Sténio Vincent : corrompu ou corrupteur ( 1 de 2)

Islam Louis Étienne«La corruption et les corrupteurs sont les pestes du genre humain».

Le Nouvelliste
24 sept. 2018 — Lecture : 7 min.

Islam Louis Étienne

«La corruption et les corrupteurs sont les pestes du genre humain». Fénélon

Sténio Vincent fut le 30e chef d'État haïtien. Il prit naissance à Port-au-Prince. Il fut lauréat de sa promotion à la Faculté de droit de Port-au-Prince et fit un doctorat en droit et en sciences politiques. Brillant avocat, il fut bâtonnier de l'ordre des avocats de Port-au-Prince. Il occupa différentes fonctions tant dans l'administration publique que dans la diplomatie. Journaliste expérimenté, il fonda «Haïti journal» et introduit l'interview dans le journalisme haïtien. Mulâtre de petite taille, il fut un habitué des péristyles.

Célibataire impénitent et sans enfant, il se maria peu avant sa mort avec la veuve Maurice Étienne. Il mourut aveugle à Port-au-Prince le 3 septembre 1959 et passa 10 ans et 3 mois au pouvoir, soit de novembre 1930 à mai 1941. Son jeune frère Nemours Vincent, rescapé de la terre de juillet 1915 bénéficia de ses largesses pour devenir tour à tour, député, constituant puis sénateur de la République sans trop grande popularité, au prix de manigances sans borne et de tueries politiques.-

Candidat malheureux à l'élection présidentielle de 1926, Vincent récidiva à celle de 1930. Il fut élu président de la République pour 5 ans par l'Assemblée nationale au 4e tour du scrutin par 30 voix contre 19 pour Seymour Pradel, son plus proche compétiteur. Il sera réélu le 2 juin 1935 au suffrage universel, par des acrobaties inimaginables et indignes d'un intellectuel de sa trempe, pour un nouveau mandat de 5 ans.

Sa cohabitation avec le Parlement était des plus houleuses et des plus tendues, les enjeux étant de taille et les intérêts divergents. Le président s'est opposé à ce que les parlementaires changèrent la Constitution pour prolonger leur mandat de 3 ans. Les démarches pour haïtianniser le pays étaient trop lentes, selon les parlementaires qui voulaient voir partir les marines le plus tôt possible. Les parlementaires, de leur côté, se sont opposés au droit de l'exécutif de prendre des décrets pendant les vacances parlementaires.

Les parlementaires ne devaient pas avoir le droit de blâmer les ministres. Les parlementaires avaient refusé de ratifier le rachat de la BNRH et de faire un contrat de production et d'exportation de la figue-banane avec la Standard Fruit. Le ton monta entre les deux pouvoirs jusqu'au renvoi des parlementaires contestataires comme Jean Price-Mars, Seymour Pradel et Pierre Hudicourt via un référendum en février 1935.

Bien que membre de la corporation et directeur de média, Vincent n'entretenait pas des relations harmonieuses avec le 4e pouvoir. Il n'a pas hésité un seul instant à laisser pourrir en prison deux parmi les journalistes les plus en vue à l'époque. Le premier, Louis Gaillard, qui fut un partisan zélé de Louis Borno, pour avoir comparé ses confrères Stephen Alexis et Placide David à deux chiens enragés vendus à Vincent par leur maître. L'autre, Joseph Jolibois Fils, pour avoir été d'une part le candidat populaire et assuré de la victoire à la députation pour la 1re circonscription de Port-au-Prince, poste que convoitait son jeune frère Nemours Vincent qui était un illustre inconnu.

Vincent fit arrêter Jolibois en pleine campagne, 60 jours avant les élections et le garda en prison sans raison valable. Il n'a été libéré par le juge Vilgrain que provisoirement 12 jours après les élections, soit le 22 janvier 1932. Par cette inélégance, Jolibois n'a pas pu conserver son siège au Parlement et le président Vincent fit élire en lieu et place de Jolibois son propre frère, premier député de Port-au-Prince. D'autre part, Jolibois qui était un adversaire implacable du président Vincent avait écrit dans son journal qu'il prenait des aphrodisiaques 5 fois par jour. Il est devenu depuis, un homme à abattre et son calvaire n'a fait que commencer.

Dans la même veine, Jacques Roumain, petit-fils de Tancrède Auguste, fondateur du Bureau national d'ethnologie (BNE) et du Parti Communiste haïtien (PCH), intellectuel avisé et convaincant qui n'avait ni froid aux yeux ni la langue dans sa poche, blancophobe reconnu et consacré alors qu'il était lui-même mulâtre, a montré et manifesté un antiaméricanisme à outrance. Lorsque le général américain Wassor invita les intellectuels haïtiens à une réception. Il répondit : «Monsieur le Haut commissaire, le nègre Jacques Roumain ne daigne pas fréquenter les Blancs».

Il percevait le Blanc à travers le prisme des marines, les prêtres français dont l'action était contraire aux intérêts de la nation. Il n'hésita pas à vilipender dans un texte l'ancêtre Blanc qui le fit mulâtre et revendiqua haut et fort son appartenance à ses ancêtres africains en disant : «Je ne nierai pas la chaude, la mystérieuse et la triste Afrique. Je porte sur mon front la trace de son noir baiser». Lorsqu'on le dit mulâtre, il le considère comme une offense.

