Haitian Studies Association | LOUISE PERRICHON JEAN

Le Centre d’art, un patrimoine impérissable

D’allure dynamique et chaude de sympathie, la directrice du Centre d’Art parle en toute sincérité de l’institution qu’elle dirige. Après Francine Murat, elle a un héritage à sauvegarder. Elle nous révèle ses manières et ses stratégies.

Publié le 2018-11-16 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste (L.N.).: Cette exposition, dans le cadre des conférences de Haitian Studies Association, parait hétéroclite. Mais elle résume les tendances contemporaines de l'art haïtien. Pourquoi ce choix sur notre «modernité»?

Louise Perrichon Jean (L.P.J.) : Le parti pris de cette exposition est simple. Après plusieurs expositions patrimoniales présentant les collections sauvegardées par le Centre d’art, nous avons voulu présenter au public, à l’occasion de la réunion annuelle d’Haitian Studies Association, un échantillon de créations contemporaines récentes. Depuis la vente aux enchères organisée par le Centre d’art avec la maison de vente PIASA à Paris en 2017, nous souhaitions offrir aux artistes et au public en Haïti la possibilité de voir leurs créations réunies dans une présentation respectant les standards. Il est indispensable de recréer des espaces accessibles à tous où l’on montre qualitativement des œuvres d’art.

Le Centre d’art a joué un rôle majeur dans l’ouverture de l’espace discursif autour de la création plastique en Haïti, et cette exposition va tout à fait dans ce sens. Nos étudiants, les jeunes artistes ont besoin de voir cette diversité de médiums, des techniques et des sujets traités aujourd’hui par les créateurs. Le référentiel est devenu tellement limité, il faut donner du grain à moudre aux nouvelles générations !

Par ailleurs, l’hétérogénéité de la création actuelle m’apparaît plus que saine compte tenu des étiquettes restrictives posées sur l’art haïtien depuis près de soixante-dix ans. Cette diversité est un signal positif.

Voir « le commandeur » de Patrick Vilaire entouré d’une abstraction de Mario Benjamin, des portraits dérangeants de Tessa Mars et des objets vernaculaires photographiés par Roberto Stephenson ne peut que questionner le regardeur – je crois que c’est justement le rôle d’une institution de référence de susciter le questionnement.

L.N.: Le Centre d'art haïtien est un patrimoine de notre mémoire artistique. Qu'est-ce que vous avez trouvé comme héritage? Et comment essayez-vous de gérer le passé et le présent?

L.P.J. :L’héritage du Centre d’art est matériel et immatériel. Outre les 3 000 dossiers d’archives que nous avons classés, enregistrés à l’Unesco et rendus accessibles à la recherche depuis 2016, nous avons aussi pu sauvegarder une collection de 5 586 œuvres d’art aujourd’hui conservées dans des standards acceptables. Pres de 700 dossiers d’artistes, des correspondances avec de grandes personnalités comme Breton, Métraux et des musées comme le MoMa. Notre fonds documentaire est d’une richesse inouïe. Quant aux collections, elles sont le reflet de la vie du Centre d’art au cours des ans et constituent un patrimoine incontournable pour l’histoire de l’art haïtien. Nous travaillons à la diffusion et à la valorisation de ce patrimoine dans le cadre d’expositions locales et internationales. Ce fut le cas en 2016 avec les précurseurs de la sculpture puis avec l’exposition « Jasmin Joseph le conte du Hibou ». Nous avons participé à une exposition dans le Colorado aux États-Unis cette année et présentions en juin dernier l’œuvre de l’artiste Étienne Chavannes. Nous diffusons aussi des œuvres de la collection sur les réseaux sociaux et prochainement avec un portail Google Art & Culture sur notre site Internet.

La notoriété de cette institution est maintenue tant auprès du public haïtien que du public international. En tout cela, le Centre d’art constitue un patrimoine inestimable pour la République d’Haïti.

Le lien entre le passé et le présent est au cœur de notre démarche de relance depuis 4 ans.

Nous avons dû conduire parallèlement des chantiers de conservation du patrimoine et organiser la reprise des cours d’art et d’une programmation artistique.

Nous ne nous sommes pas contentés de reprendre les cours d’arts plastiques, nous avons ouvert depuis 2016 un espace numérique consacré aux cours de photographie, de vidéo, art etc.

Le dernier exemple en date de cette symbiose en patrimoine et création actuelle est la carte blanche donnée à Mario Benjamin et aux jeunes artistes pour « revisiter » les collections du Centre fraîchement inventoriées. Cela a donné lieu à une exposition - restitution de cet atelier en septembre dernier.

Enfin, nous avons renforcé la mission patrimoniale du Centre d’art ainsi que le pôle de recherche que nous entendons développer dans les prochaines années avec notre conseil scientifique.

