Électricité et croissance économique en Haïti

Publié le 2018-06-25 | lenouvelliste.com

1 – Introduction

Si au Honduras, au Nicaragua et en République dominicaine, l’expression « se fue la luz» («la lumière est partie ») est utilisée pour se référer à une coupure d’électricité, son apparent équivalent en Haïti « yo pran l (on l’a pris)» est ironiquement utilisé non pas pour annoncer une coupure de courant sinon une pause du black-out, car la provision d’électricité aux consommateurs est de très loin moindre que la durée du black-out. Il semble malheureusement qu’on a fini par s’habituer à cette situation impensable en Amérique latine qui n’est, précisons-le, pas une région développée mais une zone émergente. Le développement des pays pauvres et en voie de développement passe nécessairement par une consommation considérable d’énergie, car dans ces types d’économie, il est presque impossible de substituer l’énergie par d’autres facteurs de production (Ebohon, 1996). On peut donc voir le 7e des Objectifs de développement durable (ODD) sur l’accès à l’énergie dans cette perspective. Pour atteindre cet objectif 7 et amorcer son démarrage économique, Haïti doit nécessairement développer son secteur énergétique. Dans cette optique, je tiens à étudier le marché des énergies en Haïti, spécialement l’électricité, en vue de faire quelques propositions pour l'optimisation de son efficience. Je commence mes analyses par le rapport entre la consommation électrique et la croissance économique.

2 – Idée générale sur le rapport entre électricité et croissance économique

Bien qu’il paraisse contre-intuitif, compte tenu du rôle positif attribué à l’énergie sur la croissance économique, la littérature économique demeure peu concluante sur la relation existant entre ces deux variables. Depuis l’étude de Kraft et Kraft (1978) sur les États-Unis, de nombreuses recherches ont été effectuées et ont conduit au développement de quatre hypothèses: croissance, conservation, feed-back et neutralité. Dans cette étude, on s’intéresse à l’hypothèse de la croissance suivant laquelle c’est l’augmentation de l’énergie qui conduit au développement économique. Fondée sur l’idée que la consommation de l’énergie joue un rôle crucial dans le processus de production, elle implique qu’un secteur énergétique/électrique rabougri exercera un impact négatif sur la croissance économique. Parmi les 48 études dont 33 sur le secteur électrique publiées dans des revues scientifiques de langue anglaise de 1978 à 2014, 77% ont confirmé l’hypothèse de la croissance et la majeure a été réalisée sur des économies en voie de développement et des pays pauvres. Cela dit, l’hypothèse de la croissance constitue un cadre théorique adéquat pour analyser le rôle du secteur énergétique/électrique pour le développement en Haïti.

3 – Production et consommation d’électricité

Si l’on considère que l’hypothèse de la croissance s’applique au cas d’Haïti, le sous-développement du secteur énergique et plus particulièrement de l’électricité serait l’une des variables explicatives de la stagnation de l’économie haïtienne. De 1971 (l’année de l’installation de l’hydroélectrique de Péligre) à 2015, la production électrique en Haïti est passée d’environ 90 GWH (dont un tiers fourni par la centrale de Péligre) à 1,038 GWH. En République dominicaine, ces valeurs ont été estimées à 1,800 et 18,457 respectivement. La production d’électricité de la République dominicaine en 1971 était 73% plus grande que la nôtre en 2015. Si on compare les valeurs de 2015 pour les deux pays, leur production équivaut à 17.78 fois l’électricité générée en Haïti.

Un indicateur tout aussi important que la production est la quantité d’électricité perdue dans la transmission et la distribution, car elle permet d’évaluer l’inadéquation des infrastructures et la sévérité des déficiences administratives.

Tel qu’observé dans le graphique, le niveau de l’inefficience des services énergétiques en Haïti mesuré comme perte dans la transmission et la distribution du courant peut se diviser en deux périodes bien distinctes d’une vingtaine d’années chacune. La première va de 1971 à 1992 et présente des pertes entre 20% et 30%. La deuxième période couvre les années 1993-2014 et assiste à une montée vertigineuse des pertes d’électricité de l’ordre de 51%, soit le double de la moyenne de la période antérieure (27%). Il faut souligner que la situation s’est considérablement empirée à partir du séisme, car les pertes pour les années 2010-2014 se chiffrent à 60%. Autrement dit, pour 10 Gigawatt-heures d’électricité générés, seulement quatre sont consommés par les industries, les résidences et les commerces, alors que les six restantes sont perdus à cause de la mauvaise qualité des câbles et d’autres déficiences techniques enregistrés dans la transmission et la distribution de l’électricité en Haïti.

