Un métier, une arme efficace contre l’insécurité sociale

Publié le 2018-05-16 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Ruben Sanon

La publication de mon premier article intitulé « LA FERRONNERIE EN HAITI » le 25 février 2001, paru dans la rubrique « Société » du journal Le Nouvelliste avait provoqué des remous dans l’opinion publique. Il y a déjà 17 ans deouis que j’ai gardé silence et n’ai pas publié d’articles sur la formation professionnelle en Haïti. Mais pourquoi, dirait-on, ce long silence ? Quand nous savons que le secteur de la formation professionnelle est non seulement prometteur et transversal, mais aussi le facteur clé du développement durable. Pourtant, ici, il est traité en quantité négligeable.

En réalité, durant tout ce temps, je ne garde pas le silence, puisque j’ai mené le combat sous un autre angle, c’est-à-dire, j’observais l’état lamentable des établissements professionnels et la décrépitude du secteur de la formation professionnelle. J’ai mené aussi depuis plus d’une décennie une campagne de sensibilisation pour la valorisation des métiers et la réforme du système. De manière claire et précise, durant ces années, j’ai effectué un travail de proximité à la cause et surtout auprès des jeunes. C’est dans cet objectif, qu’en 2007, j’ai eu l’heureux privilège de fonder de concert avec un groupe de techniciens et professionnels haïtiens l’association et l’émission « En Route vers la Technique (ETECH) », en vue de faire la promotion des professions et particulièrement les métiers manuels tant méprisés en Haïti.

Fort de cela, nous sommes arrivés à un stade qui nous amène à plusieurs interrogations, telles que: De quelle manière qu’un métier est avant tout une arme efficace contre l’insécurité sociale ? Ou du moins quelle est l’importance d’aborder une telle thématique au regard des besoins et urgences de notre société, vu l’exode massif de nos jeunes vers l’étranger ? En effet, il y a plus de deux décennies depuis que nos cadres professionnels fuient de plus en plus le pays. De ce fait, un regard avisé sur les différents paramètres me permettra de justifier mon argumentation.

Sachant que je n’ai pas la science infuse, étant technicien, j’ai beaucoup appris et acquis certaines expériences dans le milieu professionnel haïtien. Cela m’a permis de découvrir un facteur très important. Il s’agit de la mentalité de l’homme haïtien par rapport aux corps des métiers, c’est-à-dire la façon dont il comprend le concept métier. Voilà pourquoi, je suis persuadé que l’heure est venue pour moi de partager avec le grand public une série d’articles portant sur la formation professionnelle en Haïti afin de dresser un portrait de ce secteur et poser un diagnostic éclair. Mais tout d’abord, pour mieux faire la mise en contexte du sujet en question, je dois procéder à certaine définition des concepts clés, à savoir: métier, arme et insécurité sociale.

Nous savons que la formation professionnelle implique le processus d’apprentissage qui permet à un individu d’acquérir le savoir et de développer les savoir-faire (habilités et aptitudes) nécessaires à l'exercice d’un métier ou d’une activité professionnelle. Tandis que le concept de métier peut être défini comme un genre d’occupation manuelle ou mécanique qui exige un apprentissage et qui est utile à la société économique. Autrement dit, genre de travail déterminé, reconnu ou toléré par la société et dont on peut tirer ses moyens d’existence (Petit Robert).

L’insécurité en soi est la situation où on est menacé ou du moins exposé aux dangers, un manque ou absence de sécurité, pour un lieu, c’est le fait de ne pas être sûr, d’être soumis à différentes formes de dangers ou de délinquance (Petit Robert). Donc, l’insécurité sociale, résultant de grandes modifications sociétales qui n’ont pas été anticipées, provoque un sentiment de mal…

