Le président Jovenel Moïse sera-t-il à son rendez-vous avec l’histoire ?

Publié le 2018-11-19 | Le Nouvelliste

Quand l’Etat est affaibli et n’assume pas son rôle de défenseur de l’intérêt général, ce sont les plus faibles qui en pâtissent. Depuis plus de trois décennies, Haïti s’enlise et se place en tête de liste des pays de l’Amérique où l’incidence de la pauvreté est la plus importante et l’indice de l’inégalité parmi les plus élevés. Le pays collectionne fièrement, allègrement les mauvais classements : 155 sur 157 sur l’engagement des Etats à réduire les inégalités (DFFI et OXFAM); 138/140 sur l’indice de compétitivité du Forum économique mondial ; 131/140 en termes de perception de la corruption selon le Forum économique Mondial. Le pays croupit sous le poids des intérêts particuliers et ne parvient pas à réussir ses tentatives d’opérer les réformes et mener les politiques indispensables pour ancrer une dynamique de croissance forte et inclusive. Le Président Moise parviendra t-il à marquer un cran d’arrêt à cette décente aux enfers ?

Le rapport de la Banque Mondiale sur le diagnostic de croissance en 2014 a pointé les « intérêts particuliers » (vested interests) comme « le » principal facteur qui, en Haïti, fait obstacle à la création de richesse et explique l’enlisement du pays dans la pauvreté massive. La dominance des intérêts particuliers s’associe étroitement à la corruption et l’alimente. Elle en est un pilier essentiel. Elle est à la base de l’instabilité politique et sociale qu’elle alimente pour se maintenir. Elle provoque les crises pour le contrôle politique, pour corrompre et détourner les masses de leurs luttes pour plus de justice sociale. Elle organise la concentration des richesses à travers le contrôle direct des ressources de l’Etat grâce aux privilèges que leur confèrent des situations de rente. La lutte pour la pérennisation des rentes alimente des actions violentes et insidieuses. On peut noter, pour le regretter, qu’il n’y a pas vraiment de cloisons idéologiques franches entre ceux qui aspirent à occuper les devants de la scène politique sinon qu’ils ont en partage un verbiage logorrhéique de posture sans conviction alimenté par une faune politique victime des mêmes affections mentales et dont le désintérêt pour l’amélioration des conditions de vie de la population le dispute à son opportunisme outrancier dans le recherche et le maintien de petits privilèges dont ils bénéficient de la part des rentiers qui vampirisent l’économie. Les plus bruyants et peut-être aussi les plus inconscients ne se gênent pas de revendiquer qu’ils sont du « coté de la morale » par ce qu’ils sont des « anti-néolibéraux donc de la gauche », une gauche de pacotille, celle qui, au cours des années 90 et le début des années 2000, a bradé toutes les entreprises publiques nationales et qui a détruit toute la petite industrie haïtienne par des décisions irresponsables et jeté des centaines de milliers de jeunes hommes et femmes dans le chômage et la pauvreté et condamné le pays à exporter tous ses emplois qualifiés chez ses voisins en échange de quelques produits de consommation courante financés par les transferts et d’autres expédients.

Cette situation a trop duré. Elle ne peut plus continuer. Le peuple ne peut plus tenir avec les miettes qu’on lui laisse. Chaque épisode de crise sociale et politique l’enfonce davantage dans la misère, le fond de commerce de nos politiciens. La misère du peuple, l’avilissement du pays constituent pour ces vampires de la République, le sang dont ils s’abreuvent pour se renforcer. Nos politiciens ne sont ni meilleurs, ni pires, tous pareils. Pour sortir de cette dynamique, il nous faut changer de stratégie. Il nous faut un nouveau pacte, un « new deal » en Haïti ! Il nous faut viser, exiger de nos gouvernants des politiques, des programmes qui habilitent le peuple à participer pleinement et à jouir de ses droits économiques, sociaux et politiques.

Une tentative en 2015 du Ministère de l’Economie et des Finances de montrer la nécessité qu’à cette phase d’exacerbation des passions, du resserrement des contraintes et des déséquilibres macroéconomiques et sociaux majeurs, il y ait un pacte social pour s’en sortir, un « pacte pour l’emploi et la croissance inclusive » n’a pas eu grand écho. On s’est retrouvé à recommencer en 2016, avec une crise électorale prolongée qui a engendré un affaissement du rythme de croissance économique qui demeure encore autour de 1%, soit en dessous du rythme de croissance de la population (2.2%) et de celle de 3% enregistrée sur les quatre années précédentes. La situation des finances publiques a continué à se détériorer avec la nette réduction de l’aide externe, le manque d’avancées sur les réformes en particulier, au niveau des douanes et du secteur énergie conséquence de la résistance et de l’inertie entretenues par les groupes d’intérêt. L’élite prédatrice qui eut à consolider sa puissance sur les dernières décennies en profitant de l’instabilité politique provoquée et de la faiblesse de l’Etat prend ombrage actuellement et mène une lutte acharnée contre les initiatives du Président de la République de réaliser ses promesses de campagne en menant une lutte acharnée contre la corruption, en engageant pour de bon la modernisation du secteur de l’énergie, en prenant à son compte de réaliser un plan ambitieux pour connecter l’ensemble du territoire avec des routes de bonne qualité et à coûts maitrisés, en dénonçant et en exigeant la renégociation des certains contrats.

