autre perte de valeur prononcée date de 2002 (dix ans plus tard), année civile durant laquelle la monnaie avait perdu 41% de sa valeur. Depuis 2002, c’est l’année 2018 qui se révèle plus dévastatrice pour la gourde.

2018 aura été marquée par une situation économique, politique et sociale compliquée en Haïti. Au niveau économique, pour cette année qui s’approche vers sa fin, le pays a notamment vécu, impuissant, la dépréciation continue de sa monnaie. Du 1er janvier au 20 décembre 2018, la gourde a perdu 22% de sa valeur nominale, passant de 63,82 à 78,00 gourdes (considérant le taux de vente sur le marché) pour un dollar américain. Tel que précisé précédemment, c’est la perte de valeur la plus importante enregistrée depuis plus de 15 ans.

Avec cette perte significative, Haïti se rapproche d’une crise de change. Selon Jeffrey A. Frankel et Andrew K. Rose (1996), respectivement professeurs à l’université de Harvard et de Californie, une crise de change se traduit par une augmentation substantielle du taux de dépréciation nominale d’une monnaie. Pour d’autres auteurs, qui se veulent plus spécifiques, on parle de crise de change quand une monnaie perd au moins 25% de sa valeur nominale. Le facteur clé pour évoquer ce type de crise économique est en tout cas l’« instabilité ». Or, il est clair que le taux de change de la gourde par rapport au dollar est largement instable. Le pays a donc vécu une crise de trop en 2018.

Les commentateurs haïtiens évoquent le problème de production comme la principale cause de la crise. S’il est vrai que la production est fondamentale dans le désencrage historique de la gourde, en amont il s’agit plutôt d’un problème d’incitations, d’encadrement de change et celui de gestion de la rareté dans l’économie haïtienne.

Manque d’incitations comme problème

La production est réalisée par les entreprises ou, disons-le, elle est menée par des entrepreneurs. Mais les entrepreneurs n’arrivent pas s’il n’y a pas d’incitations structurelles et conjoncturelles réelles destinées à les attirer. Jean Tirole, prix Nobel d’économie en 2014, s’inscrit dans la théorie des incitations pour expliquer dans son dernier livre Économie du bien commun que le chef d’entreprise ou l’agriculteur, partout, réagit aux incitations auxquelles il est confronté. Ce n’est pas différent dans le cas d’Haïti.

En 2017, les Investissements directs étrangers (IDE) ont atteint le chiffre de 375 millions de dollars américains dans le pays (CNUCED, 2018). Ils ont été triplés par rapport à 2016, notamment grâce à l’achat de la DINASA par RUBIS, firme française, en 2016. En République dominicaine cependant, les IDE se chiffraient à 3,6 milliards de dollars pour la même année. L’explication fondamentale est que la RD crée beaucoup plus d’incitations qu’Haïti. Le cadre global constitué d’incitations structurelles diverses est donc plus propice aux affaires et donc à la production de l’autre côté de la frontière.

Dun autre côté, depuis 2014, les importations formelles d’Haïti de la République Dominicaine s’élevaient à 520 millions de dollars pour les produits agricoles/agroalimentaires (soit 37% du total des importations d'Haïti de la RD) selon le CFI. Cette situation montre que l’agriculture, l’un des piliers sur lequel reposait le taux de change en Haïti, est en chute libre. L’agriculture n’est pas dans cette dynamique de chute parce que le paysan haïtien ne veut plus produire, c’est juste parce que les incitations à la production agricole ne sont pas suffisamment créées dans ce pays, depuis au moins une décennie. Le paysan réagit donc, comme tout acteur, au manque d’incitations auquel il est exposé. Il ne peut plus produire. Entre autres, la gourde fait les frais de la réaction du paysan.

Le problème de gestion de la rareté et d’encadrement de change

La science économique enseigne que les ressources sont rares. Elles le sont davantage en Haïti où le budget national est historiquement maigre (environ 2 milliards de dollars en 2017-2018). Mais le pays n’a pas appris à gérer cette rareté. Il dépense (et ceci mal) en général plus qu’il n'en dispose. Il se pose alors des problèmes persistants de déséquilibres budgétaires le conduisant vers des crises qui s’apparentent aux crises de premières générations décrites par l’économiste Paul Krugman dans ce qu’on appelle les « modèles (de crise de change) de première génération ».

Quand la rareté n’est pas gérée, l’État se fait en général financer auprès de la BRH. Ce mécanisme de financement est un facteur fort important de la décote de la gourde historiquement. Pour freiner cette pratique, en avril 2016, le ministère de l’Économie et des Finances et la BRH signait un accord dénommé cash management. Selon ledit accord, l’État doit dépenser ce qu’il a: il doit apprendre à mieux gérer sa rareté de ressources. En cas de problème de gestion, donc de déficit budgétaire, la BRH n’intervient pas selon l’accord. Mais ce dernier, depuis l’arrivée de Jovenel Moïse au pouvoir, n’est pas d’application. L’État ne fait que dépenser, bien au-delà de ses moyens et se fait financer par la banque centrale créant ainsi de véritables tensions sur le taux de change. En 2017-2018, le déficit budgétaire se chiffrait à près de 26 milliards de gourdes, soit près de 4% du PIB national. Un niveau record de déficit, soit quatre fois le seuil recommandé par le FMI. Catastrophe en matière de gestion de la rareté. Cette catastrophe financée par la BRH est une explication combien significative dans l’effondrement de la monnaie nationale en 2018.

Le problème d’incitations et la mauvaise gestion de la rareté mis à part, la gourde ne cesse d’être catastrophée parce que le change n’est pas suffisamment encadré. Disons que le marché de change n’est pas encadré. Par exemple, en Haïti, tout le monde est agent de change se permettant de faire des « attaques spéculatives » sur le taux de change. Dans des pays d’Afrique (comme le Maroc), en France ou en République dominicaine, pour acquérir des biens et des services, il faut être muni de la monnaie locale. En Haïti, la réalité est tout autre. Le dollar est dominant. L’État et ses institutions ne contrôlent donc rien. Les agents de change formels et informels sont libres et spéculent comme bon leur semble. Parlant de spéculation, signalons qu’il y a une course inacceptable à la poursuite du dollar entre les banques commerciales de la place. C’est le marché qui indique le niveau, mais il y a clairement certaines de ces banques qui fixent le taux plus élevé chaque jour davantage pour attirer plus de dollars. Cet exercice, qui fait grossir leur bénéfice, fait d’un autre côté augmenter « le seuil psychologique » du taux en préparant les esprits à des taux plus élevés chaque jour. La BRH, qui a pourtant pour rôle de « défendre la valeur interne et externe de la monnaie nationale », à défaut d’encadrer, s’installe comme spectatrice de la course. Ainsi, la gourde perd-elle plus de valeur chaque jour davantage.

En l’absence continue d’incitations, de bonne gestion de la rareté et d’encadrement véritable du marché de change, la gourde continuera, plus qu’en 2018 durant laquelle sa perte de valeur a atteint un niveau inédit depuis 15 ans, à perdre de son importance relative. Cette situation, parce qu’elle impacte négativement les conditions de vie, menacera plus que jamais la paix sociale.

Enomy Germain, économiste MSc. économie du développement, expertise en évaluation des politiques et projets de développement Auteur

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