«Bénéficier du dividende démographique» est-il la solution du développement économique d’Haïti?

Publié le 2018-07-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Évolution démographique et développement économique

Depuis plusieurs décennies, les débats sur la relation existant entre l’évolution démographique et le développement économique ont largement occupé les esprits des économistes, démographes et décideurs politiques. De ces débats, ont émergé trois principales positions dites pessimiste, neutre et positiviste. Les pessimistes, en se basant sur la théorie malthusienne, argumentent que la croissance de la population constitue une entrave au développement économique surtout quand cette croissance n’est pas proportionnelle à la production de ressources nécessaires pouvant garantir l’alimentation et même l’existence de cette population; ce qui pourrait accroître la pauvreté et occasionner une stagnation du cercle vicieux du sous-développement. Cependant, les principaux détracteurs de ce courant de pensée avancent que le progrès technique permet de compenser ce décalage entre la croissance de la population et la production de biens et services capable d’assurer le bien-être individuel. En ce sens, la croissance de la population ou un niveau élevé de fécondité ne représenterait pas le principal problème de la faiblesse de développement économique. Les défenseurs de la position neutre attribuent le problème du mal développement économique à la mauvaise gouvernance et au fonctionnement non adéquat des institutions. Ce qui est tout à fait logique, car la corruption, par faiblesse institutionnelle, représente surtout dans les pays en développement une gangrène qui ronge les maigres ressources disponibles pouvant stimuler, à travers des actions concrètes, la croissance économique. Les positivistes, pour leur part, restent convaincus que l’accroissement de la population peut être un moteur de croissance économique s’il est bien exploité. Ce courant de pensée se focalise principalement sur le potentiel du dividende démographique et son effet sur le développement économique.

Dividende démographique: Comment en bénéficier?

Le dividende démographique «appelé aussi bonus démographique» est une résultante de la transition démographique caractérisée par une baisse accélérée de la mortalité et de la fécondité. Son ampleur est différenciée en fonction du niveau de développement de chaque pays puisque les pays développés ont connu une transition démographique plus rapide que ceux en développement. La grande vertu du dividende démographique est la mise en évidence de l’importance de la structure par âge (répartition des personnes entre différents âges) dans l’évolution de la population et de son impact éventuel sur la croissance économique. Il se traduit par une concentration de la population au groupe d’âge 15 à 64 ans symbolisant la population économiquement active et représente un avantage pour les pays qui en bénéficient dans la mesure où ces derniers arrivent à mettre en place des mécanismes capables d’exploiter cette force de travail potentielle. Les pays de l’Asie orientale constituent des exemples de succès en termes de profit tiré du dividende démographique en convertissant leur population en âge de travailler en une main-d’œuvre qualifiée et en bonne santé, et en adoptant des politiques économiques libérales efficaces. Cette stratégie a eu comme principal résultat un accroissement du revenu réel par tête de près de 6% dans cette région durant la période de 1965 à 1990. Donc, pour bénéficier du dividende démographique, la structure par âge constitue une condition nécessaire mais non suffisante pour atteindre la croissance économique. Elle doit être accompagnée de politiques éducatives, sanitaires et économiques appropiées. La bonne gouvernance liée à la stabilité politique, l’efficacité gouvernementale et l’éradication de la corruption est aussi souhaitable pour pouvoir créer un cercle vertueux de croissance économique sur le long terme.

Haïti face au dividende démographique

Pour aborder la question du dividende démographique dans le cas d’Haïti, premièrement on analyse, à partir des données disponibles sur le site web de la Banque mondiale, l’évolution du taux de fécondité et du ratio de dépendance défini comme le rapport de la population des moins de 15 ans et de 65 ans et plus (les inactifs) à la population de 15 à 64 ans (les actifs). Un ratio de dépendance faible indique que le pays en question enregistre un dividende démographique. Deuxièmement, on compare le ratio de dépendance avec le taux de croissance économique. Troisièmement, on dresse un panorama de la situation d’Haïti à partir de certains indicateurs indispensables pour mesurer le bénéfice du dividende démographique comme l’évolution des dépenses publiques consacrées à l’éducation et à la santé, de l’indice de perception de la corruption (IPC). L’analyse porte sur une période de 16 ans allant de 2000 à 2016. Aussi, est-il important de faire des comparaisons avec d’autres pays de la région d’Amérique latine et des Caraïbes (ALC). Ces pays sont sélectionnés à partir de la technique de variation maximale en se basant sur l’indice de développement humain (IDH) en 2015. Dans ce cas, on choisit respectivement trois pays dans chacune des catégories suivantes: IDH faible (Haïti, Honduras, Guatemala), moyen (République dominicaine, Colombie, Mexique) et élevé (Uruguay, Argentine, Chili).

