Correspondance spéciale

Sida : L´effort conjugué donne des résultats

Publié le 2005-07-28 | Le Nouvelliste

« Après un an de traitement, 80 % des patients infectés par le virus du sida n'ont plus de virus dans le sang », a indiqué en primeur au Nouvelliste le Dr Jean William Pape interrogé en marge de la 3e conférence sur la pathogénèse du sida et son traitement qui se tient depuis le dimanche 24 juillet à Rio de Janeiro. Ces chiffres sont extraits d'une étude qui va faire l'objet d'une publication prochainement dans le prestigieux New England Journal of Medecine, bible des chercheurs à travers le monde. Le pourcentage de 80% de réponses positives au traitement est le score le plus élevé obtenu dans les meilleurs centres de traitement à travers le monde et particulièrement dans les pays riches a tenu à indiquer le Dr Pape. Ce miracle est possible parce que Haïti est à l'avant-garde des recherches de traitement et de leur administration optimum, selon le médecin qui est à la tête des centres Geskhio, l'un des plus anciens centres au monde où l'on se bat contre le sida. Ce résultat thérapeutique est venu confirmer la bonne nouvelle de l'an dernier annoncée dans nos colonnes à l'occasion de la conférence de Bangkok qui avait trait à la baisse de plus de 50% de la prévalence du sida dans la population. En effet, Haiti est le seul pays au monde où il y a une diminution aussi claire de la séroprévalence qui est passée de 6.2 % en 1993 à 3.1 % en 2003. La baisse de la séroprévalence a été obtenue avant l'implication massive des bailleurs internationaux (Pepfar, Fonds Global et autres) grâce à des efforts conjugués de prévention, de conseil, de distribution de préservatifs et d'administration de traitement adapté. D'ici la fin de cette année, une nouvelle étude doit permettre de mesurer à nouveau la séroprévalence, mais tous les intervenants sont confiants dans le maintien de la tendance, a déclaré Pape au Nouvelliste. « Dans les pays d´Afrique qui connaissent une situation similaire à la nôtre, en dépit de tous les programmes, le taux de séroprévalence continue à grimper, sauf en Ouganda où des moyens collossaux sont mis en oeuvre », a encore dit Pape. Interrogé sur le miracle Haïtien observé dans la lutte contre le sida, le Dr Pape n'a qu'une explication : c´est le seul domaine où secteur privé et secteur public travaillent en commun, sans se mettre des bâtons dans les roues. « J'appelle de tous mes voeux que devant d'autres problèmes du pays nous ayons la même attitude de collaboration dans la recherche de résultats », a lâché dans un soupir le médecin, sommité mondiale et pionnier dans la lutte contre le sida. Sida : vers de meilleurs traitements « Maintenant, nous maîtrisons les traitements qui marchent le mieux contre le sida et connaissons les vaccins en étude les plus prometteurs », c'est en ces termes que le docteur Jean William Pape a résumé pour Le Nouvelliste les avancées faites dans le monde depuis la conférence de Bangkok, l'an dernier « Pour être plus précis, on sait ce qui marche comme traitement dans les pays pauvres et les meilleurs antirétroviraux qui bloquent la transmission du virus de la mère à l'enfant », a encore indiqué Dr Pape, pionnier de la recherche contre le sida dans le monde. « Pour les vaccins, le monde scientifique va dans une voie plus intéressante depuis les douze derniers mois. A partir d'études, menées en Haïti notamement, on va savoir bientôt si le vaccin proposé par la firme Merck, par exemple, pourra réduire la charge virale - c'est-à-dire réduire la quantité de virus qui existe dans le sang d'un infecté- ce qui, s'il s'avère vrai, va empêcher à la maladie de se développer chez une personne infectée », a fait savoir le Dr Pape. «Quand quelqu'un vient d'être infecté, plus la quantité de virus est élevée, plus vite cette personne va développer la maladie. Si le vaccin baisse la charge, on sait que la personne sera sauvée. Le vaccin réussit ce résultat chez le chimpanzé, on espère que ce sera aussi le cas chez l'homme », a ajouté Pape. Le chercheur place de gros espoirs dans la découverte de ce vaccin. «Pour mettre fin à la pandémie du sida, il faut un vaccin sécuritaire et efficace, nous