La débacle du président

Jean Ledan filsTout de suite après l’accession au pouvoir du président Sylvain Salnave, les cacos de Vallières et des environs du Nord-Est prirent les armes contre lui.

Jean Ledan fils
13 déc. 2018 — Lecture : 5 min.

Jean Ledan fils

Tout de suite après l’accession au pouvoir du président Sylvain Salnave, les cacos de Vallières et des environs du Nord-Est prirent les armes contre lui. Petit à petit, cette rébellion s’élargit et finit par couvrir une grande partie de la République. Salnave avait à peine passé deux ans au pouvoir, mais deux années d’une guerre civile sans répit.

Auparavant sous Geffrard, il y eut le Code rural de 1864, et c’était aussi l’ère des innovations au niveau social, économique, politique et international alors que les strates populaires rurales et urbaines avaient été marginalisées. Salnave, arrivé au pouvoir, il avait capitalisé sur la mobilisation des habitants des quartiers populaires de La Fossette, au Cap-Haïtien, de ceux de Raboteau, aux Gonaïves, à Port-au-Prince, le 25 avril 1867, Salnave fut accueilli par ceux de la Croix-des-Bossales, du Bel-Air, du Morne-à-Tuf, etc.

Sylvain Salnave avait reçu une éducation bourgeoise, fils de Sylvestre Salnave et de Fillette Rangose (wilkipedia), un couple métissé/mulâtre, il s’engagea dans l’armée vers 1850 et devint Capitaine de cavalerie sous Geffrard qui avait renversé Faustin Soulouque. Un peu plus tard, désappointé de l’administration de Geffrard, il fomenta et organisa une insurrection contre celui-ci en mai 1863, puis en 1865 au Cap-Haïtien. Geffrard fit alors bombarder la ville du Cap par les Anglais - la première fois dans l’histoire d’Haïti que l’étranger fut invité dans nos affaires internes, ce qui contribua quelque peu au renversement de Geffrard. Salnave dut ensuite se réfugier en République dominicaine. Il retourna en triomphateur sur le territoire en 1867 après le renversement de Geffrard.

Une idée de l’arrivée de Sylvain Salnave : « Quand le général Salnave atteignit le Pont-Rouge, l’enthousiasme se changea en délire, on ne put entendre qu’une sourde clameur comme un bruit de vagues… L’avenue qui s’étend du Pont-Rouge au Portail Lamarre [actuel portail St-Joseph] présentait un aspect unique jusqu’à ce jour, elle était couverte d’une multitude tellement serrée qu’on ne pouvait voir des individus que leurs têtes, et au-dessus de ces têtes, des mains agitant des mouchoirs et des branches de laurier. »

Sous Salnave, le pouvoir avait pratiquement échappé aux strates privilégiées. Ceux-ci, ne trouvant pas encore les moyens d’affronter Salnave, entreprirent d’utiliser l’arme de la dialectique, si l’on peut dire, à un point tel qu’ils devinrent des fabricateurs de propagande ; des nouvelles les plus alarmantes et inquiétantes fusaient de partout, et ce fut par ce biais que les élites entendaient miner le gouvernement quand la rébellion du Nord-Est prenait de l’ampleur.

Salnave était aussi confronté à une grave crise économique et financière. Il s’était embourbé dans des emprunts internes, et le pouvoir d’achat avait drastiquement diminué en raison de la dépréciation de la monnaie et des mesures économiques abracadabrantes qui persistaient depuis belles lurettes. Son administration avait établi un monopole d’État sur le café, contrariant les intérêts privés de l’oligarchie sur la principale source de rentabilité du pays ; les commerçants de la capitale étaient sur la sellette et étaient parfois forcés de cotiser sous pression avec la menace de tribunal populaire ; de lourdes taxes leur furent imposées et les commerçants devaient baisser les prix des produits de première nécessité. Salnave établit de même les Magasins de l’État pour l’approvisionnement des plus nécessiteux. Il était aussi en conflit avec la hiérarchie catholique. Ne pouvant pactiser avec les concordataires d’après 1860, il s’appuyait sur les prêtres défroqués, et traitant ceux de l’Église de prêtres cacos. La présidence de Salnave était marquée par des crises à tous les niveaux de la vie nationale ; des crises d’intérêt qui remettaient en question la structure du pays.

