«La liberté de la presse en Haïti : Entre garantie constitutionnelle et pratique politique»

Publié le 2018-07-30 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Communiquer ses opinions, ses pensées librement n'était pas chose aisée en Haiti pendant longtemps. La liberté de la presse qui est étroitement liée avec la liberté d'expression et d'opinion, consacrée par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme en son article 19, a été acquise en Haïti au prix de multiples sacrifices consentis par des journalistes militants qui exposaient au danger.

Avant le 7 février 1986, date charnière de ce que l'on appelle la reconquête de la liberté d'expression en Haïti, ceux qui s'avisaient de critiquer le chef couraient le risque de se faire tuer ou emprisonner par les sbires des régimes politiques qui se sont succédé. La liberté de la presse se heurtait aux reflexes et aux pratiques d'intolérance de ces régimes autoritaires. Par contre, ceux qui pratiquaient la basse flagornerie étaient protégés.

Or, la liberté d'expression et la liberté de la presse restent des traits essentiels de la démocratie. Cette conquête démocratique doit se perpétuer par un renforcement de la presse à travers des formations continues organisées par l'État de concert avec l'Université. La liberté d’expression est, en effet, un combat quotidien et permanent.

Tout citoyen doit pouvoir exprimer son désenchantement à l'égard de l'État et des institutions privées, émettre son point de vue dans les limites de la loi, sans crainte des représailles politiques. En effet, l'information constitue l'un des piliers de la démocratie, sans laquelle le citoyen serait la proie facile des gouvernants sans scrupules. La démocratie est un régime optimiste et exigeant qui, pour être en bonne santé, doit miser sur la capacité d’information et d’éducation de chacun de ses membres, puisqu’elle se veut l’expression de la volonté du peuple.

Si l'on définit classiquement la démocratie comme la recherche des solutions négociées, non violentes aux conflits on voit alors clairement que l'idée d'une communauté politique, unifiée par sa culture et ses croyances, en est le direct opposé. Max Weber reconnaît comme inséparable du développement des démocraties l'existence d'un monde définitivement divisé. Donc, Le fait du pluralisme est son fondement, puisque dans toute démocratie, c'est l'antagonisme des attentes qui prévaut. Elle est manifestée par la liberté des individus de choisir leur système de valeurs, leur religion, leur groupement politique sans que cela affecte le fonctionnement normal de la société.

La liberté de la presse dans un contexte démocratique est un rempart contre toute velléité dictatoriale et les abus du pouvoir d'autant que les pratiques duvaliéristes ne sont pas encore liquidées et semblent avoir la vie dure dans une communauté qui a vécu quasiment toute son existence sous des régimes autoritaires et néo-autoritaires. Nous en débarasser definitivement s'avère d'importance dans cette tentative d'une construction théorique de la transition démocratique. Hérold Jean-François, journaliste senior, nous dit que ce n'est que lorsque les journalistes sont libres de surveiller, d'enquêter et de critiquer les politiques et les actions qu'une bonne gouvernance peut exister. Ceci nous amène à poser cette question: Peut-il exister une démocratie véritablement en Haïti sans la presse?

La presse a pour missions de former, d'informer afin d'attirer l'attention des citoyens sur des problèmes qui rongent la société dans sa structure et son fondement. En dépit des positions critiques que certains dirigeants et hommes politiques haïtiens ont à l'égard de la presse, aucun d'entre eux ne peut minimiser son rôle dans la construction de l'opinion publique, la pensée sociale et la place importante qu'elle s'est taillée dans la société haïtienne depuis le début des années 80. Toutefois, Il est évident de signaler qu'elle a un rôle considérable à jouer dans la consolidation de notre jeune démocratie ( au rabais) tout en aidant à marcher vers le développement durable.

En effet, la question de l'accès au savoir et à l'information sont au coeur de toute démarche socialement inclusive. Ce n'est donc pas par hasard que la presse haïtienne a toujours été muselée, bâillonnée par les pouvoirs politiques afin qu'elle ne puisse répondre valablement à ses missions, celles d'informer et de former les citoyens. En ce sens, la presse comme quatrième pouvoir est un acteur important dans la construction collective de l'État de droit. Personne ne peut réfuter cette thèse selon laquelle la presse est un élément indispensable pour le maintien de la démocratie.

En effet, toutes les Constitutions haïtiennes, depuis celle de 1806 qui, en son article 26, stipule que « nul ne peut être empêché de dire, écrire et publier sa pensée», ont reconnu et garanti la liberté de la presse. Mais, dans la pratique, cette garantie constitutionnelle n'a point empêché que cette liberté devint illusoire. L'arme de la parole pouvait être néfaste à ceux qui l'utilisaient.

L'histoire nationale est marquée par le musellement de la presse, par des actes sanguinaires et barbares des autorités politiques. Damasse Pierre Louis nous dit que Le journaliste haïtien savait à quoi il était exposé si, usant des prérogatives que lui reconnaissait la Constitution, il s'avisait de critiquer les actes du gouvernement. En fait, l'exercice de la liberté de la presse fut soumis à un régime arbitraire et constituait un privilège extrêmement périlleux. Autrement dit, ceux et celles qui osaient se prononcer ouvertement sur des questions sociopolitiques couraient de grands risques. Donc, la liberté de la presse est l'un des mensoges de notre démocratie au rabais.

