Le 11 avril 2018, Marie-Thérèse Colimon-Hall aurait eu 100 ans

Publié le 2018-04-18 | Le Nouvelliste

Société -

«S’il fallait au monde présenter » MARIE –THÉRESE COLIMON-HALL voici ce qu’il faudrait retenir de cette figure emblématique du paysage éducatif et littéraire haïtien. Le 11 avril 1918 MARIE THÉRESE naît à Port- au -Prince, au foyer de Joseph Colimon et Anna Bayard.

Elle a deux ans lorsque son entourage s’aperçoit qu’elle sait lire et écrire sans avoir appris de manière formelle. Ses études se déroulent avec succès dans l’établissement laïc des demoiselles Dupé. Plus que le savoir, plus que l’accumulation des connaissances livresques, rectitude morale et probité professionnelle marqueront toute la trajectoire de cette femme exceptionnelle.

Sa vocation tient en un seul mot : Servir.

Dans Mémoire de femmes, elle avoue : « Ma vie a été remplie de littérature.

Ce fut pour moi une passion dévorante dès ma plus tendre enfance. Je publiais une petite revue que j’écrivais en entier, que j’illustrais moi-même en couleur, dont je cousais les pages et que je distribuais à mes frères, mes sœurs, mes amies et mes camarades. Il faut avouer que mes parents me soutenaient dans ma vocation, j’étais très bien entourée et je lisais énormément.»

Ses études primaires et supérieures terminées, elle se dirige vers l’école normale d’Institutrices. MARIE THÉRESE ne se contente pas d’être une maîtresse d’école. Elle écrit, en dépit des préjugés de l’époque ou la crainte d’un regard sévère du père Colimon qui pourrait se formaliser que sa fille, qui ne connaît encore l’amour qu’à travers les poèmes romantiques de Hugo, Musset, Vigny, Baudelaire, Verlaine ou Rimbaud, puisse écrire et publier dans les journaux des poèmes lyriques parlant des joies et des souffrances de l’amour.

Elle prendra le pseudonyme de Marie Bec, car, à l’époque, une jeune fille «bien» n’écrit pas dans les journaux. Elle sera vite dévoilée par ses amies curieuses de ce talent naissant et fières de compter parmi ses amies. Mémoire phénoménale. Diction parfaite. Des atouts supplémentaires qui lui ouvrent les portes de toutes les réunions culturelles, alors très fréquentes dans les familles. Dans ce cadre, elle interprète de beaux poèmes.

MARIE-THÉRESE COLIMON étudie successivement à Bruxelles, à Londres, à Hambourg et surtout au Centre international de l’enfance à Paris, ce qui l’orientera plus tard vers l’éducation préscolaire. Après deux séjours en France, elle concrétise son rêve en créant, avec Lucienne Rameau -Leroy, le premier Centre d’Études pour l’éducation préscolaire. Elle seconde sa sœur Raymonde, aussi normalienne, au collège Colimon-Boisson, une école primaire et secondaire. Raymonde Colimon Boisson en assume la direction. Marie-Thérèse Colimon y assure des cours de français, de littérature française, de dissertation et d'histoire. Matières qu’elle a privilégiées jusqu’à la fin de sa carrière.

Ses matinées sont pleines, ses soirées et ses nuits aussi. Il faut sans cesse corriger, reprendre les copies des jeunes filles qui leur sont confiées. Les après-midi aussi sont bien remplies. Dès midi, elle assure la codirection et l’administration du CEEP et y dispense ses cours de pédagogie préscolaire, de Méthodologie et de psychologie enfantine.

Par la suite, MARIE-THÉRESE COLIMON assume seule la direction du CEEP qui devient École normale de jardinières d’enfants (ENJE). Les éducatrices préparées par cette institution atteindront en 2006 le chiffre impressionnant de 40 promotions de diplômées ; de nombreux établissements préscolaires fonctionnant actuellement en Haïti sont issus de l’ENJE. MARIE-THÉRESE COLIMON, devenue l’épouse du poète et éducateur Louis D. Hall, est la vraie pionnière de l’éducation préscolaire en Haïti.

