Piano festival international/2e édition/16 et 17 novembre 2018

Deux soirées musicales spéciales et capitales

Publié le 2018-11-28 | Le Nouvelliste

Bienheureux ceux qui, par amour de l’art, bravent la peur, la rumeur et le bruit ! Heureux les amants de la musique, malgré l’atmosphère politique lourde et menaçante à la veille des manifestations annoncées du 18 novembre !

Les 16 et 17 novembre 2018, dans le cadre du fameux festival international de piano d'Haïti, projet porté par l’association « raconte-moi un piano » et dirigé par Célimène Daudet, il nous a été donné d’assister à deux concerts qui ont mis en déroute tous nos a priori par le caractère surprenant des performances.

Nous condensons ici pour nos lecteurs ces deux magnifiques soirées.

Vendredi 16 novembre2018 : Bureau national d’ethnologie (BNE)

Nous formons avec l’assistance un public assez consistant et suffisant de mélomanes passionnés assis dans cette grande salle d’exposition et d’accueil du BNE. Elle est rénovée, réaménagée et climatisée. Deux colonnes de sièges en plastique blanche séparées par une allée centrale nous offrent leur confort.

Au programme de la soirée baptisée « extase », des artistes de pratiques et d’horizons divers : Célimène Daudet (piano), Guillaume Latour (violon) pour la musique classique et savante occidentale ; Érol Josué (chant), Anilus Beauvois, Ricardo Lamusique, Edmond Marie Géralde aux percussions.

Les musiciens de l’art populaire et sacré étant en majorité, nous avons d’abord cru à un spectacle de musique traditionnelle et folklorique, en symbiose avec les arrangements et harmonies de la musique européenne. La suite devait nous démentir ; il n’était rien de tout cela. Haïtiens et étrangers, dans la sympathie et la courtoisie mutuelles, ont par alternance et à tour de rôle exposé pour l’assistance leur conception respective de la méditation et de la spiritualité en musique. Elle est rythmée, animée, chantée, dansante et primitive chez Érol Josué soutenu par les tambours. Elle est lente, effacée dans le rythme, réflexive, « Andante » ou « Adagio » à la fois « ad lib » et sobre , grave chez les Européens.

Depuis la porte d’entrée du fond, Érol Josué , micro en main , processionne dans l’allée : complet noir, « tee-shirt noir » avec vèvè vermeil ; mules noires et vermeilles , cape longue assortie (noire et transparente). Sa voix est puissante et agréable dans le chant d’entrée et de salutation. Il tient un bâton dans l’autre main. Chant « a capella » suivi du soutien des percussions. Il a invoqué Legba gardien de la barrière entre les mondes physique et spirituelle. Pour inviter et accueillir Célimène Daudet, il chante et invoque, cette fois, Erzulie. C’est un récitatif en mineur, non accompagné suivi d’un Yanvalou.

Célimène Daudet, la pianiste, s'avance à son tour, depuis l'arrière pour faire face au public. Elle prend un micro sur sa perche pour communiquer avec l'assistance. Elle insiste sur les liens de spiritualité avec Érol Josué, dans le concept de la soirée et le choix de ses morceaux. Elle s'installe au piano à queue pour nous jouer: un «adagio» de Jean Sebastin Bach; pièce pour orgue à l'origine, adaptée au piano. Elle est en mineur et recueillie.

« Fratres» où elle invite le violoniste Guillaume Latour à la rejoindre pour jouer ensemble cette prière inspirée de Bach, composée par un Estonien. En mineur avec exploitation d'un certain minimalisme des phrases et de l'expression, ponctuées par le silence. Prédominance du violon en mélodie. Sobriété et accords de piano plaqués, parfois « fortissimo». Pièce lente et réussie, dépouillée.

