Traduction de Compère Général Soleil / Edenne Roc

« Konpè Jeneral Solèy» : travail de grand mérite et de bonne saveur

Publié le 2018-11-16 | lenouvelliste.com

Dans l’esprit de nombreux sceptiques, la traduction de « Compère Général Soleil », cette œuvre immense de Jacques Stephen Alexis restait un défi pour la langue créole, impossible à relever. Nombreux étaient ceux qui n’y croyaient pas.

Comment rendre en langue haïtienne les subtilités de ce roman idéologique et réaliste à la fois ? Quelles correspondances donner en créole aux métaphores, tours de syntaxe et de style, au français subtil et châtié du théoricien et ténor du « Réalisme merveilleux »? Il fallait une intelligence habile dans les deux idiomes, les maîtrisant au possible, capable d’en saisir l’essence et d’assurer le passage et la traduction de l’un à l’autre sans heurt, sans affectation.

Edenne Roc, issue d’une famille paysanne de Kochongra, section communale de Jacmel, en a pris le risque. Son travail est colossal, réussi aux trois-quarts, avec à notre sens quelques petites pierres d’achoppement.

La famille d’origine de la traductrice est donc créolophone et unilingue. Mais, à l’école primaire, Edenne Roc a fréquenté une des écoles pilotes de la réforme Bernard, facilitant le passage du créole au français. Elle a fait de bonnes études secondaires, puis s’est orientée vers l’École normale supérieure (ENS) pour apprendre les « Lettres modernes», à Port-au-Prince. La passion de la littérature est allée de pair avec un intérêt grandissant pour la défense et l’illustration de la langue créole. Elle détient une maîtrise de l’Université de Rouen dans le domaine des sciences du langage, avec comme mémoire de sortie la thématique de la compréhension de la lecture dans la langue maternelle : « Lang kreyòl pou Ayisyen». Elle a également décroché un D.E.A. à l’Université des Antilles et de la Guyane dans les didactiques des langues.

Encore une fois, sa thèse décrivait le rôle du créole dans l’enseignement et l’apprentissage du français.

Intrigue

On redécouvre donc en langue haïtienne maternelle le roman immortel de ce génial écrivain et de ce grand militant communiste. On connaît cette histoire se déroulant dans la première moitié des années 30 du XXe siècle dernier, à Port-au-Prince principalement, sous l’occupation américaine et la présidence de Sténio Vincent. Ce chef d’État est bien campé et vilipendé par le romancier, pour son cynisme, son habileté machiavélique. La bourgeoisie du Bois-Verna est dépeinte dans ses préjugés et sa bêtise, sa cruauté. Hilarion Hilarius, gueux, crève-la-faim, habite le quartier populeux de « Nan palmis », bidonville aux baraquements précaires et crasseux, parfois campés sur pilotis au bord de mer. « Nan palmis » futur site de la Cité de l’Exposition sous Dumarsais Estimé.

Assailli par les maringouins et la malaria, tenaillé par la faim, il se décide un soir à voler, se dirigeant vers une villa du quartier résidentiel du Bois-Verna.

Bois-Verna, zone bourgeoise où il était placé en domesticité comme sa sœur dans une maison ; petits paysans issus de Léogâne. Il s’en est échappé pour vivre librement sa vie douloureuse de paria.

Hilarion pénètre pendant la nuit dans une résidence qu’il connaît bien. Il escalade un mur pour se retrouver dans une chambre où dort un propriétaire. Il subtilise une bourse. En se retirant, il est surpris et cerné par la police. Il est bastonné, maltraité et jeté en prison pour quelques mois. Emprisonné à Fort-Dimanche, il fait la connaissance d’un intellectuel communiste, Pierre Woumel - Jacques Roumain- qui le convertit à sa doctrine. À sa libération, le communiste néophyte fait la connaissance du docteur Jean Michel, militant également, qui l’éduque et le soigne pour son épilepsie.

Hilarion rencontre Claire Heureuse, jeune et jolie fille du peuple qu’il aime et épouse. Le couple vit son amour dans la misère de Port-au-Prince: lui, travailleur de « factory» chez Bòkmann ; elle, tenancière d’une petite boutique. Après maintes tribulations, ils s’installent à Saint-Domingue. Mêmes combats et contacts communistes. Lors de la traque et du massacre des Haïtiens, ordonnés par Trujillo, il tente de repasser la frontière avec sa femme. Il est atteint d’une balle et meurt sur la terre d’Haïti qu’il a tant aimée.

Ce beau et tragique roman, réaliste, hymne à la fraternité communiste et au merveilleux, est agréable à découvrir dans la beauté du créole. Sa poésie est assez bien rendue. Malgré tout, la traductrice, par endroits, et par relâchement ou témérité, créolise infortunément des tournures de la langue française et ne nous convainc pas à ces moments-là de l'authenticité de ces passages créoles. Elle reste dans ces quelques instants tributaire, malgré sa bonne volonté de la langue de Molière.

En gros, la traduction est réussie dans sa contribution pour immortaliser nos classiques littéraires dans la langue maternelle de tous les Haïtiens : le créole.

Roland Léonard
Auteur


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