Toutefois, les Dominicains ont enregistré des pertes électriques de l’ordre de 17% au cours de la décennie 1971-1981. La situation allait se révéler critique pendant 15 ans (1982-1997) avec des pertes en moyenne de 28%. Pour faire face à cette crise, ils ont réformé le secteur électrique par la loi d’électricité de 2001 créant un ensemble de nouvelles institutions dont la Corporation dominicaine d’emprises électriques (CDEE) et la Superintendance d’électricité comme agence régulatrice autonome. Bien que le secteur électrique demeure très déficitaire pour le gouvernement dominicain (je reviens aux causes au moment opportun), la réforme a eu comme résultat une réduction de moitié des inefficiences mesurées en termes de perte d’électricité, lesquelles sont passées de 28% à 12% au cours de la période 1998-2014.

Sans ignorer les contraintes inhérentes à chaque société, notre analyse met en évidence la différence de vision entre les deux États. L’État dominicain avait jugé que des pertes au-delà de 30% constituaient une trop grande menace pour le développement de l’économie et a donc pris des mesures pour rendre le secteur électrique moins inefficient. Il ne fait aucun doute que sans la réforme de 2001, l’économie dominicaine n’aurait pas connu son grand essor qui lui a valu d’être comptée parmi les pays de l’Amérique centrale, tout en étant des Caraïbes. Les nombreuses études menées sur la Chine ont suggéré l’importance d’un secteur énergétique efficient pour la croissance économique (Yuan et al., 2008 et 2007; Shiu & Lam, 2004).

Haïti, par contre, avec des pertes de 60% au cours des cinq dernières années, ne sent pas encore avoir atteint le plafond des déficits énergétiques. Peut-on réellement penser au développement du pays, à son émergence économique au-delà de 2030 sans 60% dans ces conditions ? N’aurait-on pas réduit de moitié à l’instar des Dominicains les pertes d’électricité si on avait, tout comme eux, adopté les mesures adéquates à la fin des années 90 ? Aujourd’hui, on aurait enregistré des pertes de l’ordre de 15% qui est à la fois la moyenne de l’Amérique latine et celle des pays moins avancés.

4 – Accès à l’électricité

Le 7e des Objectifs de développement durable est de « garantir l’accès de tous à des services énergétiques fiables, durables et modernes, à un coût abordable » en 2030. En 2016, sur 10 Haïtiens, seulement quatre ont accès à l’énergie électrique contre 8 au Nicaragua. L’année 2016 aura marqué l’histoire énergétique de la République dominicaine, car ce fut l’année au cours de laquelle toute la population a accès au courant électrique. Au cours de la période de 16 ans de notre analyse, la couverture électrique de la population a augmenté de 11 points de pourcentage en passant de 28% en 1990 à 39% en 2016. Dans une nouvelle période de 15 ans, avec une telle insouciance de l’État face au secteur, on aura atteint, peut-être, au plus quelque 11 points de pourcentage, ce qui signifiera que la moitié de la population aura accès à l’électricité. On aura donc atteint l’objectif 7 des ODD à moitié. Au passage, il est clair que la distribution de lampes entreprise par l’actuel gouvernement, d’ailleurs limitée en termes de couverture, n’est pas une mesure durable, car une fois que les lampes auront atteint leur vie utile (qui est de courte durée, d’ailleurs), la population retournera à l’utilisation des lampes de kérosène et au clair de lune.

Dans le cas d’Haïti, deux points nous intéressent de façon particulière. Tout d’abord, en 1990, l’accès à l’électricité équivalait à plus de trois fois celui des PMA. Cependant, l’absence d’une politique énergétique adéquate s’est traduite par la disparition graduelle de cet écart au cours des 15 dernières années jusqu’à ce que les PMA au moment actuel nous dépassent de 5% en termes d’électrification effective. L’autre point est que l’électrification des zones rurales a été en moyenne de 10% au cours de la période 1990-2006. Bien que l’année 2012 ait été celle où les paysans ont joui du plus haut niveau d’accès à l’énergie électrique (15%) grâce à l’initiative de distribution de lampes de l'administration Martelly/Lamothe, la période 2007-2013 a enregistré la moyenne de 5%, soit la moitié de la couverture de la période antérieure. Cette information ne confirme-t-elle pas les thèses que les zones rurales sont perçues comme le PAYS en DEHORS par les décideurs politiques et que l’État serait contre la nation? (Je reviendrai sur ces questions dans des EPP sur l’administration locale).

5 – Conclusion

L’hypothèse de la croissance indique qu’une augmentation efficiente de la consommation de l’énergie contribue à la croissance de la production nationale. Elle est confirmée surtout dans les pays en voie de développement et des pays pauvres. Fondée sur cette idée, notre analyse voit difficilement l’émergence économique d’Haïti sans l’optimisation de l'efficience du secteur énergétique/électrique, laquelle passe nécessairement par une réforme en profondeur. Par suite logique donc, sans de nouvelles mesures, l’accès à l’électricité en Haïti ne touchera au plus que la moitié de la population en 2030, alors que tous les Dominicains y ont accès depuis 2016.

La prochaine EPP traitera donc des idées pour une réforme du secteur électrique en Haïti. On verra la régulation et le rôle de l’EDH entre autres choses.

Joseph Harold Pierre Economiste/Politologue @desharolden/ haroldpierre.epp@gmail.com
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