À nouveau seule, Célimène explore la spiritualité de deux compositeurs haïtiens savants: Ludovic Lamothe, dans «Lobo», invocation à la main droite et rythmne folklorique à la main gauche; Justin Élie dans une pièce des beaux « chants de la montagne» où les registres aigus et graves s'opposent.

Érol Josué est de retour, pieds nus, pour un chant en langage: « Dossou Aladé». L'introduction est libre, puis suivie d'un rythme de nago ou dahomen. « Nèg nago tchèbè-tchèbè», dit-il. Il chante et danse sur l'estrade, foulant au pied le vêvê géant de son plancher. Il saute. Il mime l'intensité rythmique des percussions.

Célimène Daudet nous revient pour nous dire un poème de Lamartine: «Bénédiction de Dieu dans la solitude». Elle nous en donne la traduction instrumentale par Franz Liszt, pour le clavier: poème instrumental, assez long, aux beaux accords annonçant la modernité hamonique, aux beaux effets liquidiens. Ruissellement de notes. Très méditatif. Très beau. Elle invite de nouveau le violoniste à la rejoindre pour l'éxecution du troisème mouvement de la sonate de César Franck, pour piano et violon. César Franck, compositeur francais d'origine belge, spécialiste de l'orgue.

Érol Josué boucle la soirée avec un mélange de deux chants néofolkloriques: «Ou fèt anvan mwen/ou pi gran pase mwen/ wa p pale m mal » et « Do m laj pas on laye». Soirée de contrastes, dans la fraternisation et la spiritualité, très réjouissante.

Samedi 17 novembre 2018: Fokal, salle polyvalente

On va de surprise en surprise

Abusé par leur nom de groupe, « Bohemian trio». Nous nous attendions tout au plus à un concert de musique légère, genre tzigane, agrémentée de bonnes harmonies de piano et de commentaires mélodiques, de violoncelle en particulier. Nous nous attendions à tout, sauf à cette musique savante, contemporaine et de haut niveau, faite de compositions aux confins de l’ écriture moderne, du jazz, et d’influences populaires diverses (en particulier orientales et africaines).

Ce trio de musiciens n’est pas constitué de plaisantins, ni de farceurs et rigolos. Ce sont des artistes de grand calibre et très ambitieux.

Le «Bohemian trio» est constitué de Orlando Alonso (piano), Yves Dharamraj (violoncelle), Yosvany Terry (Saxophones soprano et alto ; chekere). Ses membres se sont rencontrés aux États-Unis ; ils ont l’anglais en commun à part une formation classique et contemporaine de base. Le pianiste et le saxophoniste sont d’origine cubaine ; ils ont fait une partie de leurs études musicales dans la grande île. Le violoncelliste est francophone. Yosvany Terry est d’ascendance haïtienne par sa mère- présente dans la salle à nos côtés, comme celle du violoncelliste- et son grand père maternel.

À leur façon, ils illustrent le concept «Third stream» élaboré par les musiciens John Lewis et Gunther Schuller, favorables à l’alliance de la musique classique et savante contemporaine et de l’improvisation de jazz. Œuvres de durée moyenne dans leur cas. Chromatismes et intervalles non-chantants dans les compositions du saxophoniste, intégrés à des fragments consonants. Accords plaqués et arpèges tendus- parfois non fonctionnels- du pianiste. Interactions du trio : canons et contrepoints. Improvisations du saxophoniste et du violoncelliste. Inouï ! Époustouflant ! Audacieux, tolérable et charmant ! Modernes harmonies !

Il faut entendre et savourer «Tarde en la lisa», composition de Yosvany Terry ; «pushed gift» d’un compositeur argentin, écrite pour le trio, « Play time trio» pièce d’un pianiste de jazz et de classique cubain, Adonis Gonzales ; «Oconkolo», pièce phare et composition du groupe à partir d’un chant en langage sacré du «saxo», s’accompagnant au «chekere» (sorte d’asson par comparaison).

Comme on peut se tromper dans ses a priori ! Heureuse méprise ! Hauts sommets !

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