Il dit et écrivit partout que la patrie était vendue par une minorité qui s'appuie sur les Américains. Il les appela des opportunistes qui appartiennent à la classe dominante et dirigeante du pays parmi lesquels figuraient Louis Borno et Sténio Vincent qui avaient vassalisé la fonction présidentielle en ruinant les rares industries nationales et en préparant le terrain à l'envahissement progressif du pays par le capital américain.

Il les attaqua régulièrement dans ses diatribes au nom du patriotisme et de la défense des masses. Il considéra l'Américain comme «une poignée de fruits secs de la Virginie ou du Taxas déversés dans notre administration et plus pillardes et avides que nos généraux d'autrefois». Il dit : Comme président, Vincent voulait avoir le monopole du pouvoir. Il avait toujours dans le sang les germes de la tradition présidentielle avec pouvoir absolu en usage dans le pays depuis l’indépendance, renforcée la création de la gendarmerie d’Haïti et l’occupation américaine. Jolibois était pour lui un adversaire coriace et robuste dont il devait se débarrasser à tout prix. Il mit sur pied un plan machiavélique et sinistre à double vitesse pour réaliser son forfait à l’occasion des élections du 10 janvier 1932.

Les conséquences des élections du 10 janvier 1932

Avec ces élections, le pays a commencé sa descente aux enfers pour devenir un sac à misères; un os creux sans moelle ni substance; un tonneau vide qui fait beaucoup de bruit sans rien apporter de nouveau pour améliorer la situation de la masse populaire; un papier de toilette que l’on jette après usage au premier endroit trouvé; un pays de parias et de coquins qui projette à la face du monde ce qui est loin de la réalité; un pays dans lequel tout est fraudes et opacités dans tous les secteurs et à tous les niveaux, où tout ce qui est simple, normal et régulier ailleurs devient problématique, compliqué et irréalisable dans le cœur et dans l’esprit de ses habitants; un pays qui cultive et développe une tradition de mensonge, de malhonnêteté, de fausseté, de destruction, d’anarchie et de coups bas; un pays qui fonctionne dans le noir, sans justice sociale et sans beaux perdants; un pays sans crédo, sans créneaux et sans valeurs immuables; un pays rempli de clans où les relations personnelles prennent le pas sur la compétence et l’expérience ; premier pays sans héritiers ; une patrie sans âme et sans défense qui ne représente plus le premier choix pour aucun de ses fils; un pays qui va de dérives en dérives; d’abime en abime jusqu'à devenir une boîte de Pandore en plaçant à la tête de l’État des gens peu recommandables sans éthique, sans dignité et sans scrupules. La fonction de chef de l’État est une fonction vilipendée. Elle est occupée maintenant par n’importe quel quidam sans vision, sans lecture et sans écriture.

Sténio Vincent est l’un de ceux qui a légué à ce pays cet héritage lourd en laideurs, en passifs, en vices et en travers. Nous pêchons jusqu’aujourd’hui en eaux troubles mais nous faisons toujours croire à nos enfants que nous avons la possibilité de transformer les chenilles en papillons. Les élections du 10 janvier 1932 dans lesquelles Vincent a joué un double rôle tristement célèbre sont considérées dans l’histoire comme un véritable massacre. Elles ont enterré tous les espoirs pour voir le pays briller de mille feux et sortir de l’ornière du sous-développement. Elles ont été marquées par la répression, les menaces, les arrestations, les trahisons, les tueries, les confiscations des biens; les excès de pouvoir; l’autoritarisme et la haine implacable de la bande à Vincent.

Vincent se débarrassa maladroitement de Joseph Jolibois Fils à l’aide des faux fabriqués sous ses ordres. Il le défera devant le juge d’instruction et l’emprisonna pour meurtre contre le député Eluis Élie. Joseph Jolibois Fils qui était un membre influent du parti nationaliste arrêté pour la 14e fois pendant l’occupation américaine. Il mourut en prison le 14 mai 1936. Vincent organisa une fraude électorale généralisée pour écarter du pouvoir tous les députés du parti nationaliste et les remplacer par des inconditionnels zombies qui exécutent directement ses ordres.

Parmi les députés qui perdirent leur siège, on peut citer : Edgar Nerrée Numa des Cayes, Juvigny Vagues et Descartes Abel du Cap-Haïtien; Horace Bellevue du Trou-du-Nord; Lya Latortue des Gonaïves. Sur les 36 sièges disponibles, ses partisans en ont gagné 33. La gendarmerie était la principale machine qu’il utilisera pour sauter les verrous et consacrer la transgression de toutes les valeurs et de toutes les lois.

Vincent était beaucoup plus un marchepied pour les Américains qu’un président pour les Haïtiens. Il s’accrocha viscéralement au pouvoir et n’accepta pas d’opposition. Jacques Roumain a plusieurs fois été arrêté sous Vincent sans raison valable, pour ses idées, sa prise de position et ses convictions politiques qui étaient contraires à celles du président. Il fut contraint finalement à l’exil. Son roman écrit en 1931 intitule «les fantoches» fit de lui un visionnaire parce que déjà il se posa la question : «Qui m’assure que l’occupation américaine, dans 40 ans, ne se renouvellera pas ?»

(à suivre)

Islam Louis Étienne

Septembre 18