Les poètes de l’Atelier Jeudi Soir

Publié le 2018-06-04 | Le Nouvelliste

Il est important de revenir sur le travail de Lyonel Trouillot, non comme chroniqueur ou écrivain, poète dévoué à la diffusion et à l’extension de la poésie, mais dans ses engagements éducatifs et sociaux, signalés parfois à raison. Fort de l’engouement national pour ce genre fascinant, il ne s’embarrasse guère de ces solitudes de mandarins, de ces têtes pleines mais qui ne transmettent rien. Sa complicité avec les jeunes, notamment à travers l’Atelier Jeudi Soir (AJS) qui a à son actif un certain nombre de publications, vaut d’être citée comme œuvre qui vaille. Mais son mérite s’explique aussi pour des raisons plus vastes.

Créé dans le but très louable de venir en aide à des jeunes passionnés de littérature, l’Atelier Jeudi Soir a offert de grandes ouvertures à une nouvelle génération de poètes et de prosateurs zélés. Au-delà des diverses publications dans les colonnes du journal Le Nouvelliste des cahiers de l’Atelier, divers autres projets ont permis à des jeunes d’avoir accès au littéraire et à ses aspérités, non seulement en se faisant connaître du public, mais aussi en travaillant ensemble en atelier, en échangeant sur leurs productions et en s’améliorant. On a là une mine immense de talents et de volontés créatrices. Tout ce qu’il y a d’encourageant dans notre pays actuellement.

Parmi ses projets, retenons des retraites à divers endroits du pays, Grand-Goâve, Cayes-Jacmel … pour faire l’expérience de la liberté et de l’amitié qui semblent être des conditions essentielles aux créateurs ; une anthologie également qui devra attirer un plus large public et rassemblant des textes discutés en atelier et soumis à la lecture plurielle. Celle-ci est la conséquence du mode de fonctionnement du groupe. Cette œuvre parue en 2015 rassemble 19 auteurs haïtiens et étrangers, tous membres de l’Atelier qui ont appris à ne pas utiliser le mot pour le mot, mais pour le sens. Avant d’entrer dans une analyse succincte des textes (de quelques-uns), revenons sur la signification de ce travail qui tente de replacer les textes dans une perspective exaltante : la quête de l’autre. Avec une pointe de fierté assumée et un trop peu de modestie, il faut souhaiter la pérennité de l’AJS, au-delà même de tous les on-dit de jaloux qui n’arrivent pas à saisir le sens de l’initiative animée avec ardeur par Lyonel Trouillot. Il y a là une bataille, une bonne cause. Ce qui est rare dans notre pays, comme on le sait.

« L’Atelier Jeudi Soir pourrait être suspect parce qu’il dure. On pourrait y voir une association de gens s’ennuyant qui cherchent le bavardage, le divertissement, ou la reproduction sociale dans une petite sphère presque privée, autour d’un verre d’alcool, dans la fumée des cigarettes, en évoquant quelques auteurs pour s’étonner eux-mêmes et assouvir la soif de loisirs ». Avec cette introduction, et peut-être même sans le savoir, Bonel Auguste, poète graveleux, est en train de décrire le mode de travail en groupe tel qu’il est, sans demi-mesure. Il n’écrit pas d’un premier jet pour défendre l’initiative, ni pour évoquer le caractère enrichissant; il écrit pour parler de ce qui les lie tous, avec comme but « le dur désir de durer », de « mettre en commun la poésie » et d’y ajouter « la part manquante » de l’autre.

On trouvera de tout dans cette anthologie qui met en relief cette citation de Fernando Pessoa : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » Véritables porte-paroles de leur génération, 19 poètes dont bon nombre ont déjà publié des recueils fort appréciés et plus de 190 pages d’ardeur intellectuelle. Mûs par le même rejet de la fatalité ambiante et la même vision pénétrante des aberrations et des travers humains, les textes de ces poètes, même s'ils sont titrés, sont regroupés autour d’un titre majeur, comme si c’était de petits recueils dans un grand recueil de poèmes. C’est le bilan de plusieurs d’entre eux. À travers une démarche plutôt nouvelle, Bonel Auguste, Lorvens Aurélien, Mélissa Béralus, Mehdi Charlmers, Marie-Ange Claude, Ricarson Dorcé, Kermonde Lovely Fifi, David Jean, René Jean-Jumeau (Herjji), Inéma Jeudi (Jeudinéma), Chantal Kénol (Céka), Luckens Legros, Jean Laurent Lhérisson, Monique Mesplé-Lassalle, Dangelo Néard, Rebecca Odéna, Miguel A. Perez, Carine Schermann et Lyonel Trouillot ont chacun offert des poèmes qui laissent transpirer leurs travaux d’atelier. Grâce à leur enthousiasme, des morceaux de persévérance animent encore les espaces mal éclairés d’une scène clairsemée.

