La foi aurait-elle une base biologique ?

Publié le 2018-05-16 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Des études scientifiques essaient de le démontrer

Frantz Bernadin

Neurothéologiens, neurothéologie : ces termes ne figurent dans aucun dictionnaire. Ils renvoient cependant à un courant scientifique moderne issu des travaux des neurosciences en général et de la neurobiologie en particulier. Le neurobiologiste américain Andrew Newberg est le pionnier de ce nouveau champ de recherches. La neurothéologie se donne pour objectif de décrypter les bases cognitives de la croyance religieuse, de la croyance en Dieu. Il semblerait dès lors que la neurothéologie se situerait en amont et la théologie classique en aval. Une telle assertion, si elle était vraie, reléguerait la théologie au second rang.

Théologie et neurothéologie

La théologie s’entend, dit le dictionnaire Robert (1977), de « l’étude des questions religieuses fondée principalement sur les textes sacrés, les dogmes et la tradition ». Le dictionnaire encyclopédique Hachette (2001) apporte quelques précisions supplémentaires en définissant la théologie comme suit : « Étude des questions religieuses, réflexion sur Dieu et sur le salut de l’homme s’appuyant essentiellement sur les Écritures et la Tradition. » Il est à remarquer qu’en général la théologie protestante met de côté la tradition et privilégie seulement les Écritures ( « Scripta sola », disaient les premiers réformateurs). Il convient aussi de souligner qu’on ne saurait parler de la théologie comme s’il s’agissait d’une discipline précise aux contours bien définis. Aussi parle-t-on de théologie chrétienne, qui embrasse la théologie catholique et protestante, la théologie judaïque et islamique.

Mais si la théologie ou les théologies se meuvent dans l’ordre du discours, la neurothéologie, elle, prend appui sur une base scientifico-expérimentale, en cherchant à expliquer (expliciter) sur une base positive ce qui est ou qui provoque la croyance religieuse en général et la croyance en Dieu en particulier.

Pour eux, il existerait une molécule de la foi. Ce serait la sérotonine, une substance qui, dans le cerveau, transmet l’information d’un neurone à l’autre ; c’est un neurotransmetteur dont on sait qu’il est impliqué dans les sensations de soif, de faim et de sommeil.

Des expériences révélatrices

En scrutant le cerveau de 15 volontaires via la technique de tomographie à émission de positons (TEP), lit-on dans un numéro spécial de Science & Vie, la neurobiologiste Jacqueline Borg et son équipe d’une université suédoise « ont mis en évidence certains récepteurs chimiques, baptisés 5HTlA, situés sur une catégorie de neurones dits serotoninergiques ». Ces récepteurs, selon l’équipe suédoise, ont « l’art d’abaisser la quantité de sérotonine libérée dans le cerveau ». Il a été remarqué que plus la quantité de ces récepteurs était faible, donc plus le taux de sérotonine était élevé, plus la religiosité était avérée. Tout se passe comme si « un taux élevé de sérotonine dans le cerveau accroitrait le degré de religiosité ».

De là à admettre que la croyance religieuse dépendrait de la sérotonine, il n y a qu’un pas, mais difficile à franchir. L’équipe de l’universite suédoise a d’ailleurs compris la question avec beaucoup de réserves. « Le système de production de la sérotonine pourrait bien être vu comme l’une des bases biologiques de la croyance religieuse, même si le résultat de l’étude doit encore être précisé avec des travaux menés sur un panel de volontaires plus large », a précisé Jacqueline Borg, le chef de file de ladite équipe.

Une telle conclusion rencontre la position d’une biologiste française : « Si la croyance en Dieu peut certes être favorisée par l’action d’une molécule comme la sérotonine, explique Catherine Belzung, elle ne peut en aucun cas se résumer à l’action exclusive de cette dernière. »

Les opioïdes sont aussi mises en cause

Certains neuroscientifiques estiment que les opioïdes, qui sont connus pour jouer un rôle important dans la sensation de douleur, pourraient être impliquées dans la religiosité. D’autres neurothéologiens se penchent sur la structure même du cerveau plutôt que de se concentrer au niveau moléculaire. Curieusement, ils ont identifié certaines aires cérébrales indubitablement impliquées dans la sensation d’une présence divine. « Concrètement, ces recherches ont mis en évidence une zone corticale bien précise située dans la partie arrière haute du crane : le cortex pariétal supérieur », note un écrivain scientifique, du magazine précité.

D’autres chercheurs sont d’avis que le sentiment religieux aurait une base génétique. Bref, notre cerveau serait équipé pour nous pousser à croire… naturellement. C’est comme une programmation naturelle. Des tenants de l’anthropologie cognitive, une discipline qui étudie les relations entre la culture et les structures cognitives, pensent que notre encéphale est aussi bien structuré pour adhérer à l’idée que le monde est habité par une entité supérieure, lors qu’elle nous est racontée par autrui.

Les neurothéologiens en remplacement des théologiens ?

Il importe de se poser la question de savoir si la neurothéologie peut occuper l’espace historiquement consacré à la théologie. À cette interrogation, les théologiens n’ont même pas besoin de répondre, puisque les spécialistes de la neurothéologie eux-mêmes reconnaissent leurs limites : « Ce que tous ces travaux mettent en évidence, c’est que nous sommes très bien équipés cognitivement pour croire », explique le neurobiologiste Andrew Newberg. Et d’ajouter sans ambages : « En revanche, ils ne se prononcent en aucun cas sur l’existence effective d’un dieu. »

Ne dit-on pas qu’il existe dans le cœur de l’homme un vide, un creux métaphysique que seule la religion ou Dieu peut combler? Tant il est vrai que, sur le plan métaphysique ou religieux, comme l’a montré le psychologue Victor C. Cicirelli de l’université Purdue, dans l’Indiana (USA), la croyance en Dieu permet de réduire l’angoisse. On est dès lors en droit de se demander pourquoi cela est-il possible. Laissons la réponse à ce chercheur : «Parce que les religions apportent des réponses aux interrogations les plus profondes de l’homme. » Le chef de file de la neurothéologie a dit ceci : « Bien sûr, la définition de Dieu que nous utilisons n’est pas celle des théologiens, qui réfléchissent de façon précise sur la nature et les attributs de Dieu.» Et Andrew Newberg d’ajouter : « Pour nous, il est simplement défini comme une entité supérieure, souvent invisible, et à l’origine du monde. »

Ainsi, la théologie aura toute sa place pour accompagner l’homme dans sa quête spirituelle ou religieuse face à un monde problématique. En ce sens, la croyance religieuse donne sens à l’expérience humaine. Reste maintenant aux théologies de clarifier leur propre schéma explicatif de cette réalité problématique en vue de l’évolution de l’être humain sur la terre et ensuite dans un autre monde, qui est à venir ! Dans ce contexte, de la théologie ou de la neurothéologie, laquelle des deux est en amont ? Laquelle est en aval ? Tout est ici une question de perspective et de finalité…

Dr Frantz Bernadin Auteur

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