Insalubrité : un appel vibrant à la conscience des maires de Port-au-Prince

Publié le 2018-05-16 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Marcel GABAUD

Par rapport à certaines villes de province du pays, de nos jours un habitant de Port-au-Prince devrait-il s’enorgueillir pour proclamer comme à l’accoutumée qu’il vient de la capitale ? Quelle fierté en tirerait-il lorsqu’on lui ferait comprendre que sa ville vient d’être classée en 1re position parmi les villes les plus sales du monde.

Port-au-Prince vieille de 270 ans était jadis un endroit rayonnant de beauté où il faisait bon vivre. La population, le travail, le commerce, l’habitat, la propreté de la ville, les services publics, tout incitait les gens d’ici et d’ailleurs à venir visiter ce joyau qui est encore aujourd’hui la capitale de ce pays qui fut appelé « Perle des Antilles ». Aujourd’hui tout a changé, tout comme cette société en décrépitude, la cité est en mutation et se décompose de façon inexorable.

Port-au-Prince, capitale économique et administrative, et le Cap-Haïtien, 1re ville touristique, sont les deux villes surpeuplées et les plus sales du pays. Alors que les autorités sensibilisent les étrangers et la diaspora à venir investir parce que « Haïti is open for business ».Il est vrai que ces IDE auraient contribué à une certaine croissance économique avec des retombées positives pour une possible amélioration des conditions de vie de la population. Mais hélas, cette ville se dirige lentement vers une implosion, la bidonvilisation à outrance, la multitude de marchés ambulants à chaque coin de rue, les montagnes de détritus, la circulation chaotique, l’environnement dégradant, les embouteillages monstres, la mauvaise qualité de l’air ambiant, l’insécurité en plus de tout cela constituent autant de facteurs négatifs qui n’encouragent nullement les investisseurs.

Port-au-Prince avec ses structures actuelles n’était pas conçue pour recevoir une population aussi dense qui frise les 2 millions et ½ de personnes. À l’inverse de Tokyo, Casablanca, Buenos Aires, Sao Paulo, Bombay, le Caire, et d’autres mégapoles d’Afrique ou d’Asie, villes bouillantes et bruyantes qui, quoique surpeuplées, disposent cependant d’un cadre d’action règlementaire pour combattre l’insalubrité. Port-au-Prince est devenue une chaudière prête à exploser sous le poids d'une surpopulation suffocante. Les services publics sont mal répartis, quant à la « voirie »préposée pour assurer un environnement propre devant garantir une vie saine à la population, elle assiste avec une indifférence absolue le déclin quotidien de cette métropole insalubre. Cette dégradation va du domaine de la santé à l’éducation, de l’occupation illégale des voies publiques à l’habitat construit sans respect des normes, de la forte production quotidienne de déchets à la non-collecte des détritus par les services concernés. Les autorités elles-mêmes d’une part et la population d’autre part sont à la fois les acteurs et spectateurs de cette déchéance programmée.

Pourquoi vouloir faire les choses à demi ou à moyen, pourquoi se comporter en médiocre dans la gestion de la chose publique? Semble-t-il qu’on est sous le règne de la « la médiocratie ». La médiocratie, selon le philosophe Alain Deneault, c’est l'ordre médiocre érigé en modèle. Ce système désigne ainsi un régime où la moyenne devient une norme impérieuse qu'il s'agit d'incarner. Pourtant, la Constitution de 1987 amendée renforce les pouvoirs des collectivités dans leurs champs d’action. En ont-ils vraiment conscience ? Ont-ils un plan de développement durable prenant en compte tous les paramètres transversaux pour une gestion efficace de la cité ?

Le maire est de fait le premier citoyen de la ville, il lui revient entre autres de veiller à la sécurité pluriforme de sa commune, au bien-être des citadins, de combattre l’insalubrité. Toutefois, sans vouloir stigmatiser personne, il semble que la priorité des responsables concernés se trouve ailleurs. Car, dès que la période carnavalesque arrive, toutes les mairies se font entendre afin de trouver leur part de budget pour ces festivités ; mais quel prestige tiré dans l’organisation d’un évènement touristique et culturel aussi grandiose dans une ville sale avec des risques majeurs du point de vue sanitaire ? Existe-t-il un plan pour empêcher l’engloutissement de la ville par les détritus ? Quelle est donc ici l’utilité des taxes communales ?

