L’abstraction en Haïti – Gesner Armand I

Mémoire

Publié le 2018-05-22 | Le Nouvelliste

Gesner Armand (1936-2008) était un artiste particulièrement doué. La brillante carrière qu’il a menée le prouve. Il a été un élève attentif aux enseignements de ses aînés, Maurice Borno et Pierre Monosiet. Ce dernier l’a initié à l’aquarelle qu’il a pratiquée avec bonheur. Il a été l’un des rares et le dernier de nos grands aquarellistes. Il avait une remarquable maîtrise des formes et de l’espace dans ses tableaux. Il avait une manière tout à lui d’utiliser la couleur. Celle-ci et la texture donnée à ses peintures occultent, en grande partie, sa manière de dominer le tracé des lignes qui ne se révèle véritablement que dans ses dessins.

L’emploi de la couleur par Gesner Armand a incontestablement été influencé par son séjour au Mexique de 1957 à 1961. Cependant, c’est une parfaite utilisation de la roue chromatique qui lui a permis de réaliser ces harmonies de couleurs qui caractérisent ses peintures. Ces harmonies auraient pu facilement participer à la réalisation des peintures abstraites. Pourtant, il ne l’a jamais fait, et a été connu pour sa peinture essentiellement figurative, et ceci même si cette peinture, quelquefois, a été poussée à la limite de l’abstraction. C’est le cas par exemple de son tableau « Cabri et Pâture », dans les collections du Musée d’art haïtien du collège St-Pierre.

Le long de ce qui ressemble à du fil barbelé, une bande colorée traverse horizontalement la surface du support peint de traits épais, blancs. Le blanc est une couleur neutre. Sur la gauche, un bleu soutenu sert de fond à des taches de rose, de rouge et quelques rares touches de jaune. Le bleu est une couleur dite froide, statique. Les taches de couleurs chaudes : rose, rouge et jaune, qui sont posées dessus, laissent alors l’impression d’être projetées en avant. La peinture est appliquée très librement donnant à l’ensemble une allure abstraite, et c’est alors au spectateur que revient le soin de définir ces différents éléments. À droite du tableau où le bleu se transforme en vert, encore une couleur froide, Gesner Armand a tracé des lignes jaunes, à certains endroits, représentant les contours d’un cabri. Celui-ci, qui n’apparaît qu’en transparence, est le seul élément référentiel qui justifie le titre de l’œuvre.

Les cerfs-volants sont aussi des sujets que Gesner Armand a privilégiés dans sa peinture. On peut supposer que leurs couleurs vives les rendaient attrayants à ses yeux. C’est dans une série consacrée aux cerfs-volants qu’il s’est encore une fois approché de l’abstraction.

L’objet est montré presque de profil, contrairement à ceux qui, dans d’autres tableaux, laissent voir leurs triangles colorés et les fanges dans une représentation frontale. La volonté est ici de rendre l’objet à la limite de l’indiscernable. Projeté à l’extrémité droite du tableau, il cohabite avec une ligne rouge épaisse qui descend du coin supérieur gauche dans une composition très audacieuse. Le fond neutre est coloré uniformément d’un ton de bleu, ce qui fait que j’aime toujours mettre ce tableau de Gesner Armand en rapport avec un des panneaux du triptyque « Bleu » de Joan Miró (1893-1983). L’ambiance générale, le dépouillement, me semblent très proches les uns des autres. De la réalisation de ces trois panneaux abstraits, Miró avait dit: « J'ai mis beaucoup de temps à les faire. Pas à les peindre, mais à les méditer. Il m'a fallu un énorme effort, une très grande tension intérieure pour arriver au dépouillement voulu. »

On peut supposer que Gesner Armand, quelque part, restait accroché à la tradition de l’image immédiatement intelligible ancrée dans l’esprit du public haïtien. Mais, malgré cela, il est évident qu’il avait un fort penchant pour l’abstraction et une observation plus poussée de son œuvre figurative, de quelques-uns de ses sujets préférés, peut le prouver.

On peut s’attarder, par exemple, à de nombreux tableaux montrant des pigeons. Les pigeons ne sont pas que les sujets choisis. Ils sont les éléments avec lesquels Gesner Armand construit le tableau. On peut supposer que, dans un premier temps, leurs formes sont agencées sur la surface. Dans un deuxième temps, les couleurs sont choisies et appliquées de manière à arriver à les harmoniser parfaitement. Si, dans une peinture montrant des pigeons, ceux-ci sont remplacés par des éléments non référentiels, on peut comprendre que le même procédé serait applicable pour faire une composition abstraite.

(à suivre)

Gérald Alexis Auteur

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