Les clefs du bonheur en Haïti : emploi, diaspora, religion et éducation

Publié le 2018-08-30 | lenouvelliste.com

1 – Introduction

Pour dépasser les limites du PIB comme mesure du bien-être, des auteurs comme Stiglitz et autres (2009) ont proposé le «bien-être subjectif» comme indicateur complémentaire qui saisit l’évaluation que les individus font de leur propre bonheur généralement sur une échelle de 0 à 10. S’il est certain que les résultats ne sont pas homogènes, car un même chiffre ne signifie pas nécessairement le même niveau d’autosatisfaction pour différents individus, les études comparées ont, cependant, donné des résultats cohérents. Cette nouvelle approche du bonheur individuel est importante pour Haïti en ce sens que le sentiment de l’inégalité de bien-être, suivant plusieurs théories, engendre le soulèvement social (Brown, 1996, Gurr, 1994), phénomène omniprésent tout au long de l’histoire d’Haïti. Fort de ce constat et à la lumière des études réalisées en «bien-être subjectif», je tiens à formuler, dans le cas d’Haïti, quelques hypothèses qui peuvent être mises en débat et faire l'objet de recherche. Mes hypothèses sont que le bien-être de l’Haïtien(ne) passe par l’emploi, la diaspora, l’éducation et la religion.

2 – Une vision générale des déterminants du sentiment de bien-être

À la différence d’un grand nombre de pays développés tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et l’Allemagne où une croissance du PIB per capita ne conduit pas à une augmentation du sentiment de bien-être, la croissance économique des pays pauvres et en développement exerce un grand impact sur le bonheur des gens, compte tenu de la privation de besoins matériels de ces sociétés. La provenance des revenus des individus est tout aussi importante que la croissance du PIB (C). Ce résultat met en évidence les limites de l’approche conséquentialiste de l’économie arguant que les circonstances dans lesquelles l’argent est obtenu n’influent pas sur le bonheur des individus. Une théorie qui se trouve aussi opposée à la pyramide des besoins de Maslow (1943).

D’autres facteurs déterminant le bien-être sont des variables sociales et démographiques. L’éducation et le mariage y sont positivement corrélés (Becchetti et al, 2011 ; Hayo & Sefiert, 2003), alors que le chômage et les inégalités le réduisent (Beccheti et al., 2013 ; Hayo, 2004). Cependant, le résultat obtenu pour le mariage dans des sociétés européennes peut ne pas se tenir dans d’autres cultures où prédomine le machisme. Dans le cas haïtien, il serait intéressant de mener une étude sur cette thématique.

3 – Évidences en Haïti

3.1 - Source de revenus : emploi, transfert de fonds, assistance sociale

Tel que signalé au point 2, l’argent demeure la principale source de bonheur dans les pays pauvres et en développement et donc en Haïti. Cela a été confirmé dans une étude menée sur les pays de l’Europe de l’Est au cours de la décennie des années 2000 (Bartolini & Mickuka, 2017). En effet, la création du travail est le chemin à prendre pour réduire les frustrations de la population en Haïti où le taux de chômage est de 14% selon la Banque mondiale, le double et le triple du niveau de l’Amérique latine et de celui des pays à faible revenu, respectivement. La méthodologie de la mesure du chômage peut réduire considérablement le niveau réel du chômage en Haïti, parce qu’elle ne tient compte que des gens qui cherchent activement du travail, alors que la grande majorité des chômeurs sont fatigués de chercher une embauche. La relation positive entre la non-satisfaction des besoins matériels, génératrice de frustrations et de violences, et le chômage constitue une clef de lecture pour analyser les violences des 6 et 7 juillet derniers et prévoir d’autres évènements similaires.

L’analyse des sources de revenu montre aussi l’importance de l’emploi pour le bien-être des individus. Dans une étude menée sur l’Allemagne entre 1992 et 2007, il a été trouvé que l’augmentation du chômage de 7.1% à 9.7% a été la cause principale de la réduction du sentiment de bien-être chez les individus (Beccheti et al., 2013). Des résultats similaires ont été obtenus dans le cas de l’Albanie (Beccheti & Savastano, 2009). Ces données montrent une fois de plus que la création d’emplois est cruciale pour réduire la frustration des gens et raccommoder le tissu social haïtien déjà en lambeaux. Il est bon de souligner que l’augmentation de l’emploi en Haïti doit être accompagnée d’une formalisation graduelle de l’économie, car les conditions actuelles de travail en Haïti sont au pire : les employés sont privés d’un grand nombre de bénéfices qui leur reviennent de droit, dont les assurances maladie et vieillesse.

