Lycée Pétion: Nicolas Mathurin, l’ancien élève qui devint directeur

D’un repaire de « blòdè » turbulents, Nicolas Mathurin est en passe de retransformer le lycée Alexandre Pétion en une fabrique d’élites, un vivier de ressources humaines capables d’être repiquées dans n’importe quel autre écosystème éducatif. Une réputation qui pourtant a été pendant longtemps associée au plus vieux bahut d’enseignement laïque du bassin caribéen. Le portrait d’un homme qui a été tour à tour écolier, professeur suppléant, surveillant général, censeur et depuis 2006, directeur d’une seule et même école.

Publié le 2018-10-24 | lenouvelliste.com

Beaucoup de nos lecteurs se reconnaîtront probablement dans l’existence que Nicolas Mathurin a menée dans son Saint-Marc natal entre les années 70 et 80. L’avant-dernier d’une fratrie de 9 enfants garde en mémoire cette époque où sa mère, madan sara de profession, multipliait les petits commerces, bossait parfois chez les gran fanm de la cité de Nissage Saget pour s’occuper d’eux. Cette femme potomitan était seule dans son combat perpétuel à chercher le jour puisque son conjoint était mort depuis longtemps.

Le Saint-Marcois, qui a fait ses études primaires dans une école sans histoire de la localité de Pierre-Payen, en passant pour la première fois la barrière du Lycée Alexandre Pétion, ne sait pas encore ce que le destin lui réserve au bout du périple du secondaire qu’il y effectue. « Comme pour tous mes condisciples, l’enjeu était de passer d’une classe à l’autre. Parvenir en philo et ensuite se diriger vers la carrière qui me fait rêver », se rappelle-t-il. En 1990, il obtient son bac et intègre l’Inaghei pour des études en gestion des affaires en attendant de pouvoir étudier plus tard le droit.

Entre-temps, dans le lycée qu’il vient de quitter pour compenser un déficit en personnel, on fait appel à la tâche une douzaine d’anciens élèves dont Nicolas Mathurin qui ont fait preuve d’excellence et d’exemplarité.

C’est ainsi que l’homme à la taille d’un basketteur y retourne en tant que professeur suppléant. Dès 1992, il reçoit sa lettre de nomination pour ce poste. Cette fonction, pour l’heure prestigieuse pour le jeune étudiant, ne représente rien par rapport à ce qui va suivre.

En 1996, il est promu surveillant général pour s’être révélé un peu plus charismatique que les autres. À ce stade, il a compris que son destin est dans l’éducation et non pas dans une banque ou le barreau de Port-au-Prince. Il intègre alors le Crefi où il se forme en administration scolaire. Ce faisant, l’homme qui croit en son étoile avance un bon pion dans le jeu de sa vie. Et pour cause, en 2001, il est nommé censeur dans le même établissement en remplacement de celui qui venait de laisser le poste pour se diriger vers une autre sphère.

Comme le disent bien des sages, les tempêtes surviennent pour nous préparer à bien apprécier le beau temps. La carrière de censeur de Nicolas Mathurin coïncide avec la période sombre du mouvement tristement célèbre baptisé « Opération Bagdad ». « Chaque matin qu’on rentrait à l’école, on ignorait si l’on en sortirait vivant tant que la zone était catégorisée de non-droit. Les cours se dispensaient avec des rafales de balles comme toile de fond. Cette situation avait donc chassé de l’école beaucoup d’élèves et de professeurs », se rappelle-t-il. C’est ainsi qu’en 2006, comme pour honorer le courage dont il a fait montre durant ses années troubles de censeur, l’éducation nationale l’a promu directeur de son ancienne école.

En douze ans à ce poste, Nicolas Mathurin se targue d’avoir fait la promotion de la culture de la propreté au sein du lycée. « Quand l’État nous a remis le local complètement rénové, confie-t-il, nous nous sommes dit qu’il faut le garder toujours propre. En tant qu’éducateur de profession, je sais qu’un environnement sain favorise un meilleur apprentissage ». Ainsi le responsable a fait l’acquisition de poubelles et d’un tricycle. À chaque montée de drapeau, il profite pour entretenir ses milliers d’élèves sur les objectifs à atteindre chaque semaine se rapportant à la campagne : « M p ap jete fatra. M p ap pase bò kot fatra. » Cette plaidoirie contre l’insalubrité a été récompensée en 2017. Le lycée plus de 200 ans a été désignée comme l’une des écoles « amies de l’hygiène » par la direction santé scolaire du ministère de l’Éducation nationale.

Directeur Mathurin a réussi à réduire l’effectif des classes qui est selon lui un problème endémique aux écoles nationales. « J’ai profité de la présence du président de la République, Jovenel Moïse, qui a décidé de lancer l’année académique dans nos locaux pour évoquer ce problème qui gangrène notre système éducatif. Il est impossible d’enseigner correctement devant une centaine d’écoliers », affirme-t-il. Le responsable a donc procédé à des mesures impopulaires comme ouvrir les inscriptions uniquement pour les classes de 7e et 9e année. Depuis que cette mesure est opérationnelle, les classes passent de 130/150 élèves à 50 en moyenne. Nelson Mathurin a profité de notre entretien pour remercier l’actuel ministre de l’Éducation, Pierre Josué Agénor Cadet, lui-même ancien professeur de lycée, pour avoir été d’un excellent soutien dans cette démarche de réduction de l’effectif des classes.

La journée du directeur de lycée Pétion est ponctuée de la supervision du travail de 189 professeurs pour les deux vacations. Il est en contact permanent avec les professeurs suppléants qui sont les membres du personnel les plus proches des écoliers. « Contrôler plus de 2 000 garçons n’est pas un jeu d’enfant pour des jeunes qui sont à peine plus âgés qu’eux », estime celui qui a occupé ce poste à ses débuts dans l’éducation.

L’ambition de ce père de deux enfants pour cette institution qui lui a tout donné, c’est de la transformer en une école en adéquation avec son temps. Des projets comme garnir la bibliothèque, ouvrir une infirmerie et reprendre avec la cantine sont à l’ordre du jour. « L’idéal, c’est de faire le lycée Alexandre Pétion redevenir cette fabrique d’élites à laquelle notre pays et d’une certaine manière notre monde sont si redevables », conclut monsieur Mathurin.



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