L’Abstraction en Haïti : Sacha Thébaud (Tebó)

Publié le 2018-10-30 | lenouvelliste.com

Sacha Thébaud (Tebó) (1934-2004) est un de ceux qui, dans son art, partagent le plus généreusement la beauté des êtres, des lieux, des choses, des moments vécus. Il a su déceler la beauté dans des environnements qui, a priori, n’ont rien de beau. On se souvient de sa série inspirée par des cerfs-volants qui coloraient le ciel bleu de ce bidonville à l’arrière de l’hôtel Castel Haïti où il a habité. On se souvient des images, les unes dépouillées, les autres très colorées, inspirées par un séjour dans un village pêcheur près de Labadie, dans le Nord d’Haïti.

Sacha Thébaud (Tebó) a fait montre d’un certain anticonformisme dans le choix des matériaux qu’il utilisait pour ses tableaux. Ses supports, généralement de la toile, étaient enduits de cire et ses couleurs venaient d’oxydes métalliques et de terre brun foncé. L’intérêt de la cire est que, dans l’épaisseur de ce matériau, il avait la possibilité d’inciser ces lignes qui comptent tellement pour lui. C’est sans doute parce qu’il était doué pour le dessin, dès le plus jeune âge, que la ligne a eu une telle importance dans le travail de Sacha Thébaud (Tebó), peintre et sculpteur. Comme je l’ai dit dans la monographie que je lui ai consacrée en 1995, « c’est par la ligne que tout vient et c’est d’elle que tout part».

S’il est vrai que son polyptique « De Pythagore au Carnaval » (1999) semble abstrait, Sacha Thébaud (Tebó) précisait que sa peinture est essentiellement figurative avec toutefois une dimension symbolique. Elle n’est donc jamais abstraite. Ce qui peut dérouter le spectateur, c’est que la figuration chez lui est souvent réduite au minimum par des lignes d’une grande simplicité qui suggèrent les formes plutôt que de les montrer.

Une conférence que prononçait Sacha Thébaud (Tebó) dans la soirée du mardi 24 mars 1998, à la Biblioteca del Ateneo de Port-Rico, avait pour titre : «La Caraïbe antillaise : Lumière, couleur et rythme, ses effets sur l’environnement». Ces propos couvraient tous les domaines dans lesquels il avait lui-même œuvré : l’architecture, les arts plastiques et le design. Ce soir-là, Sacha Thébaud (Tebó) avait affirmé sa passion pour les îles de la Caraïbe, reliées par la mer, et pour la diversité des éléments qui définissent la culture complexe de cet archipel.

C’est ainsi que, dans l’œuvre de Sacha Thébaud (Tebó), s’est développé un intérêt accru pour l’art rupestre de la région, particulièrement pour les expressions graphiques qui vont ainsi prendre une place prépondérante dans sa peinture. On peut supposer que son déménagement, en 1987, en République dominicaine, où la recherche dans ce domaine est très poussée, a peut-être joué un rôle dans cette option.

L’art rupestre caribéen, dénué de sens pour beaucoup d’entre nous, est en réalité un ensemble de traces qui constituent des archives historiques, un véhicule/dépositaire de la mémoire d’hommes et de femmes qui ont habité ces îles pendant des siècles avant nous. Ces signes, qui pour nous sont abstraits, sont le fruit d'une intelligence collective et, à ce titre, ils témoignent également de manifestations esthétiques du Caribéen ancien. On comprend dès lors que la mise en présence de telles expressions tangibles et puissantes de la sensibilité artistique de ces populations, incorporant leurs systèmes de croyance et la perception de leur environnement, ait pu provoquer, chez un artiste contemporain comme Sacha Thébaud (Tebó), un déclic esthétique.

Comme pour effectuer un retour à des origines lointaines, il a refait le geste de graver la ligne primordiale non plus sur le roc ou dans de l’argile, mais dans la cire qui recouvre ses toiles. Grâce à ces signes à la fois calligraphiques et scripturaux, il a recréé, dans des arrangements harmonieux, un monde idéalisé, des compositions énigmatiques totalement investies des caractéristiques et de l’idée même d’un temps imaginé et réinventé. Avec la même simplicité qui caractérise sa peinture, Sacha Thébaud (Tebó) s’est approprié des symboles hermétiques, abstraits de cette culture, afin que s’en dégagent des sentiments directs et subtils d’une vitalité que vient alors soutenir l’emploi de couleurs désormais vives : « les couleurs de mon pays », disait-il.

Gérald Alexis
Auteur


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