Sténio Vincent : corrompu ou corrupteur ( 2 de 2 )

« La louange d'un flatteur est plus à craindre que la menace d'un ennemi.

Islam Louis ÉTIENNE, septembre 2018
25 sept. 2018 — Lecture : 8 min.

« La louange d'un flatteur est plus à craindre que la menace d'un ennemi.»

(John Petit-Senn)

Islam Louis Étienne

Avant d’être président, Vincent était président du Sénat en 1917 et avait lui-même démarré les travaux en Assemblée nationale constituante pour doter le pays d’une nouvelle Constitution. C’était un homme de caractère et de conviction qui ne mâchait pas ses mots et qui ne baissait la tête devant quiconque, fut-il président de la République. Il cultivait un amour profond et un respect sans borne pour la démocratie et le manifestait dans ses prestations pour obliger le président à rester dans les limites de ses attributions présidentielles.

Le Parlement de 1917 a été renvoyé et remplacé par un conseil d’État dont les membres furent nommés. Le même Vincent, président du Sénat hier, qui considérait la révision constitutionnelle comme une nécessité et avait démarré les travaux, devenu président, s’oppose carrément à cette révision et va utiliser tous les moyens pour l’en empêcher en déclenchant une offensive coordonnée contre ses adversaires.

Pour être élu député des Verrettes, Dumarsais Estimé bénéficia des fraudes visibles organisées par le magistrat communal de la zone contre le candidat Rosando Rivera. Vincent va corrompre le député Dumarsais Estimé pour voter contre la révision constitutionnelle. Malgré la promesse formelle faite à ses collègues, celui-ci a affaibli les députés nationalistes.

Écoutons le vibrant témoignage du syndicaliste Lydéric Bonaventure: «La fameuse séance de la révision constitutionnelle de la Chambre de 1930 est un acte de trahison inqualifiable. Dans une réunion intime, Estimé fit la promesse formelle à ses collègues Descartes Albert, Bellerive, Jolibois, Rousseau ... de voter avec eux pour la révision immédiate de la Constitution de 1930. Appelé dans la nuit de décembre 1931 par Vincent, Estimé promit à ce dernier de trahir en votant contre la révision immédiate.

En effet, Estimé trahit ses honorables collègues ; le lendemain, il vote contre. Stupéfaction ! Surprise ! Colère ! Indignation ! Les poings sont fermés, les dents sont serrées. Le traitre debout regarde insolemment l'assistance. Vaugues veut l'abattre mais il est retenu par ses collègues. Sur 17 députés, seul Estimé a trahi, tous sont encore vivants, excepté Jolibois qui est mort en prison. C'est ce qui vaut à estimé son retour à la Chambre en 1932. C'est ce qui lui vaut aussi sa fortune actuelle.»

Cette mascarade électorale est l'action combinée des pouvoirs publics, du gouvernement de Sténio Vincent, de la Gendarmerie d'Haïti avec la complicité des militaires américains. Des fraudes systématiques et des manipulations de bas étage ont été relevées et relayées par les journaux de l'époque comme la facilitation des registres électoraux, l'inscription en masse des électeurs imaginaires, des fraudes flagrantes dans le dépouillement du scrutin ont été réalisées tant à la capitale que dans les villes de province.

La Gendarmerie d'Haïti a joué un rôle de premier plan dans ce théâtre électoral de mauvais goût. Ce comportement irresponsable, cette tradition de faussaire a fait boule de neige dans notre histoire pour devenir un véritable cancer. Le capitaine Jacques Laroche, parlant au lieutenant Franck Laraque, l'a confirmé jusque dans les années 1950 après la chute de Magloire en disant: «Vous voyez ce chien dans la rue, l'armée a le pouvoir de le faire président d'Haïti… mais le plus grave est qu'on trouve des Haïtiens pour se prosterner devant le chien sous prétexte que le pays doit être dirigé.»

Sténio Vincent : une tache noire dans l'histoire d'Haïti

Depuis Sténio Vincent, le pays connait une autre hiérarchie des valeurs. L’école n’est plus cet espace recherché pour meubler son esprit et pour servir utilement son pays. Le temps passé à l’école est du temps perdu. Depuis cette époque, on pouvait réussir sa vie et occuper les plus hautes fonctions au niveau de l’État sans être capable de lire et écrire. La connaissance n’est plus un indicateur incontournable et la morale un guide sur pour orienter sa vie.

Le vol, le viol, la corruption, les élections truquées, les tueries et les coups bas faisaient déjà rage et dominaient tous les secteurs. Ils désignaient déjà les prérequis pour être un grand citoyen. On peut compter sur les doigts d’une main et chercher avec insistance, avec une torche allumée en plein jour, les chefs d’État honnêtes, respectables, responsables, intègres et loyaux qui ont dirigé ce pays en bon père de famille. Sténio Vincent constitue un très mauvais exemple à enseigner, un échantillon rare de mauvaise espèce et une tache noire dans l’histoire de ce pays.