travaillons à cela en Haïti ». Sur le front de la lutte quotidienne contre le sida, le Dr Pape explique qu'en Haiti les centres Geskhio continuent « de chercher des traitements, de chercher les meilleurs traitements possibles adaptés aux malades que nous avons et au milieu socio-économique et infrastructurel ». Cette précision est d'importance car un traitement qui marche dans un pays développé peut échouer dans un pays pauvre pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la valeur intrinsèque du traitement car des variables tout aussi bien économiques que socio-économiques rentrent en jeu. L'état des insfrastructure de santé, les croyances de la population, le niveau d'éducation, le soutien psychologique ou les interactions d´autres maladies peuvent intervenir et changer la donne. Tous les malades du sida n'ont pas le même environnement et les mêmes chances de survie ni les mêmes réponses aux traitements, nous a fait comprende de nombreux spécialistes. Frantz Duval duvalfrantz@yahoo.com Rio, 26 juillet 2005 Correspondance spéciale Encadré Un petit problème technique Pendant l'interview qu´il a accordée au Nouvelliste, le Dr Jean William Pape a dû s'arrêter pour prendre le temps de discuter de la non-disponibilité de l'électricité en Haïti et de ses incidences avec un responsable d'un des programmes mis en oeuvre à travers les centres Geskhio. Explication Les centres Geskhio qui mènent des recherches sur un vaccin contre le sida, entre autres travaux, disposent d'une ligne prioritaire de l'Electricité d'Etat d'Haïti (EDH) qui, théoriquement, fournit de l'électricité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Ça, c'est la théorie. Comme tout le monde le sait, le réseau n'est pas fiable. Vouloir ou promettre de donner du courant est une promesse qui n'engage que ceux qui y croient. Pour ne pas être pris de cours, les centres Geskhio se sont pourvus de génératrices. Une, deux, non, trois génératrices montées en circuit, pour s'assurer que si une ne marche pas, une autre automatiquement prendra le relais. Voilà de quoi dormir en paix. Oh ! que non. C'est oublier que souvent en Haïti, les pièces manquent, l'entretien fait défaut et qu'il existe toute une palette de petits problèmes qui met à mal tous les mécanismes mis en place. EDH prioritaire et génératrices ne pouvant pas assurer une réponse satisfaisante, les centres se sont aussi dotés d'inverters, de nombreux inverters. Comme cela ne suffit pas et que les spécialistes qui suivent le programme en question veulent à tout prix que les chambres froides et réfrigérateurs où sont stockés les médicaments soient toujours à la même température, ils exigent que chaque équipement soit doté d'un système d´alarme qui avertit automatiquement par téléphone un responsable de toute baisse de la température qui indiquerait une rupture de l'alimentation électrique des réfrigérateurs. Sage solution... Mais voilà, le système téléphonique, quel que soit celui considéré, public ou privé, à fil ou cellulaire, aucun n'est fiable à 100 % en Haïti. C'est pour expliquer ce petit problème majeur que le Dr Pape a dû prendre plus de 20 minutes de son temps et de celui de son interlocutrice pour la convaincre de permettre aux centres Geskhio d´installer un système qui déclenche une alarme couplée à une sonnerie qui avertira le gardien présent sur le site qu'il y a un problème. Simple diriez-vous... Toutes ces précautions sont nécessaires car cette défaillance de nos infrastructures, ce qui n´a rien à voir avec le sida en soit, risque dentraîner des mauvaises réponses de la part des patients à qui seront administrés les médicaments qui par inadvertance et sans que les responsables s'en rendent comptent, auraient subi une rupture de la chaîne de froid. Les conséquences d'un petit black-out entraineraient une altération des principes actifs des médicaments, une mauvaise réponse thérapeutique et l'échec d'un médicament prometteur avec la perte de plusieurs années de recherche et de millions de dollars. Tout cela pour une petite panne de courant... Voir le Dr Pape négocier comment circonvenir les effets de nos black-out donne la mesure de tout l'art qu'il faut pour rester en haut des