Cela sous-entend que de façon globale, le fait d’avoir un métier en main constitue un atout incontournable pour faire face aux nombreux défis de la vie. Ceci est tellement vrai que quelqu’un pourrait être issu d’un quartier défavorisé, et pourtant il peut faire la différence grâce à son métier. Dans cette même perspective, l’une de mes meilleures expériences entre 2014 et 2015, quand j’étais directeur du Centre d’Apprentissage de Saint-Martin (CASM) qui est l’un des 21 centres publics du pays. Toutefois, il est à noter que cette école vocationnelle a été inaugurée en 1940 sous la présidence de Sténio Vincent. En fait, l’expérience concerne une formation en Cordonnerie & Maroquinerie de courte durée offerte par le Centre haïtien de recherche en aménagement et en développement (CHRAD) au profit de 90 jeunes des deux sexes, dont 80% était issu de la commune de Cité Soleil, dans le but de lancer son usine de fabrication de chaussures JL Fine Shoes S.A. Sur ce, les dirigeants du CHRAD ont remis aux responsables de l’Institut national de Formation professionnelle (INFP) de cette époque le contrat de formation, et de leur côté, ces derniers ont confié la formation au CASM, puisque c’est le seul centre public du pays qui offre cette discipline. Il est impératif de noter que, lors du déroulement de cette formation, j’ai vu par-là la puissance régénératrice d’une formation de courte durée, certes, mais durable et efficace, ce qui peut vouloir dire qu’il y a certains bénéficiaires, selon leur témoignage, bien avant leur participation à cette formation, qui avaient l’habitude de participer à des actes qui nuisent à la société. Néanmoins, le fait qu’ils ont pu bénéficier de cette formation, ils étaient très motivés si bien qu’ils étaient toujours ponctuels.

Par-dessus tout, ce qui a retenu le plus mon attention, c'est qu'ils ont eu un comportement exemplaire. Ils étaient très assidus. De surcroît, en classe, ils ne toléraient pas que les autres apprenants perturbent la salle, au point que, l’un des témoignages le plus frappant est celui d’Antony Elfagète, l’un des formateurs de ces jeunes, qui a exprimé sa satisfaction vis-à-vis de ces apprenants, en disant : « durant mes 50 ans d’expériences dans la formation en Cordonnerie & Maroquinerie, c’est l’une des rares fois que j’ai rencontré un groupe d’apprenants aussi dynamique, disposé sans réserve à l’apprentissage de son métier. »

En somme, cette formation a eu beaucoup d’impacts dans la vie de ces jeunes issus des quartiers défavorisés, souvent stigmatisés par rapport à leur origine sociale. De ce fait, on peut conclure que ce préjugé peut se traduire comme étant une méchanceté, voire un sentiment de mépris. Dieu seul sait combien de valeurs qui nous viennent de Cité Soleil, de Simon Pelé, de Tokyo, de Raboto, de Grand Ravine, de La Saline, du Bel-Air, etc. Et combien de génies dorment dans ces quartiers. Les bénéficiaires n’avaient qu’à se présenter aux salles de cours. Et le plus important, tous les finissants ont été embauchés après la formation. Il s’agissait d’une formation modulaire, c’est-à-dire une formation sur mesure, axée sur la pratique. Et cela s’explique par le fait que la formation a une durée de huit mois en raison de deux tranches d’une durée de quatre mois chacune. La problématique c’est que CHRAD allait ouvrir une usine de fabrication de chaussure. Et vu que cette filière est quasi inexistante en Haïti, au lieu d’embaucher des techniciens en cordonnerie qui ont une certaine expérience du marché, le CHRAD avait donc décidé de former ses propres techniciens. Voilà pourquoi, de façon claire et précise, j’ai démontré qu’un métier est avant tout une arme efficace contre l’insécurité sociale, puisque ces apprenants ont pu trouver leur insertion sociale par le biais de leur métier.

Dorénavant, ce groupe de professionnels en cuir a intégré le marché de l’emploi haïtien. Grâce à son métier, chacun de ces professionnels a l’opportunité de prendre soin de sa famille et du même coup apporter sa contribution à la société. Qui sait? certains pourront même enseigner leur métier à d’autres jeunes en situation difficile. N’est-ce pas un bon exemple à suivre ?

Ruben Sanon, Ing. sanonruben@yahoo.com / (509) 3846-7208 Auteur

Réagir à cet article