De concert avec les autres services ou entités concernées, la mairie de Port-au-Prince a-t-elle une velléité d’assurer réellement le nettoyage de ville ? Du portail St-Joseph au portail Léogâne, du bicentenaire au Champs de Mars, du bas de la ville aux confins des communes de Delmas, de Cité Soleil, de Pétion-Ville ou de Carrefour, c’est le même décor : la ville croule sous des piles de détritus, à la moindre averse les rues sont jonchées de fatras à perte de vue, les chaussées sont défoncées, les canaux et égoûts obstrués, les eaux puantes dégagent des odeurs pestilentielles qui nuisent à la santé.Cependant, on oublie que les citoyens de Port-au-Prince comme ceux d’ailleurs ont le droit inaliénable de prétendre vivre dans une ville saine. L’homme étant un agent de son milieu, ne constate-t-on pas aujourd’hui que même les gens bien sensés ont adopté une attitude résignée, dénuée de toute articulation logique pour s’adapter à cette situation sans nom. Comme le liquide qui prend la forme du vase qui le contient, la population de Port-au-Prince, sous anesthésie, a fini par s’habituer, s’identifier et fusionner, sans se plaindre, avec ce paysage crasseux et dangereux. Mais, heureusement que ce paysage cauchemardesque contraste avec certaines autres communes du pays où l’insalubrité n’a pas sa place et les habitants sont fiers des résultats de l’utilisation de leurs taxes.

Trop c’est trop, encore un camouflet pour le pays, on n’en peut plus, le moment est venu d’agir, ce n’est pas un « Fake News ». Port-au-Prince est toujours la CAPITALE D’HAÏTI, néanmoins, ce sombre tableau peint et diffusé dans le monde à travers les médias, peut être néfaste pour l’image du pays. Car la ville est sale, laide, elle pue, elle est surpeuplée, elle est mal gérée, polluée, elle est malade et elle rend malade, elle est insalubre, elle est à l’agonie. Ce trophée de championne des villes insalubres qui lui est attribué doit porter les responsables à se réveiller de leur torpeur comme s’ils étaient piqués au plus profond de leur orgueil.

Renforçons cet appel vibrant avec les mots de Deneault : « La société doit résister à la Révolution anesthésiante. Celle qui nous invite à nous situer toujours au centre, à penser mou, à mettre nos convictions dans notre poche de manière à devenir des êtres interchangeables, faciles à ranger dans des cases. Surtout ne rien déranger, surtout ne rien inventer qui pourrait remettre en cause l'ordre économique et social. »

C’est en ce sens qu’une participation active de la communauté s’avère crucial d’être obtenue à travers un véritable appel citoyen, soutenu par une campagne de sensibilisation tous azimuts de la société civile (jeunes et vieux, toutes classes sociales confondues), qui s’approprierait et renforcerait les éventuelles initiatives des maires. La mairie détient la responsabilité d’assainissement de la ville et la protection de l’environnement, elle a besoin d’un plan d’aménagement urbain adéquat. La responsabilité des autorités implique la capacité de « savoir et pouvoir agir » quand quelque chose ne va pas, par la politique ou les mesures adéquates, dans le but de protéger le droit des citoyens.

De concert avec les pouvoirs publics tels : le SMCRS pour la collecte des résidus, le CIAT pour le plan d’aménagement, le MSPP pour l’interdiction de la vente des sous-vêtements usagés et contaminés, le MCI pour la régulation du commerce de détail, le secteur privé pour la construction ou la gestion des décharges publics, le MCC et les medias pour l’information et la motivation de la population en général pour un changement de mentalité, la PNH pour les mesures coercitives, un plan pour un changement de comportement des citoyens peut rapidement être envisagé et appliqué pour atteindre des résultats sur le long terme.

MG/30avril2018

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