L’abstraction en Haïti – Max Ewald et le Banéco

Mémoire

Publié le 2018-05-15 | Le Nouvelliste

Culture -

Max Ewald (1912 - 1999) fréquentait assidûment le Centre d’art à ses débuts. Architecte de profession, il maîtrisait parfaitement le dessin et pratiquait aussi l’aquarelle. Rentré de France où il avait fait ses études, il a cherché à intégrer dans ses projets les matériaux et techniques couramment employés dans le pays. Son idéal était d’arriver à un esprit d’unité dans toute l’architecture haïtienne et aussi dans l’aménagement des intérieurs. L’une de ses réalisations les plus connues a été le local construit à Pétion-Ville en 1940 pour abriter, pendant des décennies, la plus célèbre boîte de nuit: Cabane Choucoune. Une image de ce local est reproduite pour mémoire.

Un peu dans l’esprit indigéniste, Max Ewald a envisagé toutes les possibilités d’adapter à notre climat, et aussi à notre culture, les notions de base de la construction et de la conception d’un logis, apprises dans un pays d’un autre climat et d’une autre culture. C’est ainsi qu’il a appliqué à des résidences urbaines le système de «clissage» de bois rencontré dans l’habitat paysan. Il s’intéressait à la légèreté de ces structures et aussi à leur aspect isolant, sur le plan thermique, qui pouvait être mis à profit.

Dans ses recherches incessantes, Max Ewald regardait constamment la nature tropicale, croyant fermement que «si la nature était la source de l’art, elle pouvait aussi être son refuge ». Explorant ainsi les multiples possibilités offertes par l’écorce de bananier, il a mis au point une méthode de traitement de ce « tissu », procédé qu’il a baptisé Banéco, contraction de Banane Écorce. Le traitement et l’utilisation de ce matériau nouveau et unique en son genre allait connaître, dans les années 1960, un très grand succès. Il était employé comme traitement mural, comme élément décoratif dans la fabrication de meubles et d’accessoires.

Mais Max Ewald a voulu aller plus loin qu’une simple application artisanale de l’écorce de bananier traitée. Il a voulu anoblir le matériau. Si son traitement relève d’une recette, son association avec la création artistique pouvait précisément lui donner cette noblesse.

C’est dans cet esprit que, mettant à profit son talent d’artiste, Max Ewald a réalisé, toujours dans les années 1960, une série de tableaux qui s’approchent à la fois de la marqueterie et du collage. Ce sont des compositions pour la plupart abstraites, dont les seules couleurs sont données par la gamme de brun, de beige, de noir…, obtenue dans le traitement naturel de la fibre de banane.

L’aspect expérimental de ce travail pourrait expliquer pourquoi on trouve dans l’espace pictural de cette série, somme toute très limitée, l’influence de diverses tendances plastiques, graphiques et picturales du début du XXe siècle. Il y a, dans cette série, un tableau essentiellement ornemental fait de formes étoilées, sortes de projections énergiques. Cependant on voit dans d’autres œuvres l’expression de l’âme de l’observateur de la nature qu’a été Max Ewald. Là, les formes curvilignes sont porteuses d’une énergie autre, celle impliquée dans la croissance, le mouvement, la distorsion, la transformation, autant d’effets transitoires de la vie végétale. Mais, éloignées du lyrisme, on voit dans cet ensemble deux abstractions géométrisantes, l’une inspirée par le constructivisme basé sur l’architecture et le design, et l’autre, révélant la fascination de Max Ewald pour l’architecture moderniste avec ses lignes fluides ou brisées, un mélange d’art et de notions propres à la géométrie.

La technique d’utilisation du Banéco est très précise et requiert minutie et discipline. Le matériau lui-même offre pour sa part de grandes possibilités grâce à la parfaite harmonie des valeurs et l’immense variété dans les nuances qu’on peut en tirer. Luce Turnier l’a bien compris, l’utilisant dans ses collages qui, jusqu’alors, étaient faits de papier taché d’encre noire d’imprimerie. Depuis le Banéco est entré dans le domaine public. Utilisé avec plus ou moins de bonheur par divers artisans haïtiens, ces derniers ont pu découvrir les qualités de ce matériau passé, en un quart de siècle et plus, du plus vil au plus utile… au plus beau !

Gérald Alexis Auteur

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