Haïti : les dépenses de santé des ménages 3 fois supérieures à celles de l’Etat

La santé : quand une absence de prise en charge collective fait basculer les populations les plus vulnérables dans une détresse économique et morale dramatique, terrible et inhumaine !

Publié le 2018-12-17 | lenouvelliste.com

La santé, en particulier le financement de la santé, est devenu un sujet de préoccupation pour certains membres de la société civile haïtienne, comme le démontrent les nombreux articles de journaux et émissions de radios consacrés ces derniers mois à ce sujet. Les ONG nationales et internationales intervenant en santé et réunies au sein de la Commission Santé du Cadre de Liaison Inter-Organisations (CLIO) sont parmi ces acteurs qui tirent la sonnette d’alarme au regard de l’appauvrissement des ménages confrontés à des coûts de soins de santé en constante augmentation.

Le constat est le même pour tous, les investissements dans le secteur de la santé sont insuffisants. La situation est en effet alarmante, surtout pour la population dont la quote-part aux dépenses totales de santé ne cesse d’augmenter. En novembre 2017, le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) a publié les résultats des Comptes Nationaux de Santé pour l’année 2013-2014. La contribution des ménages aux dépenses totales de santé était de 30,1%, celle de l’État de 9,7%. L’incidence de ces dépenses de santé sur le niveau de vie d’une grande partie de la population est catastrophique. En particulier pour les personnes hospitalisées, les chômeurs et les ménages comptant plus de trois enfants en bas âge comme le souligne la Banque Mondiale dans un rapport sur le financement de la santé en Haïti publié en 2017. Sachant que 93% des institutions sanitaires font payer des frais d’utilisation, 63% des ménages les plus pauvres ne consultent pas de professionnel de la santé, n’ayant pas les moyens de le faire (Banque Mondiale, 2017). Pour rappel, sur une population de près de 11 millions d’habitants, plus de 6 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et 2,3 millions sous le seuil de pauvreté extrême (Banque Mondiale, 2012). Cette année encore, la part du budget national allouée au MSSP est extrêmement faible. Lors du vote du budget pour l’exercice 2017-2018 au début de l’été, cette part était de 4,4% ; au mois de septembre, lors du vote du budget rectificatif elle a été réduite à 3,9%. Ce pourcentage augmente légèrement dans le projet de loi de Finances 2018-2019 déposée au Parlement le 12 décembre 2018, deux mois et demi après le début de l’exercice fiscal 2018. Cette fois, le budget alloué à la santé est de 7%. Cependant de ces 7% seulement 0.7% est destiné aux Biens et services, le reste est réparti entre les dépenses de personnel, d’infrastructures et autres rubriques administratives.

La santé est pourtant un facteur déterminant de développement socio-économique d’un pays. L’OMS, à travers les Objectifs de Développement Durable (ODD), tente de donner une vision d’un monde « en meilleure santé, plus prospère, plus inclusif et résilient…d’ici 2030 ». L’ODD 3, consacré à la santé et au bien-être, est déterminant pour la réalisation des autres objectifs. Cette année, les États membres de l’OMS ont approuvé un nouveau programme général de travail destiné à aider les pays à atteindre l’ODD 3 et les autres cibles liées à la santé. Trois priorités stratégiques ont été définies : Couverture Sanitaire Universelle (CSU), sécurité sanitaire et amélioration de la santé et du bien-être. Le point le plus important : la mise en place de « services de santé primaires centrés sur la personne mettant l’accent sur la vie en bonne santé et la prévention des maladies, en plus de dispenser des traitements sûrs, efficaces et de qualité ». Or, la réduction du budget de la santé en Haïti a l’effet inverse sur la santé de la population. Dans un contexte de retrait progressif des investissements des bailleurs externes, la diminution constante du budget de la santé depuis une quinzaine d’années affecte le fonctionnement général du système de santé mais surtout le bien-être de la population obligée de payer de plus en plus cher les soins de santé (Le Nouvelliste, Budget rectificatif toujours en perte de poids, 2018).Le chômage et le coût de la vie sont d’autres facteurs de précarité pour les ménages en situation de pauvreté.

Prenons l’exemple de Rita qui assume seule la charge de deux enfants et de son mari qui, suite à un accident, souffre d’un handicap visuel. Ce dernier se rend à l’hôpital général pour une consultation ophtalmologique. Il choisit l’hôpital général dans l’espoir d’avoir des soins à un coût abordable. Première réponse, il faut se rendre à une structure privée et faire un scan coûtant $290 américain qui peut être payé en gourdes au taux de 75 gourdes pour $1 (le taux fixé par l’établissement), sans compter les autres examens préalables à ce scan. Rita gagne 8500 gourdes par mois comme gardienne d’enfant, le coût de cet acte médical est presque deux fois la valeur de son salaire. Face à cette situation, nous comprenons mieux pourquoi les ménages qui n’ont aucune source de revenus n’ont pas les moyens de consulter un professionnel de santé.

Les conséquences de la réduction des investissements en santé ont un visage, celui des nombreuses femmes et hommes qui s’appauvrissent quand leur santé est en jeu du fait des coûts de santé directs qu’ils doivent assumer seuls : consultations, analyses, médicaments, hospitalisation ou pire intervention chirurgicale.Les membres de la CSC se joignent à celles et ceux qui lancent ce cri d’alarme : les pouvoirs publics doivent consacrer plus de moyens financiers au secteur de la santé. Cela répond à un droit fondamental : l’article 19 de la Constitution de 1987 section A qui stipule : « L’État a l’impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine, à tous les citoyens sans distinction, conformément à la déclaration universelle des droits de l’homme et cela contribuera au développement du pays.

Prospery Raymond Président du Cadre de Liaison Inter-organisations (CLIO)
Auteur


Réagir à cet article