PetroCaribe ! À quand le procès?

Publié le 2018-10-04 | lenouvelliste.com

La dilapidation du fonds PetroCaribe est le dossier de corruption le plus important enregistré dans les annales des fraudes et de détournements des deniers publics jamais réalisés dans l’histoire de la République d’Haïti. Le montant du crime est monstrueux et représente près de trois milliards huit cents millions de dollars américains; montant accordé par le Venezuela de Chavez sous forme de prêt à des conditions très avantageuses par la vente à crédit de carburants, remboursable sur une période de vingt-cinq ans avec un taux d’intérêt ne dépassant pas 1% l’an. Quelle aubaine pour le démarrage économique et le développement d’Haïti dans le cadre de projets et programmes structurés et planifiés!

Si l'on jette un coup d’œil sur le passé, on verra que des procès et des rapports bien documentés sur des scandales financiers ne sont pas nouveaux dans notre histoire de peuple et avaient déjà fait écho dans notre littérature politique et judiciaire.

Sous le gouvernement du général Nord Alexis, on avait organisé « le procès de Consolidation » du 20 mars 1903 au 25 décembre 1904 sur les fraudes, les vols, les falsifications des bons et titres mis en circulation sous le gouvernement de Tirésias Simon Sam vers les années 1900-1901 et que l’État haïtien devait honorer un jour ou l'autre, étant donné que ces titres étaient revêtus de la signature du mnistre des Finances et que ces opérations s’étaient faites en fonction d’une loi votée. De nombreux hauts fonctionnaires étaient impliqués: l’ancien président, ses frères, des ministres, le directeur de la banque nationale, des techniciens financiers, des banquiers allemands, des courtiers, des négociants. « C’était une vraie kermesse fantastique autour du trésor public”. Les fraudeurs étaient poursuivis , jugés et condamnés. Peu de temps après, ils étaient tous au timon des affaires de l’État comme présidents, ministres et grands responsables de l’administration publique. « Singulier petit pays », disait Edmond Paul.

Sous le gouvernement de Jean-Claude Duvalier vers les années 1975-1976, on avait « le procès des Timbres ». Une fois encore, les impliqués étaient des ministres, des hauts fonctionnaires, des cadres de l’administration publique. Ils étaient également poursuivis par la justice, jugés et emprisonnés. C’était une vaste supercherie radiodiffusée où les joutes oratoires au prétoire par de brillants et éminents avocats séduisaient les jeunes gens et faisaient les délices tant des universitaires que celle de la population qui sillonnait les rues. Cependant tous les condamnés, quelque temps après, avaient recouvré leur liberté. Les juges et les avocats étaient grassement gratifiés pour leur participation et services rendus. Ce simulacre de procès des timbres était destiné à la consommation internationale.

Sous le gouvernement de transition de Boniface Alexandre (2004-2006), l’ex-sénateur Paul Denis présidait une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les vols, dilapidations des deniers publics orchestrés et organisés par les dignitaires du régime Lavalas de Jean-Bertrand Aristide au cours des années 2001-2004 . Ce document préparé et élaboré avec soin et méthode est resté sans suite quoique acheminé au commissaire du gouvernement de première instance d’alors, Me Jean Pierre Audain Daniel, pour les suites de droit.

Depuis on est dans l'expectative. Ce procès qui aurait dû avoir la résonance d’un postulat d’éthique dans la gestion des biens publics n’a pas fait école sous la présidence de René Préval, qui était un produit du régime Lavalas. Les fonds dilapidés au cours de cette période estimés à environ deux milliards de gourdes représentaient une pitance pour certains acteurs.

Ces procès engagés dans le passé et ce rapport élaboré pour dénoncer et décrier les vols et les détournements des deniers publics semblent importer peu si on les compare aux désordres insensés et indécents enregistrés dans le fonds PetroCaribe. En effet, les vols et dilapidations relevés dans le dossier PetroCaribe sont des plus cyniques et des plus audacieux que l’on puisse constater dans la gestion d’un pays en extrême pauvreté où il manque de tout, même des fosses d’aisances ou latrines dans les bas quartiers des villes et dans la paysannerie.

