L'autel de la patrie où reposent les restes de Dessalines à l’abandon

Publié le 2018-10-15 | lenouvelliste.com

Elien Pierre

17 octobre 1806 – 17 octobre 2018. 212 ans depuis que l’empereur Jean-Jacques Dessalines a été assassiné. Pour nous recueillir dans l’espace où reposent ses restes, nous sommes allés du côté de l‘autel de la patrie, plus connu sous le nom de mausolée. Ce monument funéraire prestigieux se trouve aujourd’hui dans un état de délabrement prononcé et semble crier au secours dans un désert. Si son nom éblouit, son état choque. Le visiteur s’étonne devant un tel délabrement.

Situé à la rue de la Réunion, non loin du Palais national, le mausolée n’attire plus les visiteurs. Depuis quelques années, cette place est livrée à elle-même. L’espace extérieur immédiat est un marché. De petits commerçants installés tranquillement sur le trottoir vendent leurs camelotes. Des marchandes de « chen janbe » par-ci, des vendeuses de « pèpè » par-là. Des garagistes, des laveurs d’automobiles, des bouquinistes étalent leurs marchandises dans des kiosques ou à même le trottoir.

La cour du mausolée où reposent les restes de Jean Jacques Dessalines et d’Alexandre Pétion est défigurée. Son état arrache de longs sanglots au cœur du citoyen. Le poids de sa dégradation est plus pesant que ses quatre-vingt douze ans. Méprisée, délaissée, elle devient, en quelques années, une savane d’herbes sauvages, un amas de déchets. Assiettes, sachets d’eau, bouteilles en plastique, papier, détritus y sont déversés à longueur de journée. Le mausolée où sont déposés les restes des pères de la patrie se révèle un véritable dépotoir. « Depuis le départ du président Préval, le mausolée n’est plus ce qu’il était avant. Ti René avait le sens de l’histoire. Il venait ici trois fois l’an pour déposer une gerbe de fleurs pour cet ancêtre qui nous avait donné l’indépendance, cet ancêtre qui avait crié avec les esclaves : liberté ou la mort. Sous Préval et sous Aristide, l’espace a été toujours bien entretenu », a fait savoir un employé, sous le couvert de l’anonymat.

Il faut un nez insensible pour que l’odeur de cet espace ne vous frappe pas. Les ruisseaux d’urine, les rats crevés et des sachets d’excréments imprègnent l’environnement et compromettent la qualité de l’air. Des essaims de mouches bourdonnent, des flaques d’eau vertes stagnent le long des allées jonchées d’herbes folles et d’une sauvage végétation.

L’autel de la patrie, c’est aussi un espace où les gens viennent déféquer lorsque les gardiens sont absents. L’odeur fétide monte dans la cour du mausolée. « Ici, c’est l’absence totale de l’État. Nous sommes aussi exposés à certaines infections. Nous faisons de notre mieux pour empêcher le pire. Mais c’est à notre risque et péril. Nous ne sommes pas équipés et nous ne recevons aucun salaire depuis trois ans », a encore déclaré cet employé.

Le tombeau en marbre, au beau milieu de la cour, est négligé. Un tombeau crasseux. Son état est plus que lamentable. La tombe rectangulaire sur laquelle sont inscrits les noms des pères fondateurs (Jean-Jacques Dessalines et Alexandre Pétion) est poussiéreuse. Le tombeau a subi des actes de vandalisme. Les vitres protégeant cet autel, a déclaré notre guide, ont été emportées depuis des années.

Au mausolée, l’État disparaît comme les morts. « Dessalines ne peut pas reposer en paix dans cet état de délabrement aigu. L’esprit de Dessalines est angoissé et se met debout. Il abandonne, à son tour, le pays », a déclaré un autre employé frisant la cinquantaine. Éprouvant la honte, il a tenu à lancer un SOS pour le mausolée à la veille des deux cent douze ans de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines.

Selon l’historien Georges Corvington, de regrettée mémoire, la place de la patrie est une « œuvre de l'ingénieur Laforestière, inaugurée le 30 avril 1885, elle a remplacé l'Autel colonial qui s'écroulait de vétusté ». Sous l’autel était érigé le buste en bronze d’un ancien chef d’État. Ce monument sera démoli en 1924 pour faire place au mausolée de Dessalines ». La place de la Patrie a été restaurée en 1999 à l'occasion de la commémoration du 250e anniversaire de Port-au-Prince. « Le patrimoine constitue la base de notre identité passée, présente, future », a écrit l’historien. En ce sens, le mausolée, extraordinaire monument historique, où reposent les restes des pères fondateurs, Dessalines et Pétion, est un lieu identitaire qui puisse marquer le rassemblement de tout un peuple autour d’un idéal commun, celui du père fondateur.

À l’occasion de la commémoration de l’assassinat de Dessalines, ce 17 octobre, l’autel de la patrie devrait être un lieu de pèlerinage pour communier avec l’empereur.

Elien Pierre elienpierre@yahoo.com
Auteur


Réagir à cet article