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« Le Nord-Est d’Haïti » dédié à la production manufacturière et à l’agriculture délocalisée

La vision néolibérale véhiculée notamment par la presse, les politiques et les capitalistes qui tend à faire miroiter « Le Nord-Est d’Haïti »-comme un paradis, un nouvel Eldorado, comme le suggère l’ouvrage de Georges Eddy Lucien- est bousculée, démontée à coups d’arguments par l’auteur qui démasque un projet qui n’ose pas dire son nom. Ce livre plonge ses lecteurs dans une analyse aux multiples dimensions économiques, géographiques, historiques, techniques, idéologiques…

Publié le 2018-08-28 | lenouvelliste.com

Georges Eddy Lucien, historien-géographe, dans son ouvrage « Le Nord-Est d’Haïti » [La perle d’un monde fini: entre illusions et réalité (Open for business)] dresse l’image d’un département unique, une région singulière d’Haïti. Le Nord-Est est trop souvent, selon l’auteur, présenté par la presse locale, et aussi internationale comme le rêve, un Eldorado haïtien, un projet extraordinaire. Ces termes très flatteurs, mais trompeurs ont pour finalité de mieux cacher les véritables enjeux des actions qui s’y déroulent. En clair, le Nord-Est de Georges Eddy Lucien « est dédié à la production manufacturière et à l’agriculture délocalisée. Il est érodé et grignoté ».

C’est ainsi que l’auteur nous amène à découvrir le visage caché derrière celui reflété par le miroir des politiciens, des journalistes, des institutions internationales, des entrepreneurs nationaux, étrangers, et ne jouant que sur leurs profits. Préfacé par le professeur Roger Petit-Frère, l’ouvrage publié chez l’Harmattan en 2018 situe le département dans son contexte historique et géographique.

Le Nord-Est est une création récente. Il est un morceau du territoire de la province du Nord. Il est créé en 1971 et couvre une superficie de 1 790 km2, soit 6,5% du territoire national. Il représente le petit département géographique d’Haïti. Il est divisé en quatre arrondissements, 13 communes, cinq quartiers et 36 sections communales. Le chef-lieu du département est Fort-Liberté.

La production manufacturière à l’instar du Parc industriel de Caracol, de la Compagnie de développement industriel (Codevi) et à l’agriculture délocalisée comme Agritrans et Grand Marnier sont identifiées par Georges Eddy Lucien comme un discours positiviste pour rendre compte du développement inéluctable du Nord-Est. La terminologie favorable des médias haïtiens offre l’avantage d’évoquer aussi bien l’attractivité du Nord-Est que la générosité des investisseurs et des employeurs. Et l’auteur fustige cette approche.

Cette publication qui met en lumière les dessous d’un projet qui ne dit jamais son nom montre comment « Les produits des paysans en dehors de ces lieux (ndlr : définis par les politiques et les capitalistes et la presse) n’ont aucune valeur, puisque l’ensemble des produits de base servant à l’élaboration de produits manufacturés ou agricoles sont importés. Le Nord-Est « Open for business » est ce territoire convoité, fabriqué, dont le principal actif est sa main-d’œuvre à bon marché et corvéable à merci ».

D’après l’ouvrage, ce département d’Haïti « est cet espace utile pour les investisseurs à la recherche de territoire pour déverser leurs capitaux improductifs. Ainsi, il semble leur offrir une solution commode pour éviter la dévaluation.»

« Le Nord-Est d’Haïti » est revenu abondamment avec des explications sur le salaire de misère des ouvriers payé en gourdes et celui des sous-traitants en dollars américains. Georges Eddy Lucien, qui propose une bibliographie étendue et de nombreuses citations tirées d’articles parus dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste, explique les déboires de la monnaie nationale. La dépréciation de la gourde est en quelque sorte le fruit d’initiatives et d’actions des opérateurs privés, des institutions financières nationales et internationales.

« La dépréciation permet aux investisseurs de minimiser leurs coûts de production et, par ricochet, elle garantit la maximisation du profit. Aussi s’explique-t-elle par des facteurs d’ordre conjoncturel et structurel […]. En effet, du point de vue de la politique, la question de la dévaluation nationale est un élément fondamental dans la stratégie néolibérale. Parce qu’elle permet aux investisseurs possédant des dollars de bénéficier des avantages. Des avantages comme s’offrir des biens et services à meilleur marché. Les néolibéraux veulent que tout soit acquis à leur cause ».

Et l’auteur a rappelé comment l’expression « Open for business » était utilisée à la veille de la première occupation américaine (1915-1934) en Haïti par Roger Farnham, ami personnel du président des Etats-Unis Woodrow Wilson, vice-président de la City Bank, et vice-président de la Banque nationale d’Haïti.

« L’invocation de la modernisation-Le Nord-Est Open for business »-comme la traduction en acte volontariste qui prétend développer ce morceau de territoire relève de l’artifice, et tend à légitimer la toute-puissance des opérateurs privés nationaux et internationaux, des institutions internationales... » Cette construction, cette conception du « Nord-Est idéal » peut être cataloguée au même endroit que la politique de casser la production nationale dans les années 80, l’éradication des cochons locaux ou la décapitalisation des paysans et des classes moyennes.



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