L’abstraction en Haïti : Jacques Gabriel et Philippe Dodard

Publié le 2018-10-16 | lenouvelliste.com

Dans des notes réunies sous le titre « L’abstraction caribéenne : une abstraction divergente ? » et publiées sur le site de l’AICA Caraïbe Sud, Dominique Brébion reconnait que, si l'on n'en nie pas l’existence, l’abstraction, géométrique est rare. Chez nous, elle est celle que pratiquait souvent Antonio Joseph. Elle a aussi été celle qu’a préféré Jacques Gabriel et Philippe Dodard.

Dans son discours, Tiga nous emmenait loin tandis que Jacques Gabriel (1934-1988) n’allait souvent pas plus loin que lui-même. Non pour se vanter, il était au fond un homme modeste, malgré tous ses talents : plasticien, musicien… Comédien, il devenait, dans certaines circonstances, ce personnage énigmatique dont certains gardent l’image.

Sa peinture est singulière. On peut reconnaître un Jacques Gabriel au milieu de centaines d’autres tableaux. Il aimait les aplats. Peut-être qu’à cause de cela, il a pratiqué le collage. Il aimait les contours noirs. Le dessin avait pour lui toute son importance. Il aimait les formes arrondies que l’on retrouve surtout dans ses œuvres d’un érotisme certain. Le cercle, la forme ronde par excellence, apparait souvent dans ses œuvres, « sans raison particulière », disait-il.

En réalité, le cercle est un objet mathématique abstrait. On le définit comme une courbe plane fermée constituée des points situés à égale distance d'un point nommé centre. Rempli, le cercle devient un rond, pris en partie c’est un croissant et projeté dans la troisième dimension il devient une sphère. « Le monde est une sphère, disait Jacques Gabriel, une sphère sur laquelle nous sommes tous. »

La projection du cercle dans l’espace a-t-elle permis à Jacques Gabriel de partir, dans ses voyages intérieurs, à la conquête de la troisième dimension ? Le fait est que, dans une œuvre produite à un moment de sa carrière dite « de la Place Jérémie », des volumes géométriques de toutes sortes s’étalent en arrière d’une sphère que tient l’artiste dans sa main pour occuper, à côté de sa tête rendue comme un masque, une large partie de l’espace du support. C’est avec ce jeu de volumes géométriques que Jacques Gabriel va s’aventurer temporairement dans l’abstraction. En effet, à titre d’exemple, on peut voir, dans une image résolument abstraite, une enfilade d’objets de formes géométriques s’étaler comme un chapelet sur la diagonale du support.

À ses débuts, Philippe Dodard (1954- ) pratiquait une peinture qui, tout en étant dans la mouvance de l’École dite de la Beauté, semblait plus porter vers une libération de l’imagination. Cette « libération » s’est poursuivie dans un retour aux dessins à l’encre noir faits de traits vigoureux, impressionnants contrastant avec un fond d’une blancheur lumineuse. Son art, par ailleurs, s’empreigne de l’esthétique africaine avec l’interrelation de formes plates, convexes et angulaires. La ligne est très présente avec comme fonction première de cerner des formes résolument figuratives. Cet intérêt pour la géométrie rendait facile l’expérience de l’abstraction sans trop l’éloigner de sa peinture figurative. En effet, ses abstractions, somme toutes rares, sont des compositions faites essentiellement de carrés.

Assemblés dans une structure, les carrés d’une de ses abstractions sont posés sur le côté. La structure est donc stable. Les couleurs sont présentes et encadrent le carré principal d’un blanc lumineux qui sert de fond à un croisillon de lignes noires, fortes. Nous sommes ici en face d’une œuvre dans laquelle, il y a de l’ordre, d’une œuvre où l’équilibre est légèrement rendu irrégulier par la répartition de certaines couleurs. Ce qui apporte une certaine diversité à cette œuvre qui autrement serait trop statique.

Dans une autre abstraction, le carré est dans une position bien moins stable. Ce sont ses contours plus clairs, plus lumineux qui se détachent du fond dont la couleur passe d’un brun sombre à gauche à un noir à droite. Il n’est pas étonnant que l’on associe ce tableau aux carrés de Malevitch (1879-1935) car c’est une œuvre qui, ici aussi, n’est pas porteuse de sens. Pourtant elle est tout à fait différente, notamment au niveau de la définition du carré qui n’est pas très nette. En effet, le contour de cette forme géométrique n’est pas continu. Il est fait de quatre traits indépendants l’un de l’autre et dont le tracé suggère un certain dynamisme qui, pour le moins, est en totale opposition au statisme des carrés du fondateur du suprématisme.

Gérald Alexis
Auteur


Réagir à cet article