Portrait de médecins

Dr Michaële Amédée Gédéon, une héroïne entre deux tombes

Publié le 2018-08-24 | lenouvelliste.com

«Deux jours avant sa mort, Dr Michaële A. Gédéon a secouru une personne accidentée. La personne était blessée, elle l'a donc amenée à l'hôpital. Arrivée sur les lieux, elle a constaté qu'il n' y avait même pas de matériel de suture. De sa poche, elle a acheté le matériel pour soigner cet anonyme croisé sur sa route. Forte de cette expérience, la Dr Michaële A. Gédéon était allée proposer aux directeurs médicaux du département de la Grand-Anse un projet d'intégration et de renforcement d'un service d'urgence dans les centres hospitaliers. C'est le projet qu'elle caressait ces dernières années.

En cours de route, elle a eu un accident au cours duquel elle a rendu l'âme le mercredi 22 août 2018», a rapporté le Dr Eddy Gédéon au rythme des clapots d'une respiration incertaine. Lui qui a vécu 43 années de mariage aux côtés de cette femme qui, selon son expression, est d'une sensibilité remarquable.

Le regard tendre de celle qui s'en va avec le sentiment du devoir accompli, quelques regrets de n'avoir pas pu dire au revoir, le Dr Eddy Gédéon qui accompagnait sa femme dans l'ambulance qui les transportait à Port-au-Prince, avoue qu'elle était consciente tout au long du trajet. Elle avait comme accepté cette ironie inattendue du sort pourvu que cela puisse servir d'exemple pour un éveil de conscience. Au final, elle a payé le prix ultime sans jamais se plaindre de cette vallée d'ombre qu'elle traversait d'une démarche laboureuse.

Elle savait mieux que quiconque que le sang est la sueur des héros. «À l'hôpital, elle parlait peu», se souvient le Dr Eddy Gédéon.

Elle est morte comme elle a vécu: une personne engagée, une conscience en alerte capable à la fois de certitude et de doute sur le coût de sa vie.

La Dr Amédée Gédéon est née sous le nom de Patricia Michaële Amédée. Elle a fait ses études classiques au Centre d'études secondaires de 1962 à 1969. La même année, elle a intégré la Faculté de médecine de l'UEH.

«Elle avait une volonté quasi-obsessionnelle d'aider les gens, je pense que c'est ce qui l'a poussée à étudier la médecine», a confié son mari, le Dr Eddy Gédéon.

Des années plus tard, la Dr Michaële A. Gédéon avait déclaré que son principal objectif était de «travailler activement à l'amélioration des conditions de santé de la population haïtienne».

En 1981, elle a reçu une bourse de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle a pris la direction de la Belgique, où elle participa au Cours international sur les sciences de la nutrition et de l'alimentation (CISNA) à l'Université d'État de Gand. Elle fut à la fois major et lauréate de sa promotion.

Côté excellence, son mari reconnait que c'était son plus grand défaut, si défaut il y avait. Parce qu'elle était excellente dans tout ce qu'elle entreprenait, elle a exigé l'excellence de tous ceux qu'elle avait côtoyés. «Elle était d'une rectitude sans faille, ce qui n'est pas toujours une qualité en Haïti», a avancé son conjoint.

entre 1981 et 1982, elle a été invitée à l'Université des Nations unies en tant que post-doctorante au cours «International Food and Nutrition Policy and Planning (IFNP)» offert par le «Massachusetts Institute of Technology (MIT)».

À la fin des années 82, elle a intégré le «Havard School of Public Health» où elle a obtenu, avec mention, le grade de maître en santé publique.

De 1980 à 1988, elle a mis ses compétences au service de la sécurité alimentaire dans environ six pays dans le monde, dont les États-Unis, la Jamaïque, l'Équateur, l'Égypte, les Philippines et le Guatemala.

Après ce long parcours, le Dr Eddy Gédéon explique que tout le monde croyait qu'elle allait rester aux États-unis. Le gouvernement américain lui avait fait de grandes propositions pour qu'elle y restât. Contre toute attente, elle a décidé de rester en Haïti, tentant à son corps défendant d'améliorer la situation sanitaire du pays.

