Marie-Claire Casthély Noël : l'éducation, son sacerdoce

PUBLIÉ 2018-10-09
Directrice-fondatrice de l’Institut La Sève depuis 27 ans, Marie-Claire Casthély Noël milite depuis plus d’une quarantaine d’années comme enseignante. Cette normalienne a fait de l’enseignement un sacerdoce. Elle a formé plusieurs générations de jeunes hommes et de jeunes femmes pour une Haïti meilleure, dit-elle. Du haut de ses 72 ans, la directrice générale de l’Institut La Sève traîne derrière elle un long cheminement dans l’éducation.


C’est dans son lieu de prédilection, son bureau à l’Institut La Sève, que nous avons pris rendez-vous avec Madame Noël ce lundi matin. Dans cette grande pièce, où la directrice d’école passe la majeure partie de ses journées, elle nous reçoit avec ce sourire enjôleur et sa grâce qu’elle a su garder malgré le poids des années. Dans son jeans bleu vert et son corsage orange, l'éducatrice est d’une simplicité qui n’enlève rien à son élégance. Dans la pièce qui jouxte les salles de classe du primaire, on vit l’ambiance « ilséenne » faite de photos-souvenirs, de bricolages réalisés par les élèves de ses anciennes promotions, ces petits trésors qu’elle a baptisés « ilséens » et qu’elle a vu grandir, qu’elle a aimés du jardin d’enfants jusqu’à aujourd’hui.

Dans ce bureau tout est à l’ancienne. Pas d’ordinateurs, juste de grands cahiers, des feuilles, des stylos-billes et toutes sortes de documents. Un résumé de son quotidien ces dernières années, les meilleures de sa vie, confie-t-elle. La matérialisation de son plus grand rêve : l’Institut La Sève. « J’ai toujours rêvé d’avoir mon école, où je pourrai faire passer mes convictions, ma philosophie. J’ai senti après plusieurs années d’expérience dans le sérail naître, grandir et vivre cette idée dans mon cœur. Oui, il fallait créer une école où le jeune Haïtien, tout en développant ses qualités physiques, morales, intellectuelles et chrétiennes, affronte sa vie personnelle et sociale avec une personnalité autant profitable à son cœur qu’à son esprit », explique la « Manmie des ilséens ». Selon elle, l’École doit être une institution permettant aux enfants de transformer le système et non de le reproduire. Un idéal qu’elle poursuit depuis le 16 mai 1992, année où l’Institut La Sève est née à Marin.

27 ans après, l’aventure se poursuit et la septuagénaire la partage avec son compagnon de toujours, le professeur Amary Joseph Noël. « Il avait acquiescé dès le début. J’ai toujours pu compter sur son support affectif, moral, économique et intellectuel », révèle la professeure tout en dévoilant que le nom de l’école a été suggéré par son conjoint et directeur adjoint. « La Sève ! Ce nom correspondait bien à mes aspirations ; je l’ai aimé et adopté. Le liquide nourricier de la plante a été choisi pour être le symbole de notre institution. Et les fils de cette école deviendront grâce à cette sève des citoyens autonomes, honnêtes, entrepreneurs, solidaires, capables de transformer la société comme le levain transforme la pâte afin de le conduire vers le sommet de la prospérité », explique la fondatrice. Aujourd’hui, après toutes ces années d’existence jalonnées de joies, d’inquiétudes, de souffrances et surtout de bonheur, la sève des conjoints Noël a muri et l’heure est désormais à la moisson, selon l’ancienne de la Faculté d’ethnologie.

Pourtant, le pèlerinage de Manmie Noël ne se limite pas à ces années dans les couloirs de l’ILS. Le long parcours de cette fervente catholique (qui n’est pas près de finir) a commencé des années avant, dès sa tendre jeunesse. C’était sa destinée, l’éducation a fait choix d’elle et ceci avec sagesse. « J’ai suivi cette voie, et si j’avais à choisir à nouveau, mon choix serait le même, l’éducation. Notre vie est toute tracée, il faut les yeux du cœur pour voir et comprendre cela, laisse entendre la sociologue, la voix pleine d’émotion, de satisfaction. Tout ce que je vis à présent, c’est grâce au temps passé, à ce que j’ai vécu avant. Mes expériences ailleurs m’ont aidée à administrer mon école. Au fur et à mesure, l’on devient plus sage, plus expérimenté. Je suis heureuse et je ne regrette rien de ce que j’ai vécu dans ma vie. C’est une grâce. Ils ont tous servi à mon épanouissement. »

Sa vie, son parcours, une histoire

Native de la ville de Saint-Marc, Marie-Claire Casthély Noël est élevée au sein d’une famille de sept enfants. Aussitôt son brevet, sa mère insiste pour qu’elle intègre l’École normale professionnelle de Martissant dirigée par les sœurs de la charité de Saint-Louis, à Port-au-Prince. « Cette idée ne me plaisait pas du tout, confie l’éducatrice. ‘‘Professionnelle’’, disait-on… Moi, je voulais poursuivre mes études, aller au-delà du brevet comme mes frères aînés qui étaient déjà étudiants à la faculté de médecine… Mais j’ai dû aller à l’école normale de Martissant », Elle est trop docile pour se rebeller et se laisse convaincre par sa mère qui l’inscrit à l’école normale. « Très vite je suis tombée sous le charme de la profession. J’adorais l’ambiance, j’obtenais de très bonnes notes. J’ai suivi une solide formation pendant quatre ans et tout de suite après j’ai été nommée professeure en brevet à l’école des sœurs de Petite-Rivière de l’Artibonite », raconte fièrement l’ancienne lauréate de l’École normale et professionnelle de Martissant.