Dans les deux langues, créole et français, ces poèmes sont écrits en vers ou en prose. Les résumer ? De l’expiation ! Dans « L’ombre qui colle à mes pas », Lorvens Aurélien aborde plusieurs thèmes, entre questionnements sur la vie, contemplation de la nature et de la femme, le temps qu’il fait, le voyage. Un extrait de son poème titré « Exercice sur le thème Saco et Vanzetti » pour illustrer sa proposition : Tais-toi, allons-nous en/Rêveurs, ils sont morts. Et ont besoin/D’un rouge pour veiller leur corps. /Quelle honte y a-t-il de rêver les nombres/ En y mettant de la grandeur ?/America qui nous dit qu’elle rêve/a peur de celui des autres… ». Leurs succès personnels leur donnent des ailes et de la liberté pour grandir, tout en continuant de travailler d’arrache-pied, sans imiter les voies de leurs aînés. Dans « L’heure qui précède », Mélissa Béralus, professeure de créole et fondatrice de l’atelier art-phabet à l’ENARTS, à travers ses poèmes, atteste d’une maturité conquise, voyageant entre son corps, mettant son corps en spectacle. Des poèmes en créole et en français dans lesquels le thème de la mort et le refus de son temps plombé sont fortement présents. « Il est 1h/je me suis donnée en pâture aux chiens/comme tout martyr aux plaies ouvertes/je me suis laissée pourrir comme une gangrène ». Toutes les voies d’accès s’ouvrent. Que notre attente soit grande ou mesurée, elle y trouvera son écho ici et là.

Leur plume surprend sans cesse, renouvelle la langue et la vision du monde. Avec Medhi Chalmers, professeur de philosophie à l’École normale supérieure, dans « Remember », on est en présence d’une poésie fortement philosophique, hors des conformismes. Avec des réflexions à la limite qui ont la capacité de « booster » le poème. Des coups de dé ! C’est la dynamique de la poésie qui parle du monde, du sexe et d’elle-même sans perdre de souffle. Un langage neuf. Voici un extrait de « Danser de toi » : « Lorsque nous disons les choses, nous ne pouvons pas les dédire, elles sont dédiées, elles ont leur dire. » Tout un programme ! Du lacanisme? C’est une révélation de ce qui est là, sous nos yeux.

Autant de promesses attrayantes, autant de chances de succès à confirmer à l’avenir. Dans « Battements », la poétesse Marie-Ange Claude parle de ses souvenirs (Seuls débris que mon cœur garde de ces nuits blanches), de ses manquements (Hier encore nous buvions nos erreurs/Ensemble, nous pataugions dans l’alcool du jour/La vie était si simple à tes côtés…), tout comme pour Ricarson Dorcé qui se nomme le poète du dégoût, il est bien installé dans une saisie des faits et des choses (La poésie installe son chaos) : « J’ai découvert l’horreur humaine/Des gens amputés, violés, assassinés… »

Figure littéraire montante, Lovely Kermonde Fifi est poète et comédienne. Ses propositions regroupées autour du titre « Rès mo (Ekstrè) » explorent différents thèmes, l’amour, son pays …Technicien connu et ancien ministre, René Jean Jumeau, pour sa part, avec son nom d’emprunt Herjji, revisite un peu les mêmes thèmes, ce qui conduit à une transversalité des thèmes proposés. Il est vrai que chaque poète a sa manière de lire le monde, a ses jumelles dans lesquelles il mesure la portée de chaque détail. On est en face d’une communauté de références élargies, de visions qui ne nous privent pas des clameurs de combats. Chacun cultive ses racines, son potentiel à sa façon.

Sélectionné parcimonieusement, le travail proposé par l’Atelier Jeudi Soir dont le trajet ressemble à une course d’obstacles a comme atout qu’il permet à tous les membres de se joindre, d’aller vers l’autre et le compléter, tout en trouvant l’objet de langage pluriel, le poème, avec tout ce qui le rend éloquent, sensé, original, et plein d’émerveillement, de créativité et de souci du bien commun. Une fête de l’esprit dont on a le sentiment, en lisant les plus réussis et les plus pertinents, qu’elle est le fruit d’un travail collégial fécond. Que le principal initiateur et guide de l’Atelier Jeudi Soir, Lyonel Trouillot, soit ici salué et vivement encouragé.

Pierre-Raymond Dumas Auteur

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