Banditisme en Haïti/Analyse

Le ver est dans le fruit

Publié le 2018-11-08 | Le Nouvelliste

On ne le croyait pas. Voici l’implacable vérité : le banditisme en Haïti obéit au principe de l’interrupteur. Il peut être activé ou désactivé au gré des besoins et des forces en présence. Ainsi un acte citoyen (une manifestation) qui est noble partout ailleurs peut conduire à la paralysie du centre-ville au grand dam des citoyens animés de nobles vertus. On comprend donc pourquoi un calme apparent à Port-au-Prince est factice et suit la même logique des moments de grandes turbulences.

Et cela ne date pas d'hier. Les présidents, gouvernements et législatures se succèdent. Or, la gangrène reste entière. Au point qu’elle tétanise les lieux réputés jusque-là paisibles. Chacun(e) est ou peut être en cavale à tout moment. On est alors en droit d’interroger les fondements et la propagation de ce cancer. Les réponses hâtives de type idéologique ou moral à cette épineuse question n’apporteraient toutefois que de l’eau au moulin de toute réflexion consciencieuse. Elles ont la seule vertu de concocter un bouc émissaire, qui s’affiche souvent comme un adversaire politique, à qui il faut imputer toutes les fautes tout en occultant les liens étroits et sordides que ses tenants entretiennent avec les artisans de l’insécurité fabriquée.

À notre avis, le bandit haïtien s’observe au travers de trois figures étanches ou imbriquées selon la perspective considérée. Il y a celui qui faisait montre de sa bravade et dont on se plaisait à dire qu’il est un « bandi » eu égard à son intrépidité, son insolence, le cas échéant, sa bravoure. Toujours est-il que ce fameux punchline de Médine peut certaines fois valoir dans le cas de celui-ci : « Apprendre que les petits freestyle forgent les grandes gueules/Autant que les petites batailles forment les grandes guerres. » Les rixes durant notre enfance ne sont pas sans conséquence dans notre rapport ultérieur avec la violence établie. On connait ces gwo nèg qui ont fini par incarner, pas dans les mêmes proportions et la même teneur, le déviant puéril qu’on craignait jadis et exècre aujourd’hui.

Il y a ensuite le bandit-tyran qui est celui qui se présente à notre conscience dépourvu de tout scrupule, de toute humanité. Tortures, crimes spectaculaires, prééminence du cerveau reptilien sont entre autres traits qui le définissent. Il est pour ainsi dire un prédateur. On lui attribue un déterminisme criminogène à travers le recours à son origine sociale défavorable ou dégradante. Les épithètes donquichottesques qu’il s’affuble ou dont on l’affuble ne tarissent pas sur sa personne. Van Damme, Nico, Tupac, Ronald Kadav sont autant de quolibets témoignant de la nature grandiloquente et déviante de l’image ordinaire, mais candide, qu’on garde du bandit. Le désespoir des anges de Henry Kénol le décrit avec une éloquence frisant le journalisme d’investigation.

La dernière figure est la plus insidieuse et la plus valorisée en Haïti : le bandit légal. Trouvant son origine dans le jean-claudisme et étalant ses tentacules au courant des années 90 avec l’incursion des narcotrafiquants dans les trois pouvoirs de l’État, le bandit légal subvertit les repères sur lesquels reposait l’idéal-type de l’individu-modèle de la société haïtienne. À l’effort intellectuel et professionnel, l’esprit d’abnégation et de scrupule, la reconnaissance de l’autorité, le culte de l’honnêteté qui caractérisaient la famille haïtienne se sont substitué les valeurs du gain au claquement des doigts, de l’insolence, de

la luxure intempestive et de la diabolisation de l’intelligence créatrice.