TRANSITION OU PERMANENCE TURBULENTE

L.N.: Avez-vous fait le constat que le tremblement de terre a opéré des mutations dans l'art haïtien? L'espace détruit du Centre d'Art est un fait à partir duquel il faut repartir de zéro. Où, selon vous, semble se diriger notre art contemporain? Est-ce une transition? Ou est-on dans une permanence turbulente?

L.P.J. : Si difficile que soit la situation pour les établissements culturels après le tremblement de terre, je ne considère pas que nous repartons de zéro. Les communautés artistiques sont des relais incontournables dans le processus de renouvellement de la création haïtienne. Ce sont des espaces refuges et nourriciers lorsque les institutions et l’État ne sont pas en mesure de jouer leur rôle. Ces relais sont bien là. Il faut avoir conscience que c’est une grande force dont dispose Haïti. Le Bel-Air, la Grand-Rue, Carrefour-Feuilles, Rivière-Froide, le village de Noailles ou encore Soissons la Montagne sont des foyers de transmission plus ou moins formels indispensables au maintien de la création et aussi du patrimoine.

Le tremblement de terre a nécessairement eu un impact sur la production artistique. À titre d’exemple, le photographe Roberto Stephenson explique qu’il ne traite plus ses photographies de la même manière depuis le 12 janvier. Alors qu’il transformait ses photographies et réalisait des collages avec une certaine liberté avant le séisme, il s’est imposé naturellement, depuis la catastrophe et face au « bruit » de l’urgence, une sorte de nécessaire sobriété, un minimalisme. Pas d’ajout ni d’exagération, laisser place à une réalité déjà si prégnante. Son projet « Made in Haiti », dont deux photographies sont présentées dans cette exposition, est le fruit de cette démarche tendant à une certaine pureté.

Est-ce une transition ou une permanente turbulence ? Il faut à mon avis laisser passer un peu de temps pour l’analyser et je laisse les historiens d’art en débattre… mais il est certain qu’Haïti est un terrain fertile et mouvant !

L.N.: Parlez-nous un peu de vous. Avez-vous appris quelque chose de neuf avec les artistes haïtiens et leur production? Notre identité nationale est-elle maintenue entre le primitivisme et l'art de récupération?

L.P.J. C’est une lourde responsabilité de diriger le Centre d’art. Depuis plus de 4 ans, j’apprends, tous les jours de cet établissement, des personnalités bienveillantes qui l’entourent et au contact des artistes haïtiens. J’ai précédemment travaillé en milieu rural et la situation des artistes me fait beaucoup penser à celle des paysans. Ils évoluent dans des secteurs à fort potentiel dans lesquels aucun investissement public consistant n’est réalisé. Ce sont aussi deux milieux où la communauté et le collectif sont souvent nécessaires à la production.

Je ne crois pas que notre identité nationale peut être cantonnée au « primitivisme » ou à l’art de la récupération. Les formes d’art qui prennent cette étiquette méritent d’ailleurs elles-mêmes des débats tellement la diversité est grande au sein de ces « catégories ». Plusieurs propositions dans cette exposition le démontrent, je pense notamment à Tessa Mars, Mario Benjamin ou encore Patrick Vilaire. La question que nous pourrions poser serait plutôt : Pourquoi maintient-on notre identité nationale entre primitivisme et récupération ?

L.N.: Il nous semble que vous appréciez beaucoup le sculpteur Céleur et ses créatures anthropomorphes, hybrides et reptiliennes.

L.P.J. : Jean Hérard Celeur, comme d’autres artistes, est apprécié par le Centre d’art à juste titre. Sa maîtrise des techniques de la sculpture sur bois, transmise au sein de la communauté de la Grand-Rue, est indiscutable. Elle confère à ses compositions, qui intègrent des éléments de récupération, force expressive et valeur esthétique. En ce sens, nous sommes loin de la surenchère maladroite et des surcharges inutiles.

Les œuvres d’André Eugène, de Lionel St-Eloi, de David Boyer ou de Guyodo, pour ne citer qu’eux, démontrent aussi une pratique géniale.

Ces artistes sont reconnus par les plus grands musées du monde et il est indispensable que le grand public en Haïti puisse voir leur travail.

Nous avons aussi voulu promouvoir, dans cette exposition, des jeunes créateurs de talent moins connus pour l’instant et issus de ces communautés. Hérold Pierre-Louis, Alexis Jean-Robert, Ricardo Valcin, Réginald Sénatus et Max Grégoire Benjamin dont l’appréciation a été unanime. Certains sont issus du mouvement artistique et social « Nou prann Lari a » et trouvent ici une nouvelle passerelle vers la reconnaissance.

Propos recueillis par Pierre Clitandre vindesoleil@yahoo.fr Auteur

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