Makenzy Orcel, Maître-Minuit

Publié le 2018-11-14 | Le Nouvelliste

Culture -

Dessiner au bord du gouffre…

C’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.

William Shakespeare, Macbeth la majeure partie de l’histoire de cette cité relevait du rapporté, de la bricole. un peu de vrai par-ci. un peu de faux par-là. ou un mélange des deux. comme toutes les histoires…

Makenzy Orcel, Maître-Minuit

Ouvrir un roman de Makenzy Orcel, c’est se laisser happer par une prose qu’on dirait hantée, piégée, dangereuse, une expression fulgurante née de l’étreinte clandestine de la poésie et du réel. C’est aussi la certitude de ne pas se faire arnaquer par un emballage marketing dissimulant une écriture tiédasse, soucieuse de plaire au plus grand nombre, ménageant la chèvre et le chou, lissant la forme et le fond, pour épargner aux lecteurs-consommateurs les aspérités de la langue. Makenzy Orcel, c’est la littérature qui cogne, prend des risques et exige en retour que nous quittions notre zone de confort.

« … c’est qui Maître-Minuit, Grann ?

c’est un homme qui reste debout, avance toujours, quoi qu’il arrive »

Le roman commence sur un lit d’hôpital, quelque part en Haïti, au point névralgique de la douleur. Parmi les estropiés et les damnés de la Terre, un homme menotté revient à la surface et, ainsi qu’un naufragé en perte d’oxygène, entame un long soliloque. Cet homme entravé se nomme Poto. Toute sa vie aura été une tentative d’exister, de créer et de rêver au milieu des déterminismes qui barricadent son destin. Poto a été élevé comme une plante sauvage par celle qu’il considère comme sa mère : Marie Élitha Démosthène Laguerre, une jeune femme toxicomane, à moitié folle et cependant bouleversante dans sa manière d’assumer sa trajectoire d’étoile déchue. Le jeune garçon trouve un refuge provisoire chez Grann Julienne, une vieille féticheuse de province, « maîtresse des feuillages » qui lui révèle qu’il deviendra dessinateur. Poto se met à dessiner. Avec ses stylos d’écolier, il relie les pointillés du monde ; véritable reporter de basse-fosse, ne quittant jamais son sac à dos et ses précieux croquis, il plonge dans les cercles infernaux de la dictature. La violence permanente, l’angoisse et la paranoïa que distillent le régime de François Duvalier — rebaptisé ici « Papa-à-vie » — deviennent sous le crayon de Poto des formes, des traits, des lignes de fuite. Puisque le jeune homme n’a nulle part où reposer sa tête, l’encre et le papier deviendront sa demeure.

« chaque dessin terminé en appelait un autre. fleuve frénétique, ça s’enchaînait, comme si je portais en moi tous les rêves, toutes les angoisses du monde. »

Au détour de son errance, Poto fait la rencontre de MOI, « le chef, le prodige des armes à feu, le fidèle compagnon de la mort », un tueur de sang-froid, leader d’une bande de sicaires prêts à tous les coups tordus. MOI s’entiche du talent artistique du jeune homme au point de devenir son mentor. La dictature cède la place à l’instabilité politique, les tontons macoutes s’effacent devant les chimères en armes, mais rien ne change pour la populace de Port-au-Prince : « la capitale du bordel, où des gens crevaient par grappes tous les jours, comme si la mort avait été inventée pour eux, et où il était impensable que des millions d’autres fussent encore en vie. » Poto continue ses pérégrinations, sa notoriété de dessinateur du ghetto s’accroît et l’artiste se voit assimiler à la figure de Maître-Minuit, le géant mythologique qui parcourt le pays de long en large. « le mythique potomitan de l’espace. le maître de tous les minuits du monde. le grand spectre déambulant sans but, la tête au-dessus des nuages. » L’existence de Poto se confond désormais avec la légende et ses dessins avec la vie elle-même.

L’ambition de ce roman est immense et les moyens pour l’atteindre sont variés. Maître-Minuit traverse à pas de géant plus de cinq décennies de l’histoire récente d’Haïti, de l’accession au pouvoir de « Papa-à-vie » en 1957 jusqu’au séisme de 2010, en passant par les soubresauts de l’après-dictature, le règne des gangs armés et l’emprise croissante des ONG occidentales sur l’espace haïtien. Makenzy Orcel veut comprendre l’ADN de sa terre, en interroger les soubassements et, pour cela, il ne peut s’affranchir de l’histoire secrète, des superstitions et des croyances populaires qui agencent le monde autant que les faits avérés. Pour mener à bien cette entreprise d’autopsie du réel — on peut dire que l’œuvre d’Orcel, façonnée par la mort, s’apparente à celle d’un médecin légiste — l’auteur manie l’ellipse comme d’autre le scalpel. Les époques se superposent, les événements, les désirs, les pensées circulent d’un plan temporel à l’autre, bousculant parfois la chronologie pour donner l’impression d’un éternel retour du pire. Bien que scrupuleux et très documenté, notamment sur la période de la dictature, le roman refuse de se laisser cantonner au registre du témoignage historique. Orcel sait que le rêve est une consolation et qu’on ne se cogne pas seulement à la réalité, mais aussi à ses propres artifices — ainsi, le mot « chimère » revient souvent dans le texte, double référence au surnom des milices des ghettos et aux entrelacs de l’imaginaire. « les humains aiment échafauder des bulles, s’abrutir d’illusions. la vérité du monde ils n’en veulent pas, non, c’est trop dur. »

La littérature pour Makenzy Orcel est une captation sensorielle, un lieu d’expérimentation où l’événement surgit. Pas une entreprise moralisatrice, visant à supprimer le chaos pour faire place nette à la vérité, plutôt une démarche éthique et esthétique qui implique chaque fibre du corps.