Aujourd’hui, l’étau se resserre. Les besoins de la population sont de plus en plus pressants. L’ambiance d’agitation et les menées subversives de l’opposition alimentent un sentiment de découragement et de déprime qui défie les investissements privés et accentue l’affaiblissement de la gourde. Petro caribe devient pour la classe politique le prétexte pour gagner les rues et chercher à prendre d’assaut le pouvoir, sauf qu’aucun camp politique ne peut montrer patte blanche, encore moins la bourgeoisie économique qui a bénéficié des contrats les plus importants. A moins de détourner cette mobilisation de ses objectifs, de la dévoyer, de l’instrumentaliser. Ce qui serait une trahison à la cause du peuple haïtien qui est celle contre les inégalités et contre la pauvreté, celle pour la reddition des comptes. Le peuple ne peut et ne doit pas laisser les politiciens et les trafiquants de tous poils lui faire perdre le sens de son combat.

Le Président Moise a rendez-vous avec l’histoire, il a rendez-vous avec son peuple. Va-t-il le tirer des griffes des prédateurs ? …va-t-il lui épargner les dérives de ses fossoyeurs à la Moise Jean Charles dont la lettre au secteur privé est caractéristique de cette tentative de ralliement avec la classe bourgeoise contre les intérêts du peuple ?

Le Président Jovenel Moise pourra-t-il changer la donne, parviendra t-il à opérer cette « révolution tranquille » en conduisant et en menant à bout les réformes indispensables sur lesquelles les autres dirigeants ont buté depuis trop longtemps. Le chantier des réformes est colossal et les forces d’inertie sont violentes et puissantes, comme en témoignent les progrès lents et difficiles au niveau de la réforme du secteur énergie revendiquée par les institutions financières internationales dont la Banque Mondiale et la Banque Interaméricaine de Développement depuis les années 90s. Le Président a pris une étape décisive en introduisant les prix de référence pour les travaux, en poursuivant la réforme du secteur énergie avec la libéralisation du marché, en dénonçant certains contrats qui incluaient des rentes importantes pour le secteur privé et des suspicions de complicité avec des fonctionnaires de l’Etat. La liste est longue de ces réformes qui déplaceraient des intérêts importants. C’est le cas de la loterie nationale, des ports, des douanes, des terres de l’état accaparée par une poignée d’individus, des entreprises publiques bradées dans des opérations de privatisation à-la-va-vite, c’est aussi le cas particulier de l’EDH qui plombe les finances publiques à cause d’une gestion laxiste et des contrats de fourniture d’énergie par le secteur privé qui confère à ce dernier une rente importante, c’est le cas avec la Banque Centrale dans ses rapports avec les banques commerciales qui oublient, sans s’inquiéter, leur métier d’intermédiation financière (moins de 30% des dépôts du système convertis en prêts au secteur privé contre 72% dans la caraïbe, avec des taux de rentabilité interne 5 fois plus grands que la norme régionale) pour se transformer en instrument majeur de spéculation financière donc d’appauvrissement des masses, c’est aussi le cas avec les ressources de l’accord Petro caribe dont une partie est siphonnée à travers des contrats surfacturés, des travaux payés et non réalisés. C’est ainsi que les actifs du pays ou de l’Etat sont bradés et des contrats et pratiques d’affaires drainent les ressources publiques vers les plus nantis tandis que la capacité financière de l’Etat à mener des politiques publiques pour soutenir les plus vulnérables s’effrite progressivement. Le « nouveau pacte social » doit impliquer que les prédateurs et les rentiers, de gré ou de force, lâchent du lest pour que le peuple puisse enfin jouir de ses droits et bénéficier comme il se doit de l’assurance santé universelle, de la sécurité alimentaire, de l’emploi, de logements décents, de la sécurité, d’une éducation de qualité, d’un cadre de vie acceptable…. C’est sur ce terrain que le Président Moise est attendu. C’est pour cette promesse de renouveau que beaucoup ont voté pour lui. C’est pour cela que beaucoup continuent de croire en lui. C’est là qu’il doit marquer la rupture, faire la différence. Il lui faut éviter de remettre le problème à la rue comme l’a fait, en son temps, Aristide (pa neglige ba yo sa yo merite !), pour, dans une démarche institutionnelle et responsable, éviter au pays de sombrer dans le chaos et la mise sous tutelle purement et simplement. Nos élites politiques, nos apprentis-sorciers politiciens, nos prédateurs de tout acabit, doivent se résoudre que c’est bien la fin d’un temps. Ils doivent, de gré ou de force, accepter que pour notre survie collective, l’Etat reprenne ses droits. Le Président Moise a rendez-vous avec l’histoire. Il lui revient de trouver une manière de gouverner pour que les petits intérêts des gens d’affaires et de nos politiciens incompétents et corrompus ne continuent à être le tombeau de nos leaders et des aspirations des masses populaires.

Serge Jacob, économiste Auteur

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