L'ex-colonel Astrel Roland, commandant du département militaire de l'Artibonite sous le gouvernement de Sténio Vincent a eu à déclarer au journal «Le peuple» : «Les élections législatives et communales du 10 janvier 1932 dernier eurent vraiment lieu sous les yeux de l'occupation qui sévit encore dans le pays, et un peu avec la complicité dissimulée des officiers nord-américains de la garde, un coup de force du gouvernement de Vincent contre le peuple.

Un peu partout dans le pays, les électeurs furent maltraités, battus à l'aide de rigoises ou de matraques pendant la période électorale. Des centaines allèrent en prison sous les prétextes les plus fallacieux. À l'Arcahaie, une femme nommée Madame Alercie Guériné fut baïonnettée le jour même des élections.

À Port-au-Prince, un député en fonction, Joseph Jolibois Fils, l'ex-président de la Chambre, fut emprisonné despotiquement et gardé au secret plus de 60 jours parce que le gouvernement avait peur de son immense popularité; pour les mêmes raisons, Georges J. Petit, candidat à la magistrature communale, fut arrêté un soir en pleine rue pour soit-disant bruits et tapages. Alphonse Kébreau, candidat de cartel de Jolibois à la magistrature communale de l’Arcahaie, fut jeté à la prison de la capitale où il mourut le 2 janvier 1932, un électeur du nom de Bazile Baptiste fut tué dans le bureau de vote.

La brèche entre l’exécutif et le législatif s’agrandit à un point tel qu’en janvier 1935 Sténio Vincent posa un acte sans précédent dans les annales parlementaires haïtiennes. Il révoqua 11 sénateurs de l’opposition et en nomma d’autres à son entière dévotion. Il utilisa tous les moyens pour garder son fauteuil même celui d’envoyer à l’asile le chef politique de Jolibois sous prétexte qu’il était devenu fou.

Vincent aspirait en 1940 à un troisième mandat. Cependant, il dut renoncer à son projet parce que Washington avait déjà choisi le prochain président de la nation, Élie Lescot, ministre plénipotentiaire d’Haïti à Washington, agent déclaré de Trujillo, totalement inconnu dans le pays. Il fut élu président d’Haïti après seulement un mois à peine de campagne électorale.

Nous vivons dans un pays où les démagogues lettrés sont plus dangereux que les audacieux ignorants. Sténio Vincent appartient à la première catégorie, pourtant il se vanta d’être un nationaliste avéré pour avoir dit «merde» dans un moment d’égarement au major américain Smedley Butler venu pour fermer les portes du Sénat de la République en 1917 et pour avoir été membre de la délégation qui présenta la mémoire de l’Union patriotique au Congrès américain à Washington en 1921.

Il a fait école et a des adeptes très zélés à travers des générations dans la réalisation des élections truquées. Il fut élu président de la République le 18 novembre 1930 en pleine occupation grâce au renvoi des élections du 17 novembre 1930 et à la combine de l’achat des votes des députés au cours de la nuit avec l’argent fourni par les hommes d’affaires Édouard Eslène, Giusseppe Fietta et le nonce apostolique.

Vincent est d’un nationalisme déguisé, un collabo servile et un défenseur zélé de la cause et de l’industrie américaines en Haïti. Il s’est révélé un réactionnaire coriace qui a fait de la servitude une politique permanente sans nuance et sans couleur. Il fut néanmoins un intellectuel de belle eau, un orateur volubile, un homme à l’échine souple; un directeur d’opinion sans conviction, un bluffeur patenté; un menteur de la pire espèce et une déception comme chef d’État par rapport à sa formation et une marionnette comme interface des Américains. On n’éprouve aucune fierté à parler d’un homme aussi plat, aussi vil et aussi dégradant comme chef d’État d’un pays.

Il a orchestré, alimenté et entretenu une propagande malsaine et destructive contre Anténor Firmin en 1902 parce qu’il soutenait et supportait Nord Alexis. Il véhicula avec insistance la rumeur que Firmin avait donné l’ordre à l’amiral killick de bombarder la capitale avec la Crête-à-Pierrot.

Le novateur d’hier est devenu le conservateur archaïque au pouvoir aujourd’hui. Il a tenté de légitimer l’acceptation de la bêtise, de la magouille caractérisée, de la combine à outrance pour détenir un pouvoir absolu sans mesure ni limite. Il a marqué négativement l’histoire de ce pays pendant 11 ans de 1930 à 1941 par les actions suivantes :

1) Les élections frauduleuses de 1930 et de 1932;

2) La dissolution de l’Union patriotique ;

3) L’élimination de Joseph Jolibois Fils ;

4) La vente de braceros haïtiens à Cuba et République dominicaine;

5) L’accord du 7 août 1933;

6) Les arrestations arbitraires;

7) La constitution fasciste de 1935;

8) L’élimination des pouvoirs législatif et judiciaire;

9) La révocation de 11 sénateurs en fonction en 1935;

10) L’affirmation du courant fasciste avec Malebranche Foucand, René Piquion et consorts;

11) Complicité confirmée dans le massacre des Haïtiens par Trujillo en 1937

12) L’assassinat de Louis Callard.