Festival international de piano /2e édition IFH

Un concert convivial et distrayant

(Piano : Kelvins Sholar ; saxes soprano et ténor : Thurgot Théodat D’une souplesse pure qui s’élève à hauteur d’un fortissimo, l’extraordinaire Kelvins Sholar s’est révélé au public à travers son instrument à clavier et à cordes frappées. Le prodige du piano classique et du jazz s’est confié à une assistance emportée et enchantée, on ne peut plus, devant tant de brio et d’entrain, le jeudi 15 novembre de 2018 à l’Institut français en Haïti.

Publié le 2018-11-28 | Le Nouvelliste

Eunice Eliazar et Roland Léonard

Revêtu de noir, avec un couvre-chef de feutre de même couleur, l’étoile montante du piano a tenu une complicité fantastique et simplement hallucinante au-delà des notes et des mots. Sa performance éclectique (technique classique du piano+ blues+chant et tendances latines) semble refléter une puissance qui tend vers quelques musiciens noirs américains du jazz moderne élargi par les conquêtes libertaires. Dans un amalgame de rythmes de jazz-swing, de vaudou, de reggae, un tantinet de valse et de ballade, Thurgot Théodate, le saxophoniste, vient ainsi donner une ampleur à la culture haïtienne avec des touches de sonorités modernes.

Corps et âme, le pianiste porte chaque tempo, chaque cadence, chaque intonation avec une sensibilité immense qui sans contrefaçon propulse sa virtuosité musicale. Il ne joue pas seulement, il vit sa musique. Il est à la fois le symbole d’un lyrisme pianoté et la marque singulière d’une mélodie solennelle.

Que se passe-t-il lorsque deux concertistes, auparavant inconnus l’un de l’autre, se rencontrent seulement quelques heures avant leur spectacle ? Dans le cas du jazz et de ses musiques assimilées, ils improvisent un programme à partir d’une base commune à tous les adeptes et pratiquants de cet art : les thèmes standards célèbres du répertoire et du « Real book ». C’est un terrain d’entente assurant le succès de la perfomance et la satisfaction d’un large public.

Le spectacle présenté par Jean Mathiot, directeur de l’IFH, et par Célimène Daudet, directrice du festival, s’est donc déroulé dans l’assentiment et au grand plaisir de tous. C’est ainsi que Kelvins Sholar, pianiste américain de 45 ans installé en Alllemagne depuis 10 ans, nous a joué des thèmes familiers aux mélomanes.

D'abord : « Stella by starlight », superbe mélodie introduite mystérieusement au piano avec des harmonies et des tensions modernes, des phrases et commentaires fulgurants. Bonnes improvisations. Le musicien originaire de Detroit, influencé par les sons populaires de la musique de la firme « Motown », s’est accompagné en chantant un blues au rythme gai et chaloupé, un peu latin : « Money », très satirique et humoristique.

Faisant appel une première fois à Thurgot Théodate, habile au soprano, il a enchaîné avec le thème « Nardis » de Miles Davis. Le saxophoniste a exposé la mélodie, suivie d’un beau solo ou chorus. Dans son improvisation, le pianiste a étalé toute sa technique classique mélangée à sa science du blues et du boogie. Thurgot a réexposé le canevas.

Un morceau folklorique haïtien, « Parenn Legba ki mache laba », sorte de rythme 6/4 nous a ensuite enchanté. À nouveau seul au piano, Kelvins Sholar nous a épatés avec « Caravan » de Duke Ellington et Juan Tizol. Cadence latine de la première partie et rythme swingué de la transition. Sans vanter son timbre vocal et la qualité de sa voix, Kelvins a interprété avec émotion la complainte déchirante « I don’t stand the ghost of a chance with you », succès favori du chanteur baryton blanc Bing Crosby. Son chagrin nous a touchés. Rien d’étonnant de la part d’un chanteur de blues. Le pianiste a fait un bon commentaire instrumental de cette ballade.

Thurgot regagne la scène pour jouer le standard immortel : « On green dolphin street ». Nous avons drôlement envie de pleurer à chaque fois que nous l’écoutons. C’est tellement beau ! Nous avons pensé à deux musiciens célèbres présents dans l’au-delà : Herby Widmaier et Lionel Volel. Thurgot Théodate et Kelvins Sholar ont pris respectivement 5 et 4 chorus sur ce morceau.

« Afro blue », composition de John Coltrane, en 6 /8 lent, a ravi les connaisseurs par ses incantations hypnotiques. Riffs Bluesy du piano et du saxophone. L’avant-dernier morceau s’est révélé captivant : c’était Blue Monk, exposé et commenté par Thurgot avec le soutien des harmonies du blues au piano. La dernière pièce faisait coexister un échantillon enregistré de musique électro et la première partie A de « It don’t mean a thing » du grand Duke Ellington. Le pianiste a de nouveau chanté brièvement et nous a régalés de ses citations latines (afro-cubaines).

Les deux concertistes ont été chaleureusement acclamés.

Des morceaux acoustiques de cette soirée, on en s’en souviendra encore de la désinvolture que ce diable du piano a insufflée. Toute l’attention évidente accordée à chaque détail, chaque tonalité unique était le summun d’une extase vive et digne.

Eunice Eliazar et Roland Léonard Auteur

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