Parallèlement, elle a été représentante du MSPP au Bureau national de la formulation de la politique alimentaire et nutritionnelle. Elle a travaillé pour l'USAID à titre de directrice nationale de l'enquête sur l'état nutritionnel des années 78. Au ministère du Plan, elle a été entre 1985 et 1986, directrice de l'Unité de planification alimentaire et nutritionnelle, puis experte nationale à la Direction de programmation économique et sociale.

Au ministère de la Santé publique, elle a d'abord occupé la fonction de chef du service de statistiques, évaluation et recherche, à la direction de nutrition. Puis de 1995 à 1997, elle a rejoint l'équipe du MSPP dans la préparation du document cadre pour l'implémentation des Unités communales de santé. De manière prémonitoire, elle avait jugé bon de faire le plaidoyer pour l'implémentation des structures de santé dans les communes comme si sa vie en dépendait.

Face à cette détermination, elle a été nommée, de 1997 à 1999, directrice générale du ministère de la Santé. En 1999, sous l'administration de René Préval et Jacques Edouard Alexis, elle est arrivée à la tête du Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP).

Elle était devenue la première femme ministre de la Santé publique en Haïti en passant par la grande porte, celle du savoir et de l'expérience, notammment après avoir occupé plus d'une dizaine de postes au sein du ministère.

Sous son leadership, les plus grands essais et recherches thérapeutiques sur le SIDA ont été réalisés. Elle a elaboré le projet de Prévention de la transmission mère/enfant. Elle a participé, entre autres, à l'élaboration des programmes nationaux de lutte contre la tuberculose, de la nutrition et de la santé de la reproduction.

Durant son passage au ministère, elle a dirigé des délégations ministérielles à la Havane, en Hollande et à Washington. Elle voulait qu'Haïti ait une place prépondérante dans la dynamique de santé globale qui se dessinait à l'époque.

Poursuivant cette idéale, elle a été la vice-présidente de la 53e Assemblée annuelle de l'OMS à Genève en mai 2000.

Quand elle a quitté le MSPP en 2001, elle a mis, l'espace d'un matin, la nutrition de côté pour se consacrer à un autre défi que représente la médecine d'urgence. De février 2001 à septembre 2013, elle a été mandaté 3 fois successivement à la présidence de la Croix-Rouge haïtienne.

Depuis, le début de cette expérience, le Dr Michaële Amédée Gédéon ne jure que par l'amélioration de la prise en charge des urgences en milieu hospitalier.

«C'était son dernier grand amour», a relaté le Dr Eddy Gédéon. Elle savait mieux que quiconque que le système était défaillant. Elle savait que la place accordée à la santé dans toutes les sphères de la société ne cessait de diminuer à longueur de journée. Par dessus tout, elle a voulu offrir son engagement en holocauste pour attirer l'attention des décideurs. Pour elle, la médecine d'urgence est un marathon. Elle détestait le fait que la promotion de la santé s'intensifiait uniquement après les grandes tragédies. Peut-être même qu'elle savait que les vrais héros sont ceux qui meurent pour les autres sans qu'ils s'en rendent compte.

Après les 4 années passées comme doyenne de la Faculté de médecine de l'Université de la Fondation Aristide (2013-2017), elle s'est pleinement consacrée à la formation en médecine d'urgence. Son dernier projet consistait à implémenter un service d'urgence dans tous les centres hospitaliers du pays.

«Elle m'appelait pour m'expliquer comment les directeurs médicaux de la Grand'Anse avaient reçu le projet avec enthousiasme. C'est en revenant de ces rencontres qu'elle a été accidentée», se désole le Dr Eddy Gédéon, qui pense que les prochaines années seront difficiles à vivre sans celle qui l'avait soutenu pendant 43 ans de vie commune.

La Dr Michaële Amédée Gédéon a vécu pleinement, elle a été membre active de l'Association de santé publique d'Haïti ainsi que l'Association médicale haïtienne (AMH). Passionnée par le goût du verbe et la liberté de ses semblables, elle a fait des études de droit tardivement dans sa carrière.

Sa vie appartient désormais à la postérité. Elle a rempli sa part du marché, il nous incombe aujourd'hui de reprendre la lutte là où elle l'a laissée.

Certes, sa barque est rentrée dans le noir le mercredi 22 août 2018, mais elle peut vivre encore si comme Jean Cocteau, nous acceptons que le vrai tombeau des héros, c'est le coeur des vivants.



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