La personne qui en incarne les traits s’impose et se propose comme l’alternative à la déchéance d’une société délaissée par les pouvoirs. Elle exhibe son succès malsain, montre qu’elle peut venir à bout de ce qui lui chante, qu’elle est capable d’acquérir ce qu’elle veut en échange de quelques dollars. Son lieu de prédilection : les médias de masse. Dans les vidéoclips notamment - Big Bòs de K-Dans, La Familia de Djakout, Bandi legal de Sweet Micky, Bèl Tenis de Izolan- où l’argent est valorisé. Cela se voit plus sournoisement dans ces mêmes vidéos où l’excentricité et la luxure des personnages du clip sont privilégiées aux dépens de la qualité de la chanson et de la mélodie. Aujourd’hui, leur terrain de chasse devient l’Internet du fait du déficit technologique des médias traditionnels. Toujours est-il que cet individu entretient un chassé-croisé avec les médias traditionnels et les nouveaux médias pour perpétuer sa présence sur les deux terrains.

Le comble, c’est que le bandit légal investit tous les interstices des institutions sociales, politiques et culturelles en s’attirant les bonnes grâces de la bien-pensance haïtienne via sa « générosité » et pulvérise du coup les derniers vestiges du vivre-ensemble haïtien. Hier, il épiait fiévreusement le pouvoir ; aujourd’hui, il l’accapare si bien qu’il l’imprime de son sceau à travers toutes les prises de décision en lesquelles on voit sa présence.

Le panoptique de l’international

On oublie souvent que l’insécurité en Haïti, notamment celle relative aux actes de banditisme, est dans le viseur de l’ordre international. Cet ordre opère à la manière du système de surveillance établi par le milliardaire Harold Finch, dans la série Person of interest, qui cherche à combattre les actes terroristes à partir de divers calculs capables d’anticiper leurs moindres velléités. Si notre indépendance a été vue par les tenants de cet ordre comme une fâcheuse parenthèse, l’occupation américaine de 1915 allait remettre les pendules à l’heure. Notre souveraineté si chèrement acquise vole en éclats dès que nous faisons fi de l’ordre néocolonial, sournoise dans son guet, efficace dans son exécution. Certains détracteurs trouveraient dans de tels propos des relents complotistes. Faux. La prépondérance de leurs options dans les décisions de nos dirigeants est patente.

De 1915 à nos jours, le système répressif haïtien est conduit et vectorisé par l’international. Ce contrôle peut se voir à travers l’organisation de l’armée autrefois, de la police aujourd’hui. Les accords de coopération entre la PNH et certaines institutions policières des grandes démocraties occidentales, les séjours de formation à l’étranger pour des agents, les formes de don et d’appui humanitaire constituent entre autres autant de freins à la constitution et à l’édification d’une institution policière mue par le principe de l’autodétermination. D’autant que le trafic illicite d’armes, de narcotiques et autres stupéfiants mobilise aussi bien les locaux que les régionaux dans sa (re)production. Virée dominicaine de Roberson Alphonse a eu le mérite de révéler les obscures collusions entre des figures importantes du système politique, de l’élite économique, sans compter les bras armés qui assurent l’effectivité de la besogne. On aura beau épiloguer sur le banditisme en Haïti, mais les chaînes qui le maintiennent à notre social dépassent de mille lieues les meilleures intentions.

Post-scriptum

Les envolées spectaculaires et les vœux pieux ne donneront lieu à aucun résultat escompté tant que les racines du banditisme en Haïti ne sont pas débusquées, déracinées. Celles-ci sont sinueuses, tordues, enchevêtrées. Nos institutions en régalent. Nous nous gavons de films d’action, de télénovelas à longueur de journée. Nous vouons un culte à la virilité agressive et à la féminité soumise. Au lieu d’apprendre à parler d’une chose et d’en discuter ensemble le contenu, nos leaders nous assènent un « point barre » tyrannique.

Tant que nous persisterons à croire que les bandits resteront ceux et celles sur qui seront jetés tous les opprobres parce qu’ils (elles) n’ont su saisir la chance qu’on nous a accordée au prix de grands sacrifices, nous continuerons à produire de nouveaux monstres. Pas n’importe lesquels. Ceux de Frankeinstein.

Jenny Williamson Casimir

Jenny Williamson Casimir Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".