Comme nous l'avons déjà mentionné, les transferts de fonds des diasporas contribuent au bien-être des pays d’origine. En 2002, l’assistance sociale et les transferts de fonds représentaient 21.3% et 14.4%, respectivement, du revenu des ménages de l’Albanie. Il a été remarqué que le doublement de l’assistance sociale a augmenté de 18% la probabilité pour un individu de se sentir moins heureux d’une année à une autre «frustated achiever», alors que les transferts de la diaspora, beaucoup moindres que l’assistance sociale, réduisaient cette possibilité de 23% (Beccheti & Savastano, 2009). Une telle conclusion est à espérer dans le cas d’Haïti pour plusieurs raisons. Tout d’abord, des études ont confirmé que les Haïtiens de l’extérieur dont les transferts représentent environ un quart du PIB d’Haïti, forment l’une des trois communautés les plus attachées à leur pays d’origine (CEPAL, 2011), ce qui est observé à travers la stabilité des transferts (Ratha, 2003). De plus, les transferts de fonds sont un signal de la réussite des migrants, ce qui comble de joie les proches à qui ils envoient de l’argent. Ces résultats n’impliquent pas nécessairement l’élimination de toute forme d’assistance sociale et de subvention, mais invitent, comme je l’ai conseillé dans d’autres EPP, à la redirection de ces fonds vers d’autres secteurs plus productifs tels que la santé et l’éducation.

3.2 - Éducation et religion

Si l’éducation explique 11% du sentiment de bonheur exprimé par les Albanais (Beccheti et al., 2013), un pays dont le taux d’alphabétisation est de 98% et dont le PIB per capita est de 5,319 dollars, on peut avancer que l’éducation en Haïti, un pays avec des indicateurs nettement plus faibles, aura un impact beaucoup plus élevé sur le bien-être des gens (Pour plus de détails sur cette hypothèse, voir EPP : « L’école ou la richesse des nations » publié le 15 juin). Cependant, si cette hypothèse peut être infirmée surtout dans le cas des universitaires, car le taux de chômage très élevé et une structure sociétale empêchant la mobilité sociale frustrent les jeunes, car ils les empêchent de réaliser leurs rêves. Cette seconde dimension de mon hypothèse a été confirmée dans bien de cas (Ferrante, 2009).

Il semble qu’un grand nombre d’Haïtiens éduqués souscrivent à l’idée que le mal d’Haïti est, pour une large part, imputable à la religion. S’il est vrai que des pratiques religieuses tendent à aliéner les croyants, c’est-à-dire les détacher de leur réalité sociale et matérielle, confirmant ainsi la thèse de l’opium du peuple de Marx, les églises en Haïti jouent, néanmoins, un rôle positif dans la vie des fidèles, en ce qu’elles leur offrent une communauté de solidarité (de prières) leur permettant de mieux supporter leurs peines quotidiennes. Par exemple, il a été trouvé que la profession de la foi catholique en Albanie réduit de 20% la probabilité de se sentir frustré par les problèmes quotidiens (Beccheti & Savastano, 2017). Ce résultat coïncide avec d’autres études indiquant le rôle d’amortisseur des frustrations sociales exercé par la religion (Clark et Lelkes, 2005). Cette idée s’aligne aussi avec la position de Durkheim qui, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), présente la religion comme «expression de cohésion sociale». À cet égard, la religion est donc, à la fois, une sorte de cure évitant de sombrer dans la dépression dans les moments difficiles et une force maintenant unies les communautés. En somme, si la religion est quelquefois une force aliénante et invite à la résignation, elle peut être aussi utile pour maintenir la cohésion sociale, surtout si surgit en Haïti un leadership éclairé par la gouverne de l’État, empêchant l’exploitation des fidèles comme c'est le cas dans quelques églises.

4 – Conclusion

L’absence de bien-être ou de sentiment de bonheur contribue grandement à la violence sociale, tel que révélé dans de nombreuses études réalisées sur des pays en voie de développement. Le chômage est l’indicateur expliquant la plus forte proportion des frustrations conduisant à ces événements malheureux. Étant donné que les soulèvements sociaux et le chômage sont deux constantes dans l’histoire d’Haïti, la promotion du vivre-ensemble en Haïti passe donc nécessairement par la création d'emplois. Il est aussi important de fonder des écoles pour disposer d’une force de travail qualifiée et surtout de permettre aux gens de se réaliser. Enfin, je pose cette question : si les transferts de fonds sont si importants pour le bonheur des Haïtiens, pourquoi la diaspora est si maltraitée ?

Joseph Harold PIERRE, économiste/Politologue @desharolden/ haroldpierre.epp@gmail.com
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