Partout à travers le monde, la presse, est le gardien des valeurs sociales, économiques, politiques et culturelles spécifiques du pays dans lequel elle évolue. Donc, en tant que force de contrepoids et contre-pouvoirs, elle a ses yeux rivés sur les moindres faits et gestes des gouvernants et des autres acteurs politiques, sociaux et culturels. Le contrôle qu'elle exerce est d'importance et protège la population contre les excès dénoncés par Montesquieu dans l'Esprit des lois: Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser et que par la force des choses le pouvoir arrête le pouvoir. En effet, la presse comme pouvoir social à travers ses prises de positions et ses critiques peut contraindre les autorités politiques à avoir un comportement démocratique, c'est-à-dire agir en vertu des prescrits constitutionnels et légaux.

La liberté de la presse ne peut être garantie sans la protection des autorités judiciaires du pays .Sans un système judiciaire fort, indépendant, capable de sanctionner tout comportement préjudiciable à l'évolution des médias et au libre exercice du métier de journaliste et à la liberté d'expression, on ne saurait penser liberté de la presse. La liberté effective de la presse doit d'abord passer par le renforcement de notre système judiciaire décrié par de nombreux scandales. N'est-il pas écrit quelque part que la justice ne vit pas de scandale?

En fait, si nous essayons de remonter au tout début de la presse haitienne, on comprendra que cette dernière est le lieu géométrique de la formation de notre littérature et la construction de la pensée sociale haitienne. En effet, la presse haitienne a joué un rôle considérable dans la production littéraire et la construction théorique des idées sociales et politiques qui ont marqué notre existence de peuple. Elle est également considérée comme une courroie de transmission des principales revendications du peuple.

En 1817, Jules Solime Milscent et Colombel ont créé une revue dénommée L'Abeille haytienne à travers laquelle les premiers vers de la poésie nationale ont été publiés et c'est autour de cette dernière que le premier cénacle littéraire a pris naissance. Nous pouvons citer tant d'autres revues et journaux qui ont eu une part active dans l'emergence de notre littérature et la construction de la pensée sociale et politique haitienne, tels que: la Ronde, les Griots, la Revue indigène, le Républicain, l'Union, etc.

En fait, c'est à travers des journaux et revues que les idées politiques, économiques et sociales des partis libéral et national étaient diffusées. La revue les Griots a été utilisé comme courroie par Duvalier et Lorimer Denis pour détourner les idées développées par Price Mars dans son ouvrage Ainsi parla l'oncle, considéré par plus d'un comme le principal outil théorique de la négritude et de la pensée sociale dans les Caraïbes pour asseoir le noirisme. On ne peut négliger le rôle qu'a joué le Journal l'Union dans la luttte contre l'obscurantisme de Jean Pierre Boyer. Eddy Arnold Jean nous dit que des journaux de l'époque émanèrent toutes les revendications de l'opposition, formulées au jour le jour et souvent avec une note de rébellion ouverte, contre le pouvoir d'alors impuissant à les protéger. En un mot, la presse haitienne a une tradition militante pour défendre et protéger l'héritage commun.

Dans la deuxième partie du pouvoir macoutique, il y avait les jeunes du journal le Petit Samedi Soir, sous la direction de Dieudonné Fardin, qui, en dépit de la cruauté des macoutes, n'hésitaient pas à dénoncer la vente du sang et de cadavres haitiens, le trafic de drogue et la mauvaise gouvernance des jean-claudistes. Et, ces dénonciations, mal digérées par le gouvernement de Baby Doc, avaient fait de nombreuses victimes au sein de la presse indépendante et militante. Le 1er juillet 1976, le journaliste Gasner Raymond avait été broyé par la dictature pour avoir osé enquêter sur les conditions de travail à la minoterie. Son corps a été retrouvé à Brache, Léogâne. Son confrère Ezéchiel Abellard allait disparaître dans les geôles de Fort-dimanche. Dany Laferière était parti en exil, comme son père l'avait fait au tout début du régime sanguinaire de papa Doc, pour ne pas connaître les même sort que ses confrères. Ensuite, il y avait la répression de novembre 1980 contre la presse indépendante qui a pris un essor d'importance au milieu de la société haitienne. Konpè Filo, Lilianne Pierre-paul, Jean Dominique et consorts avaient connu l'enfer de l'exil. La presse affrontait la censure pour survivre avec toutes les conséquences que cela entraîne pour préserver les valeurs démocratiques.

L’acte du 28 novembre 1980 traduit la situation d’un pouvoir essoufflé et à court d’arguments face au bouillonnement d’idées, aux questions, revendications et problématiques qui étaient présents dans certains médias. Le 28 novembre 1980 est certes une énormité.

Pour certains, il est aussi un acte plus que normal en regard de la nature du régime de l’époque. Car les régimes autoritaires s’accommodent toujours mal de la liberté de la presse.

En effet, on pensait que l'ère démocratique avait balayé les pratiques d'antan, mais on s'est trompé de bonne foi sur les pratiques politiques des nouveaux leaders qui, eux-mêmes, avaient dénoncé le musellement de la presse. Le 7 février 1986 devait nous conduire sur de nouvelles voies et de nouvelles façons de gouverner. Le saccage des appareils de la radio Kisqueya à Boutilier, les assassinats de Briol Lindor, Jacques Roche, Jean Dominique confirment la thèse ,du professeur Ilionor Louis, selon laquelle la démocratie en Haiti n'est qu'une farce, une nouvelle forme d'autoritarisme. Après la chute de la dictature en 1986, le régime a changé, pas le système.

La liberté de la presse en Haiti est vitale afin de protéger et préserver la société contre toute forme de dérive et de comportement préjudiciable aux libertés publiques.

Atzer Alcindor atzeralcindor@gmail.com Auteur

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