Au niveau politique, le Corps législatif se réunit le 3 octobre, et à partir d’un différend sur l’arrestation du général Léon Montas, la Chambre fut pointée du doigt. Dès le 11 octobre, le divorce entre l’exécutif et le législatif était consommé. « Le 14 octobre, une populace composée surtout de femmes armées de pierres et de coutelas s’organisa en bandes compactes et parcourut la capitale en vociférant: Vive Salnave! A bas la Chambre! Elle envahit le Palais législatif, en chassa les députés, brisa chaises et bureaux, déchiqueta les portraits historiques, chanta, but, dansa, puis, se retirant, cloua les portes. »

Salnave confirma par décret présidentiel la dissolution de la Chambre, mit de même de côté la Constitution. Il entreprit aussi de moderniser la flotte militaire en achetant des navires de guerre. Voulant mater la révolte des cacos dans le Nord-Est, l’armée gouvernementale s’était positionnée au Trou contre les cacos du Nord-Est. Puis Salnave se lança dans la répression des mouvements armés, des « cacos », à travers tout le pays. Une guerre civile en résulta durant plus de deux ans, et le pays était scindé en trois gouvernements: celui de Port-au-Prince, celui de Saint-Marc avec Nissage Saget et celui des Cayes avec Michel Domingue.

Le président Salnave se trouvait dans une position inconfortable. Il avait créé un Conseil législatif en août 1869, mais trop tard. La coalition contre le président s'étendait du Nord et au Sud du pays en 1868. Salnave souleva les piquets du Sud et du Sud-Est en sa faveur pour tenter de mater l'insurrection des cacos. Il dut toutefois reculer et se retrancha à Port-au-Prince. Ses ennemis assiégèrent la capitale.

La lutte armée était dirigée par ses principaux rivaux sous le commandement de Nissage Saget, les cacos du Nord et du Nord-Est, et les hommes de Boisrond Canal et alliés qui contrôlaient Port-au-Prince, Pétion-Ville, -Vert et les environs. La ville fut assiégée, les rebelles parvinrent à s’accaparer de « La Terreur », un navire de la marine de guerre haïtienne avec lequel la capitale fut bombardée.

Au cours de ces bombardements, le Palais présidentiel avait été détruit. Ce palais était l’original du Palais des Gouverneurs de la colonie de Saint-Domingue qui servait encore et toujours de Palais national.

Le 19 décembre 1869, suite à la destruction du palais, Salnave réussit à se frayer un passage et se retira à Pétion-Ville avec quantité de ses partisans. Le 8 janvier 1870, Sylvain Salnave et les officiers de son cortège étaient à Anse-à-Pitre pour passer la frontière et se rendre en Républicaine dominicaine afin de solliciter l'aide du président Buenaventura Báez. Le général dominicain Cabral qui gardait un poste avancé entre le Petit Trou et Las Damas résolut de ne pas laisser passer Salnave. Cabral et Salnave et leurs troupes engagèrent le combat dans une zone dénommée La Cuaba.

Après quelques cinq heures d’échanges de feu, Salnave et ses hommes furent faits prisonniers. Ils furent conduits à un bourg nommé La Salina. De là étant, le général Cabral informa Nissage Saget et le nouveau gouvernement haïtien de sa capture le 10 janvier 1870. Sur instructions, les prisonniers furent amenés au Fond Ravet, où ils furent remis au Secrétaire d’État de la Guerre Montmorency Benjamin. Tôt dans la matinée du 15 janvier, parmi les généraux qui avaient accompagné Salnave, Alfred Delva, Jean-Baptiste Errié, Saint-Lucien Emmanuel furent exécutés à la Croix-des-Bouquets.

L’ex-président Sylvain Salnave, à qui tout un cérémoniel avait été mis en place, fut conduit à Port-au-Prince et après un jugement symbolique fait à la hâte par une cour martiale, puis condamné à mort. Il fut attaché ensuite sur un poteau badigeonné en rouge et fusillé le 15 janvier 1870 sur les ruines du palais.