performances scientifiques. Le risque pour Haïti, si tous ces aspects ne sont pas pris en compte par ceux qui, comme le Dr Pape, conduisent des travaux de recherche et d'implémentation de nouveaux protocoles qui permettent à la lutte contre le sida d'avancer grâce à un certain apport haïtien est de voir les programmes déplacés vers d'autres pays aux infrastructures plus fiables. Les participants au congrès scientifique comme celui qui se tient au Brésil défendent une place pour Haïti sur la carte mondiale de la recherche scientifique et le congrès permet de résoudre bien de petits problèmes. C'est fait pour ça aussi un congrès. Encadré _______________________ Le Docteur Pape à l´oeuvre Dans les allées de la conférence de Rio, impossible de lui parler deux minutes sans se faire interrompre par un de ses collègues qui veut le saluer, par un responsable d'organisation de recherche ou de financement ou par ses collègues haïtiens. Présent depuis les tous débuts de l'apparition du sida, au temps où on appellait la maladie 4H parce que être haïtien était considéré comme un facteur à risque, le Dr Jean William Pape est sur tous les fronts. Il dirige les centres Gheskio, un complexe de santé qui fait de la recherche et prodigue des soins aux malades, conduit des études et des travaux, publie dans le monde entier et participe plusieurs fois par an à des conférences avec ses pairs qui interviennent sur les aspects de la maladie qui a le plus marqué l´humanité ces 25 dernières années. En Haïti, il n'y a pas de scientifique du calibre du Dr Pape, il faut qu'on le sache. Pape, en Haïti nous n'en savons pas toute la mesure de son poids, est le spécialiste du sida dans le pays le plus infecté dans l'hémisphère occidental. C´est un triste et immense privilège. Historiquement les centres Geskhio qu'il dirige ont été à l'avant-garde de la détection de la maladie, de l´étude de ses symptômes et des protocoles thérapeutiques pour la guérir. Grâce au travail de Jean William Pape et de ses collègues, du secteur public comme du secteur privé, la prévalence du sida en Haïti a dimimué de moitié en dix ans. Ce succès sans précédent dans le monde n'a pas été apprécié à sa juste valeur dans le pays et a eu peu d'écho dans le monde parce que Haïti a réussi cette performance seule, sans grands coups de mains des bailleurs de fonds internationnaux qui auraient pu capitaliser sur cette victoire. A Bangkok, l'an dernier comme à Rio ce mois-ci, les envoyés du Nouvelliste ont pu voir le Docteur à l'oeuvre. Disponible, le dos légèrement courbé, toujours prêt à dégainer un sourire passant de session en session, de conférence en plénière, écoutant ou intervenant pour placer son mot. A Rio, il a été mardi dans la salle Brasilia du Riocentro, modérateur du débat sur les nouveaux chalenges qu'impliquent les co-infections qui accompagnent le sida. Pendant une heure et demie, devant plus de trois cents spécialistes internationaux, il a orienté les débats avec capacité et autorité. Membre du comité de révision des présentations (International Abstract Review Committee) de l´International Aids Society (IAS) qui organise les conférences mondiales sur le sida, Pape, avec 300 autres sommités, a eu à choisir parmi 2000 présentations scientifiques sur 100 sujets, à déterminer les thèmes retenus pour les conférences présentées à Rio qui donnent l'état de la recherche sur le sida. Plus ancien chercheur à travers le monde Quand on a le plaisir de lui parler, on comprend vite que loin de tout cela, la principale satisfaction du Dr Pape est de trouver, à chaque instant et dans tous les domaines imaginables, des solutions adaptées à notre niveau de petit pays. L'oeuvre qu'il a construite à aussi un sens parce qu'il a pu permettre de former toute une pléaide de spécialistes haïtiens et étrangers qui, en plus de s'adonner à la médecine, oeuvrent aussi dans le domaine de la recherche. « Nous continuons à former. Même les Dominicains viennent acquérir chez nous le savoir-faire dont ils ont besoin », a-t-il indiqué lors d'une interview sur le travail des Centres Gheskio.
Frantz Duval duvalfrantz@yahoo.com Rio, 27 juillet 2005 Auteur

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