Makenzy Orcel est né en 1983, soit quelques années avant la chute de Jean-Claude Duvalier, dit « Baby Doc ». Si l’auteur n’a pas connu intimement les affres de la dictature, son nouveau roman s’inscrit dans la lignée des livres haïtiens qui ont chroniqué cette parenthèse suffocante. Pour n’en citer que quelques-uns : Le Cri des oiseaux fous de Dany Laferrière, qui dresse un parallèle passionnant entre oppression politique et théâtre, ou Cathédrale du mois d’août de Pierre Clitandre qui transforme les anecdotes les plus prosaïques en réquisitoire contre l’ombre. Plus récemment, René Depestre, avec son roman Popa Singer, nous a livré une farce caustique et glaçante sur la folie de l’ère duvaliériste. Makenzy Orcel reprend la dimension carnavalesque du règne de Duvalier père, mélange d’Ubu et de Caligula, tentant d’expliquer comment un médecin de formation a pu devenir l’instigateur de la purge de son propre peuple. Maître-Minuit se distingue par les descriptions frontales des sévices infligés aux opposants par les milices du VSN, les terribles tontons macoutes. Plusieurs pages nous immergent dans la prison des casernes Dessalines, où officient les sectateurs du meurtre. Scènes insoutenables, qu’on jurerait surgies d’un paragraphe du marquis de Sade : « on avait coulé du plomb bouilli dans l’oreille d’un homme. le liquide est ressorti aussitôt de l’autre côté avec toute la purée du crâne. tu vas bien dormir, saloperie de communiste… » Sans aucune complaisance, sans jamais reculer devant l’horreur, Makenzy Orcel nomme le fascisme et s’indigne que celui-ci n’ait jamais été réellement puni.

Depuis son premier roman, Les Immortelles, Makenzy Orcel se focalise sur les personnages féminins, attentif à la condition de ses sœurs en humanité. L’œuvre d’Orcel est une attaque en règle contre le patriarcat qui voudrait faire taire les voix, défuntes ou vivantes, qui composent le chœur du monde. Maître-Minuit ne fait pas exception et les plus belles pages du livre sont consacrées à la figure de Marie Élitha Démosthène Laguerre, la mère supposée de Poto. « Elle discernait à peine son propre vacillement dans l’espace, ce labyrinthe intérieur où elle s’engouffrait, cette influence absolue commandant ses moindres gestes. » Junkie pathétique, trainant sa carcasse diaphane sous la maigre lueur des réverbères, tout à la fois mère indigne et femme courage, Marie Élitha Démosthène Laguerre n’est jamais condamnée, ne reçoit aucune pierre. « gangrenée par cette drogue et la désastreuse certitude que toute vie brille, s’illustre dans sa perte, elle fonçait de plus en plus vers les limites de l’absence. » La poésie d’Orcel se fait presque évangélique, tissu de compassion pour celle dont les plaies sont trop vives pour être pansées. « Certaines blessures sont plus fortes que ceux qui les portent. On songe à Tristessa, le personnage éponyme du roman de Kerouac, fille-luciole aux bras criblés d’aiguilles, égarée dans les rues de Mexico, cherchant sa dose de morphine dans les remous de la nuit inca.

Makenzy Orcel possède tous les registres de la langue, aussi à l’aise avec les rutilances de l’oralité qu’avec des envolées lyriques que n’aurait pas reniées Saint-John Perse. L’écriture de l’auteur des Latrines est un ressac perpétuel, où s’entremêlent le trivial et le sublime. Pas de majuscule au début des phrases, pas de hiérarchie dans les niveaux de langage, la prose d’Orcel est insoumise, écorchée vive et fière comme son personnage de junkie héroïque. Il y a du Shakespeare chez l’enfant de Port-au-Prince. Dans Maître-Minuit, tous les ingrédients des tragédies du grand Will sont rassemblés : les fantômes, les sorcières, les rois paranoïaques, les amours empoisonnés, la trahison, la violence aveugle et les bouffonneries macabres.

Maître-Minuit, le quatrième opus de Makenzy Orcel, le dynamiteur des lettres haïtiennes, est un flux de haute intensité, une multiplicité vivante et grouillante, un délire lucide, traversé par l’Histoire et arrimé au présent comme une pirogue dans la tempête. C’est Homère défoncé à la colle qui déambule parmi les détritus de Cité Soleil, Hamlet qui dénoue le corset des fantômes, la tendresse qui hurle dans un siècle de rouille. C’est la beauté amère et bafouée qui s’épanche sur les genoux du poète. Un page-turner expérimental qu’on ne peut plus lâcher. Un putain de grand livre…

Makenzy Orcel

Maître-Minuit

Roman. 320 pages.

Édition Zulma

Octobre 2018.

Julien Delmaire, octobre 2018 Auteur

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