Rapport de dépendance, fécondité et vieillissement de population

Les résultats générés dans le cadre de ce travail de recherche indiquent que les pays d’IDH faible comme Haïti, Honduras et Guatemala enregistrent un rapport de dépendance relativement élevé en comparaison avec d’autres pays d’IDH moyen et élevé tels que la Colombie et le Chili. Ces deux derniers ont eu un rapport de dépendance inférieur à 0.5 en 2016, c’est-à-dire leur population active ou en âge de travailler (15 à 64 ans) est nettement supérieure à la population inactive ou dépendante (moins de 15 ans et 65 ans et plus). Mais, à la différence de la Colombie et de Chili qui se trouvent à une phase avancée de leur transition démographique (taux de fécondité inférieur au taux de remplacement de la population), les pays d’IDH faible (Haïti, Honduras, Guatemala) ont encore une fenêtre d’opportunités par rapport à leur situation démographique relativement favorable. Ces pays-là ont un taux de fécondité compris entre 2.4 et 3 naissances vivantes par femme en moyenne en 2016. Cette configuration démographique leur assure un accroissement de la population active sur le moyen et/ou le long terme et un équilibre raisonnable entre la population de moins de 15 ans et celle vieillissante (population de 60 ans et plus). Ce qui laisse présager que Haïti est en passe de connaître un dividende démographique. La situation de vieillissement de population illustre clairement ce panorama car les pays d’IDH faible (Haïti, Honduras, Guatemala) ont un indice de vieillissement de population inférieur à 0.3 (vieillissement naissant) tandis que les pays d’IDH moyen et élevé (Colombie, Chili) ont déjà atteint respectivement un indice de vieillissement de population de 0.45 (vieillissement modéré) et 0.73 (vieillissement avancé).

Relation entre rapport de dépendance et croissance économique

Les résultats montrent qu’il existe une corrélation négative faible entre le rapport de dépendance et la croissance économique en Haïti sur la période allant de 2000 à 2016. À mesure que le rapport de dépendance diminue la croissance économique tend à augmenter (corrélation négative). Ce qui est logique car la diminution du rapport de dépendance entraîne une augmentation de la population active capable d’influer sur la croissance économique. Donc, un rapport de dépendance faible sur le moyen et/ou le long terme peut être profitable pour Haïti, car elle bénéficierait d’un dividende démographique ayant pour conséquence une hausse de la productivité économique due au fait que la population active croît plus rapidement que la population dépendante. Ce qui représente une opportunité de croissance économique à condition que les politiques économiques et sociales, et les investissements en capital humain appropriés soient mis en œuvre. Garenne (2016) a abouti à la même conclusion en comparant le rapport de dépendance des pays d’Afrique subsaharienne et leurs niveaux de croissance économique.

Conditions pour bénéficier du dividende démographique: Santé, éducation et corruption

Un rapport de dépendance faible ne suffit pas pour parler de bénéfice du dividende démographique sans la mise en place de politiques éducatives, sanitaires et de bonne gouvernance appropriées. Le Chili, qui est le champion en Amérique latine et les Caraïbes en termes de performance économique, a su tirer profit de son dividende démographique (rapport de dépendance très faible) en investissant considérablement dans l’éducation (19.6% des dépenses publiques totales en 2015) et la santé (19.6% en 2015), et en augmentant leur niveau de probité en termes de perception de la corruption (IPC égal à 7.3 en 2014).

Contrairement au Chili, tout laisse augurer que Haïti ne profiterait pas du dividende démographique (accroissement accéléré de sa population active) si les mesures appropriées ne sont pas prises. Parmi les 9 pays sous étude, Haïti se démarque considérablement en consacrant seulement 6.6% et 3.3% de ses dépenses publiques totales respectives en éducation et en santé en 2015. Son voisin en termes d’IDH faible (Guatemala) arrive à faire mieux en dédiant respectivement 24.1% et 14.9% de ses dépenses publiques totales en éducation et en santé en 2015.

Ce vide laissé par le gouvernement haïtien en termes d’investissement en santé est comblé passablement par les organisations non gouvernmentales (ONG) qui couvrent 44.5% des dépenses totales en santé. Les dépenses de poche, faites par des personnes dépourvues d’assurance santé risquant de tomber dans des dépenses catastrophiques et appauvrissantes, représentent 20.6% des dépenses totales en santé en Haïti. Qui plus est, parmi les 9 pays sous étude, Haïti a le plus faible niveau de probité en termes de perception de la corruption qui traduit un problème grave de mauvaise gouvernance (IPC égal à 1.9 en 2014).

