Le territoire des masses-Le mouvement du 6 juillet 2018 en Haïti : Un regard de Travail social universitaire

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Les ouvriers haïtiens ont donné le ton sous l’égide d’organisations à tradition de luttes consistantes et percutantes sur l’échiquier social et politique dont le Batay Ouvriye. Ainsi la conjoncture d’avril 2017-juillet 2018 est -elle surtout marquée par des luttes pour l’augmentation du salaire minimum à 800 gourdes dans un premier temps pour passer à 1000gourdes par jour malgré l’échec cuisant connu dans des rapports de force défavorables au secteur populaire et syndical. Les interstices du territoire des masses sont alimentés par un ensemble de mouvements réticulés dont le caractère nébuleux leur délaisse toute importance comme acteurs politiques. Fusent malgré tout des revendications de toutes parts : professeurs, petits marchands, chômeurs, étudiants, chauffeurs, employés du secteur public, médecins, artisans, paysans, populations de quartiers marginaux, femmes, grands commerçants du secteur privé, etc. La lutte contre l’augmentation des taxes introduites dans le budget 2017-2018 a attisé une certaine conscience de classe qui a aussi alimenté des antagonismes, latents certes, mais non négligeables. Un deuxième événement à bien retenir est l’animosité de l’ensemble de la population dans de fausses négociations d ‘une frange des syndicats de transport avec les pouvoirs publics, soldées par la hausse des prix des produits pétroliers à la veille de la rentrée des classes, période de dépenses importantes dans les foyers haïtiens dans lesquels les femmes célibataires sont souvent des pourvoyeuses. L’annonce d’une hausse évidente des produits pétroliers depuis avril 2018 a préoccupé les secteurs de la vie nationale.

Les subventions de la part de l’État ont été un sujet de controverses en Haïti. Les exigences du Fonds monétaire international (FMI) quant à la libéralisation ont été toujours questionnées. Le Fonds monétaire international fixe la marge de subvention à 0,7% du Produit intérieur brut (PIB).Toute irritation renvoie à des subventions de l’ordre de 1,8% du PIB revenues aux produits pétroliers et au secteur énergétique (EDH).Dans le dernier cas, la consommation du mazout par l’EDH est souvent délaissée pour le gazole qui est 56% plus cher. Le projet de privatisation de l’EDH est sur la sellette pour avoir représenté une charge à l’État en termes de subvention. Cette information a fait partie des éléments de contenu de l’adresse à la nation du président Jovenel Moise en date du 7 juillet 2018 en évoquant la fermeture du processus de l’appel d’offres pour libéraliser le secteur énergétique en Haïti. Indépendamment des sensibilités des gouvernements en place, les marges de résistance face aux politiques néolibérales sont négligeables, apparentes ou de simples chimères. Pour se donner bonne conscience, les dirigeants évoquent les fameux détours monétaristes pour faire état de déficits consentis par l’État pour geler les hausses de prix en dépit des taxations concentrées beaucoup plus dans le secteur des carburants. Delà l’ambiguïté des positions économiques des partis politiques traditionnels est une constante ; ce qui dissipe bien souvent les revendications conséquentes des masses. L’appel incongru à une grève de deux jours d’acteurs institutionnels vient désarticuler et mettre en court circuit le processus politique en marche.

Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire reprennent donc le contrôle de la scène politique. Le grand marché politique s’impose alors face au petit marché (celui propulsé par les masses) dans le cadre de grandes mobilisations qui interpellent les secteurs dominants à pouvoir être sensibles à la promotion d’une démocratie sociale viable.

Le mouvement des ouvriers fut une caisse à résonance à tous les mouvements de protestation en cascade comme force agissante au mouvement du 6 juillet 2018 : local, sectoriel, catégoriel, territorial, de genre ou post politique. À l’annonce de la hausse du prix des produits pétroliers de l’ordre de 25% en moyenne, la colère populaire a fait orchestrer une action de masse apparentée à une insurrection, par son ampleur. La capitale aussi bien que les villes de province voire les milieux ruraux reculés ont apporté leur partition en la circonstance. Ce mouvement a défié les autorités publiques et mis l’État haïtien sous les décombres en dehors d’un séisme..

Tout se joue dans le cadre d’un schéma classique qui tend à privilégier les partis politiques et en général des acteurs institutionnalisés. Il est à souligner que nous vivons des moments de grands désenchantements, de déconcertements et de clientélisme qui indiquent les faiblesses considérables des mouvements sociaux en dépréciant toute capacité du peuple comme sujet historique. Entre-temps la crise des partis de gauche et leur distanciation par rapport aux masses et aux mouvements sociaux sont cruciales à pouvoir comprendre les conditions d’acteur orphelin ou solitaire de ces masses. La tradition linéaire et statique de la gauche à vouloir considérer ces mouvements au second rang limite considérablement l’action politique comme processus lié à des sujets comme identité qui doivent se produire de même que l’hégémonie comme volonté collective qu’il faut construire (Vanna Lanni, 1986 :24).En effet, le peuple n’est pas un fait sinon un sujet qui doit être produit, une unité historique de multiples déterminations d’une part et du concret qui synthétise les masses d’abord à ses premières apparences et les classes dans une perspective analytique, poursuit Vanna Lanni en étudiant la crise d’avril 1984 à avril 1986 , en République dominicaine.

Le présent article est une contribution modeste de son auteur qui se propose d’éclairer les analyses à la lumière du modèle de compréhension de Vanna Lanni qui prône la présence de mouvements sociaux incomplets dans des contextes de crise d’hégémonie d’acteurs politiques institutionnalisés qui continuent à se manifester malgré leur déliquescence. Il y a lieu de restituer les processus de résistance sous un leadership politique critique et autonome. De grandes leçons sont à tirer à partir du mouvement pré-insurrectionnel du 6 juillet 2018. Pour être modeste, à savoir la déliquescence de l’autorité de l’Etat, sous les décombres d’une part ;la montée effrénée du peuple souverain en l'absence d’avant-gardisme conséquent ; ce dans l’intérêt national.

Hancy PIERRE Professeur Travail Social, Université d’Etat d’Haïti (UEH) Professeur at The University of Findlay,OHIO,USA Auteur

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