Le fonds PetroCaribe devaient servir pour exécuter des travaux d’infrastructures: routes, pont, entre autres pour construire des universités, des centres de formation professionnelle, des écoles publiques, des hôpitaux de référence, des ports et aéroports modernes. Voler, gaspiller de tels fonds dans des projets bidon non rentables pour l’acquisition des flottes de voitures luxueuses; détourner ces fonds pour bâtir des châteaux, pour ériger des ranchs, pour les transférer dans des comptes privés à l’étranger est de la méchanceté et un crime de lèse-humanité intolérable.

Le fonds PetroCaribe est dilapidés par des procédés crapuleux, mesquins et éhontés tels que la surfacturation, le trafic d’influence, le blanchiment d'argent, l’escroquerie, le vol, la concussion et même par des assassinats.

Le dossier PetroCaribe s’étend sur une période de huit ans (2008-2016) et couvre l’administration de trois présidents et de six Premiers ministres. Plusieurs résolutions sont prises et signées dans ces intervalles. Des contrats de gré à gré et appels d’offres restreints sont honorés avec des firmes créées pour la circonstance. Certains travaux inachevés sont payés intégralement; pour d’autres, on a effectué des décaissements sans aucune trace de réalisation. Autant se perpétuent les fraudes et les crimes financiers, autant augmentent l’appétit, l’arrogance et l’imagination des criminels, des dilapideurs, des malfaiteurs.

Cependant, la question à se poser est la suivante : le procès PetroCaribe est- il possible ?

En dépit des rapports des commissions d’Ethique et d’Anti-corruption du Sénat, des plaintes déposées devant le juge d’instruction, des déclarations de certains officiels, des dénonciations enregistrées sur les réseaux sociaux, les mobilisations et les manifestations des rues tant dans la capitale que dans les villes de provinces et même à l’étranger ( New York, Paris, Montréal ), on demeure sceptique quant à la réalisation d’un procès sérieux, équitable, sans parti pris, relatif à la mauvaise utilisation et au gaspillage des trois milliards huit cents millions de dollards américains. Car ce procès- s’il doit avoir lieu - ne peut être pris en charge que par l’État, vu que des fonds seront décaissés du Trésor public pour diligenter les enquêtes et pour engager les dépenses nécessaires. Le commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance doit intervenir au nom de la société, victime de la forfaiture d’une part; la Direction générale des impôts( DGI ), représentante de l’État haïtien, se constituera en partie civile pour assurer la défense de ses intérêts d’autre part. Or, il arrive que la plupart des indexés dans les rapports préparés et rédigés par les deux commissions du Sénat et dénoncés par la clameur publique font partie et membres à haut niveau des administrations passées qui ont donné naissance au pouvoir actuel et dont bon nombre d’entre eux occupent des fonctions ou des positions de décision, de commande ou des conseillers.

Ainsi, peut-on dire sans ambages que le dossier PetroCaribe fera encore verser beaucoup de larmes, exigera plusieurs excuses publiques, occupera pour longtemps les médias et les réseaux sociaux, maintiendra sur le macadam la population en train de crier son ral-le-bol, son insatisfaction et ses mépris pour les fraudeurs tout en se rappelant les propos combien accablants du sénateur Willo Joseph (Plateau central) à la tribune du Sénat contre certains députés et sénateurs lors de la présentation de l’énoncé de politique générale du Premier ministre Céant.

En effet, la population - toutes classes confondues- doit se mobiliser en permanence pour faire entendre ses revendications et doit même être prête à se faire justice si l’État se dérobe à sa mission en maquillant les procédures par des actes dilatoires pour retarder le processus ou pour étouffer le procès. Il faut une rupture d'avec le système ancien et actuel pour un nouveau départ, car le bien-être général du peuple et le développement rationnel et harmonieux de l’État d’Haïti en dépendent.

Hubert Yves BARREAU Léogâne 20 Septembre 2018
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