Conclusions et recommandations

L’analyse du rapport de dépendance montre que la population active d’Haïti est supérieure à celle dépendante. Mais d’autres pays de la région, en l’occurrence Colombie et Chili, ont eu des résultats beaucoup plus satisfaisants en enregistrant un dividende démographique (rapport de dépendance très bas). Haïti est encore loin d’atteindre le dividende démographique mais son taux de fécondité et son indice de vieillissement portent à croire qu’il arrivera à ce niveau dans les 15 ou 30 prochaines années. Quoique faible, il existe une relation de dépendance entre la croissance économique et le rapport de dépendance dans le cas d’ Haïti. Certes, la croissance économique dépend d’autres facteurs non démographiques, mais que peut faire Haïti pour bénéficier de cette fenêtre d’opportunités démographiques qui s’ouvrira dans les prochaines années? Les pays qui en bénéficient investissent grandement dans l’éducation et la santé. Ils utilisent à bon escient les ressources dont ils disposent en établissant un climat de bonne gouvernance qui se matérialise à travers une augmentation de leur probité en termes de perception de la corruption. Force est de constater que le panorama est complètement différent dans le cas d’Haïti qui diminue considérablement au fil des années ses dépenses en éducation et en santé. La perception de la corruption est très élevée en Haïti où le règlement de comptes à la population en termes de gestion du denier public est quasiment inexistant.

Sur le plan démographique, Haïti a encore un avantage considérable par rapport à d’autres pays de la région dont leur population est de plus en plus vieillissante. Un meilleur profit du dividende démographique passe avant tout par une transformation de cette population active en une main-d’œuvre qualifiée et en bonne santé, et en établissant un climat de confiance et de bonne gouvernance. Bien que les déterminants économiques n’ont pas été abordés dans le cadre de ce travail, il est évident que l’adoption de politiques économiques capables de stimuler l’emploi et la croissance économique est inéluctable pour profiter grandement de l’éventuelle main-d’œuvre qualifiée et en bonne santé si les efforts sont consentis pour accroître l’investissement en éducation et en santé. «Bénéficier du dividende démographique» peut favoriser le développement économique dans le cas d’Haïti, car cela potentialise le facteur travail s’il est bien exploité. Certainement, «bénéficier du dividende démographique» n’est pas l’unique solution mais peut constituer un premier pas vers le développement économique en améliorant aussi d’autres facteurs liés à l’investissement, à la stabilité politique et au renforcement institutionnel pour combattre la corruption.

N.B. Pour voir les tableaux et graphiques de cet article, veuillez consulter le lien suivant:

http://fatfene.blogspot.com/2018/06/tableaux-et-graphes-normal-0-false.html

Références bibliographiques Al-Hadithi, T. S., Shabila, N. P., Al-Tawil, N. G., & Othman, S. M. (2010). Demographic transition and potential for development: the case of Iraqi Kurdistan/Transition démographique et potentiel de développement: le cas du Kurdistan irakien. Eastern Mediterranean Health Journal, 16(10), 1098. Galor, O., & Weil, D. N. (2000). Population, technology, and growth: From Malthusian stagnation to the demographic transition and beyond. American economic review, 90(4), 806-828. Al-Hadithi, T. S., Shabila, N. P., Al-Tawil, N. G., & Othman, S. M. (2010). Demographic transition and potential for development: the case of Iraqi Kurdistan/Transition démographique et potentiel de développement: le cas du Kurdistan irakien. Eastern Mediterranean Health Journal, 16(10), 1098. Al-Hadithi, T. S., Shabila, N. P., Al-Tawil, N. G., & Othman, S. M. (2010). Demographic transition and potential for development: the case of Iraqi Kurdistan/Transition démographique et potentiel de développement: le cas du Kurdistan irakien. Eastern Mediterranean Health Journal, 16(10), 1098. Cosio-Zavala, M.E (2011). Démographie, pauvreté et inégalités. Institut des Amériques. Les enjeux du développement en Amérique latine. Dynamiques socioéconomiques et politiques publiques, Agence Francaise de développement, pp.83-110. Sinding, S. W. (2009). Population, poverty and economic development. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 364(1532), 3023-3030. RAND (2003). Banking the “Demographic Dividend”: How Population Dynamics Can Affect Economic Growth. (RB-5065). Population Matters project in RAND’s Labor and Population Program. Bloom, D., Canning, D., & Sevilla, J. (2003). The demographic dividend: A new perspective on the economic consequences of population change. Rand Corporation. RAND (2003). Banking the “Demographic Dividend”: How Population Dynamics Can Affect Economic Growth. (RB-5065). Population Matters project in RAND’s Labor and Population Program. Garenne, M. (2016). La question du dividende démographique en Afrique au sud du Sahara. Policy Brief du FERDI, (164). Guengant, J. P. (2011). Comment bénéficier du dividende démographique?. À savoir. Researchgate.net
Fato Fene Master en Population et Développement (FLACSO-Mexique) Doctorant en Sciences en Systèmes de Santé (INSP-Mexique) fatofene@gmail.com Auteur

Réagir à cet article