Appelée par le Seigneur, la Saint-Marcoise laisse Petite-Rivière pour entrer au couvent. « Je ne suis pas restée chez les sœurs de Petite-Rivière, j’avais la velléité de me faire religieuse et j’ai rejoint le couvent de Quartier-Morin », continue l’ancienne élève des sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Nourrissant le même amour pour l’enseignement, ce n’est pas la vie au couvent qui allait la faire mettre en veilleuse sa carrière d’enseignante : « J’ai continué à enseigner pendant mes trois premières années de formation religieuse et aussitôt mes vœux prononcés, j’ai été affectée au collège Saint-Louis de Bourdon. » Là, la normalienne enseigne la littérature haïtienne ainsi que la catéchèse et dirige la chorale de l’institution pendant deux ans avant de partir à la poursuite de son rêve de boucler le cycle secondaire. Tenace, la sœur Marie-Claire a appris seule le latin et entre en rhéto B au Sacré-Cœur, chez les sœurs de la sagesse, où elle achève ses études classiques. .

Son bac II en poche, la religieuse retourne à l’alma mater, l’École normale de Martissant. Cette fois, pas en tant qu’étudiante mais directrice ! Jeune et dynamique, la bonne sœur entame des études en anthropo-sociologie à la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti. Sa licence obtenue, la professeure poursuit ses études, décroche un master en sciences du développement, démissionne de l’École normale et reprend son service au Collège Saint-Louis de Bourdon où elle est nommée directrice. Au cours des cinq années pendant lesquelles elle dirige la section secondaire de l’institution, sœur Marie-Claire met sur pied la Chorale des jeunes flamboyants, compose de nombreux morceaux (engagés disait-on) et crée un merveilleux répertoire musical pour l’église catholique. « Beaucoup de gens chantent mes compositions sans le savoir. Elles sont devenues des classiques ; on les chante même dans les églises protestantes », dit la pianiste avec un sentiment de bonheur. En effet, des titres comme « Tu es là, Seigneur » ou encore le chant thème de Radio Soleil sont tous de l’ancienne directrice de la chorale de Saint-Louis de Bourdon qui a publié de nombreux albums en créole et en français.

Dépassée par les conflits auxquels elle fait face, la sœur Marie-Claire Casthély enlève le voile et laisse la congrégation des sœurs de la Charité. C’est la fin de sa vie religieuse, mais son histoire avec l’enseignement est loin d’être terminée. Aussi, elle a gardé sa foi de catholique apostolique romaine. À la suite de ce grand changement, l’ancienne professeure de l’école normale des Cayes passe une année Miami avant de revenir au pays reprendre ses bonnes habitudes, renouer avec sa passion. Elle dirige pendant deux années le Lycée Marie-Jeanne avant de démissionner après le coup d’État de 1991 pour aller à la conquête de son rêve : fonder son école. L’épouse et mère de famille qu’elle est devenue veut offrir le meilleur à sa fille Yenandja, son unique enfant. « J’ai toujours aimé les enfants et lorsque j’ai eu le mien, j’ai été encore plus motivée à ouvrir cette école afin de l’éduquer comme je l’entendais. Tout ce que j’ai pu donner à Yenandja, mes élèves l’ont également reçu. Je suis sévère, mais je ne vais jamais les mordre jusqu’aux os », assure Manmie Noël. L’ancienne religieuse dit ne pas accorder pas trop d’importance aux choses matérielles. Elle ne voit pas l’école comme une entreprise qui va l’enrichir, mais comme une œuvre à travers laquelle elle fait du bien, où elle partage avec les autres ce qu’elle a reçu comme don de Dieu.

Après toutes ces années à professer, cette directrice d’école ne pense toujours pas à la retraite. « Je vais bien ici, je suis entourée de mes élèves. Ils viennent tous les jours m’embrasser, et me sortir cette petite phrase que j’adore tant : ‘‘Madame Noël, tu es jolie’’. Non, je ne suis pas du tout prête à me séparer de cet immense bonheur », martèle celle qui se dit gâtée par la nature. De tempérament gai, Marie-Claire Casthély Noël est toujours en mouvement. Elle cherche toujours un moyen d’améliorer les choses ; elle fait de son mieux pour offrir chaque jour le meilleur à ses ilséens. « Je suis une fonceuse, une perfectionniste, je n’aime pas la monotonie », conclut la directrice de l’Institut La Sève qui a fait de l’éducation des jeunes son sacerdoce.



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