L’abstraction en Haïti – Gesner Armand II

Mémoire

Publié le 2018-05-29 | Le Nouvelliste

C’est dans ses œuvres sur papier que Gesner Armand (1936-2008) s’est laissé aller pour véritablement exprimer son goût pour l’abstraction. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer ce choix. L’œuvre sur papier étant moins recherchée par les consommateurs d’art chez nous, nos artistes qui, comme Gesner Armand, utilisent ce support, se sentent moins contraints par les conventions établies par le marché. Celles-ci sont dues, en partie, au fait que la conservation des œuvres sur papier a des exigences : elles doivent, entre autres, être encadrées sous verre et ne doivent pas être exposées au soleil. Il faut dire aussi que, mise à part l’aquarelle, le public considère souvent le support papier comme étant une étape préparatoire à une œuvre peinte. Lucien Price a beaucoup souffert d’un tel préjugé.

Comme on l’a laissé supposer dans le texte précédent, c’est dans ses œuvres sur papier, qu’elles soient à l’encre ou au crayon, que Gesner Armand a le plus manifesté sa maîtrise de la ligne. À titre d’exemple, il y a ce répertoire de poses que peuvent prendre les pigeons qui a été entièrement dessiné. Mais concentrons-nous sur ses œuvres abstraites.

En 1992, Gesner Armand publiait au Éditions Mémoires, à Port-au-Prince, un recueil de poèmes, « L’autre bord », un titre qui pourrait indiquer qu’il existe un autre aspect de sa personnalité, de sa créativité. Sur les treize dessins que comprend cet ouvrage, seulement deux sont figuratifs et les formes y sont fortement stylisées. On sent, dans une telle démarche réductrice, une recherche esthétique de type linéaire.

Dans un de ces poèmes, « Je sais…Je sais », Gesner Armand fait référence à un calebassier avec lequel il a grandi, chez lui, à la Croix-des-Bouquets. Sur le tronc de cet arbre il avait planté un clou. Devenu adulte, ayant cueilli une calebasse de cet arbre, il écrit, pour terminer le poème : «...j’y gratterai mon nom en un dessin abstrait. »

Me référant aux cours d’analyse littéraire dispensés, dans les années 1960, par le professeur Ghislain Gouraige (1928-1978), je n’ai pas pu m’empêcher de noter le rapport qu’a établi l’artiste entre son nom et un dessin abstrait et aussi le rapport entre son nom, le dessin abstrait et un élément de la nature : une calebasse. L’ensemble de l’œuvre de Gesner Armand montre incontestablement qu’il a été en étroite relation avec la nature et que celle-ci a été sa principale source d’inspiration.

Les fleurs, les fruits, les arbres sont autant d’objets qu’il a stylisés dans une démarche cherchant à simplifier, à en réduire même la forme, de manière à faire triompher la ligne. Cette réduction de l’objet, qui au départ est le sujet de ses compositions, se fait quelques fois au risque d’en altérer la nature même. Il se dégage de ces dessins une volonté de jouer avec une variété de lignes : droites, courbes, horizontales, verticales, plus ou moins épaisses. C’est un moyen d’arriver à diversifier les effets plastiques et, par conséquent, les sensations créées.

Dans presque tous ses dessins, Gesner Armand laisse paraître le papier qui sert de support, question de créer des contrastes de zones vides et de zones denses, des contrastes de noir et de blanc. C’est comme s’il voulait laisser au spectateur des temps de repos avant de revenir aux surfaces grouillantes de lignes créés au crayon ou à l’encre. Et si l’on voit dans ces dessins la suggestion de volumes, c’est encore grâce à la ligne qui a la possibilité de se faire hachure.

Gesner Armand a aussi utilisé l’aquarelle pour créer des abstractions. Cette technique utilise la couleur et l’eau. Il l’a parfaitement maîtrisée. Dans cette aquarelle, il n’y a pas de dessin préalable. Il y a du bleu, du rouge et quelques traces de noir. L’artiste utilise l’eau pour créer des zones de densité différentes, question d’animer la surface. Les couleurs ne se mélangent pas. Quelques rares plages sont fermées avec des limites nettes. D’autres, par contre, laissent paraître le blanc du support, formant ainsi des tâches qui peuvent être vues comme des points de lumière. Un dynamisme est créé par l’application des couleurs de la gauche vers la droite, dans la moitié inférieure et adoptant un mouvement circulaire dans la moitié supérieure. C’est aussi dans cette dernière que quelques formes libres viennent confirmer le mouvement vers la droite. Ce dynamisme se révèle alors comme l’élément unificateur dans cette aquarelle, la qualité maîtresse de l’ordre, un facteur principal de la beauté artistique.

Gérald Alexis Auteur

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