Des Haïtiens reviennent du Chili à travers le Plan de retour volontaire de Piñera

Publié le 2018-11-14 | Le Nouvelliste

La présence haïtienne au Chili suscite de vifs débats dans l’opinion publique depuis l’installation en constante massification à partir de 2010 d’une diaspora visible dans les grandes artères de Santiago et d’autres grandes villes. Dans le kaléidoscope des représentations sociales des Haïtiens par les Chiliens, s’y mêlent sentiments de respect (première République noire), de pitié (besoin d’assistance), de solidarité (interventions caritatives et d’ONG), de stéréotypes (les Haïtiens sont pauvres) et de discriminations (couleur noire de la peau : hola negrito). Ce constat a pris de plus en plus de place au fur et à mesure que le nombre des Haïtiens s’accroît à l’échelle du pays. Dans ce mélange complexe d’appréciation, de bienvenue, de refus, de préjugés et de discriminations, l’intégration du migrant haïtien au niveau des sphères sociétales chiliennes peut s’avérer difficile. La présence des Noirs au Chili, de manière notoire, est un phénomène du siècle dernier. Jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, une grande majorité de la population chilienne n’a jamais vu un Noir en chair et en os. Le Chili au cours de la période de colonisation espagnole n’a pas connu l’arrivée d’esclaves africains.

L’année 2017 a été particulièrement cruciale en ce qui concerne la migration haïtienne au Chili. Les Haïtiens y débarquaient en grand nombre. C’était l’année des élections entre autres, présidentielle au Chili. Le thème de la migration s’invite dans la campagne électorale. Le richissime candidat, milliardaire, Sebastián Piñera de la Coalition de centre droit, Chile vamos, promet de présenter un projet de loi sur la migration devant le Parlement aux fins de proposer une nouvelle régulation. Une grande partie de la droite et de l’extrême droite chiliennes se complaisent dans de telles promesses. La tenue de l'élection présidentielle du 19 novembre 2017 entraine un deuxième tour entre Alejandro Guillier et Piñera. Ce dernier remporte les joutes au mois de décembre 2017. La droite est revenue au pouvoir. Piñera est redevenu président du Chili, pour la deuxième fois en 2018. Il était déjà à ce poste entre 2010 et 2014.

Le président et sa coalition de droite conservatrice durcissent les règles en matière de migration et prennent une option qui vise en première instance le flux en provenance d’Haïti. Les Haïtiens sont dans la ligne de mire de l’immigration et sont considérés comme une cible. Et plus d’un mois après l’arrivée de Piñera, la situation a bien changé. Depuis le 16 avril 2018, les Haïtiens pour effectuer un voyage au Chili doivent faire la demande d’un visa au consulat. Cette mesure a satisfait une partie de l’électorat de la droite conservatrice et fait plaisir à l’extrême droite qui considère la présence des Haïtiens comme une menace pour la culture chilienne.

Par ailleurs, on trouve au Chili beaucoup de défenseurs des causes des migrants. La présence des Haïtiens au Chili n’implique pas une évaluation raciste unilatérale, bien au contraire. Des Chiliens aident beaucoup d’Haïtiens à trouver un contrat de travail pour régulariser leur situation. Il y a des couples haïtiano-chiliens qui vivent de grands amours, malgré le regard des autres. La représentation sociale des Haïtiens au Chili est complexe. S’il y a des Chiliens qui sont pour un départ des Haïtiens, il y en a d’autres qui sont pour de nouvelles arrivées. Dans ce terreau social, la question migratoire revêt un aspect politique qui met en exergue l’expression des tendances dominantes au sein des pouvoirs. Dépendamment de la situation, le contrôle de la migration peut être un outil de politique. Le pouvoir de Piñera a su profiter de l’opinion de son pays partagée (pour et contre) sur la présence des Haïtiens pour prendre des mesures qui s’inscrivent dans sa ligne politique.

Dans cette logique de contrôle de l’établissement des migrants haïtiens au Chili, le gouvernement a mis sur pied un programme spécial qui vise un rapatriement volontaire. Le plan s’inscrit dans le sillage de la politique de la droite conservatrice qui se veut différente de la posture socialiste de Michelle Bachelet qui le précède. Les migrants haïtiens pour des raisons dépendantes de leur volonté peuvent s’inscrire sur une liste pour retourner au pays natal. Le gouvernement chilien assure le transport aérien en prenant sur son compte les frais. Celui qui est passé par ce processus pour revenir en Haïti ne peut pas retourner au Chili pour une période de 9 ans.

S’agit-il effectivement d’un retour volontaire ou d’une déportation qui ne dit pas son nom ? De toute façon les Vénézuéliens qui sont plus nombreux que les Haïtiens au Chili ne font pas partie de ce plan. Les Péruviens qui sont plus nombreux que les Vénézuéliens ne sont pas concernés. Les Haïtiens ne constituent pas la plus grande communauté migratoire au Chili, loin de là. Ce sont plutôt les Péruviens. Une partie des Haïtiens sont au chômage et vivent dans la précarité. Il en est de même pour une partie des Vénézuéliens et des Péruviens. Une partie des Haïtiens n’ont pas leur carte de résidence. C’est le même constat pour des Péruviens et des Vénézuéliens. Des critiques s’appuient sur ces arguments pour suggérer le caractère discriminatoire de la mesure de déportation volontaire.

La droite sait habilement jouer en insistant sur le départ volontaire des Haïtiens en grande difficulté tant sur le plan économique, affectif que sur le plan sanitaire. Ce sont ceux qui, selon toute vraisemblance, voudraient retourner en Haïti et qui ne pourraient pas le faire, à cause du coût du billet d’avion, qui sont concernés de manière volontaire. De toute manière, il faut analyser avec prudence une telle mesure politique. Pour ces gens-là, Piñera leur offre une opportunité en payant les frais de voyage. D’ailleurs, la première opération qui ramène les près de 180 Haïtiens à Port-au-Prince le mercredi 7 novembre 2018 a été dans une certaine mesure une opération de communication pour le gouvernement. On envoie des officiels pour saluer le départ des Haïtiens lors de leur embarquement. D’autres Haïtiens viendront dans les jours à venir. Malgré cela, l’implantation de la communauté haïtienne au Chili reste durable.

Josué Vaval, professeur FASCH/UEH Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".