Actuellement l’ENJE est dirigée par Mesdames Jacqueline Loubeau et Michaelle Stines.

Elle a aussi instauré en Haïti la section haïtienne de l’OMEP (l’Organisation mondiale pour l’Éducation préscolaire) avec Jacqueline T. Cardozo, organisant rencontres, congrès et séminaires. Souvent invitée à prononcer des conférences à l’étranger, MARIE-THÉRESE COLIMON a porté haut le nom d’Haïti dans le domaine de l’éducation en général et de celle de la petite enfance en particulier.

MARIE-THÉRESE est militante sociale, membre actif de la Ligue féminine d’action sociale qu’elle a présidée avec dynamisme pendant plus de dix ans. Elle fonde, dans le quartier suburbain de Bolosse, le Foyer de la ligue pour jeunes filles de la campagne. Elle obtient de l’association allemande Misereor des fonds qui permettent à la Ligue féminine d’action aociale d’acquérir à Cazeau un terrain où elle parvient à édifier l’imposant immeuble qui loge le Foyer Alice Garoute et le dispensaire Madeleine Sylvain, foyer d’accueil et de formation pour jeunes filles et mères du milieu rural.

Éducatrice au cœur infini, MARIE-THÉRESE saisissait même les souffrances muettes et comprenait avec beaucoup de délicatesse le souci de ses élèves et leurs problèmes même non révélés. Les postulantes en éducation seraient avisées de prendre connaissance du texte émouvant de MARIE-THÉRESE COLIMON HALL : « Où sont les enfants ? ».

Patriote acharnée, son œuvre est innombrable dans toutes les sphères qu’elle a privilégiées : Écrivain, poète, auteur de romans et de nouvelles, auteur et metteur en scène de pièces de théâtre notamment « La Fille de l’Esclave » acclamée par le public et saluée par la critique de l’époque. Cette pièce a été jouée en présence de la Première dame d’alors en 1956 au Rex-Théâtre et par la suite sur les scènes de nombreux établissements et collèges de jeunes filles.

Dans ce domaine, à son actif, il faut aussi mentionner « Anacaona », «Marie-Claire Heureuse», pour ne citer que celles-là. Dans son recueil de poésies «Mon cahier d’écriture », sa sensibilité à fleur de peau s’exhale abondamment dans des textes tels : « S’il me fallait au monde présenter mon pays » ou « J’ai rêvé cette nuit que le monde était bon ». Etc….. Et puis comment omettre la réalisation d’une idée qui lui tenait à cœur : la mise sur pied de la chorale d’enfants « Au Pipirite Chantant » avec la brillante collaboration de Micheline Laudun Denis et du musicien et maestro Angel Mendez, dans les années 1980.

N’oublions pas non plus l’organisation de nombreux séminaires pour les éducateurs de Port-au-Prince et des villes de province et les activités d’été regroupées sous le vocable ensoleillé « L’École des Loisirs » où les enfants nombreux et heureux comblaient leurs lacunes scolaires dans un cadre attrayant grâce à des méthodes et des procédés ludiques, et originaux.

Membre du premier comité du « Prix littéraire Henri Deschamps », avec des pièces de théâtre, romans, nouvelles et poésies, elle a marqué les lettres haïtiennes. Son roman « Fils de misère », lui a valu le Prix France - Haïti.

Madame Marie-Thérèse Colimon Hall meurt en avril 1997, quelques jours après son 79e anniversaire.

Paulette Poujol Oriol lui a dédié ces mots : « Femme exceptionnelle. Étoile de notre firmament littéraire. Phare. Guide. Modèle. Amour inconditionnel de notre terre d’Haïti. Amour du savoir. Amour de l’enfance haïtienne, amour de la vie. »

Porte-parole des myriades de jeunes filles et de femmes de tous horizons qu’elle a estampées des connaissances et des valeurs qui étaient les siennes, je me souviens et je m’incline.

Au nom de toutes les générations qui ont croisé sa route, je remercie le Ciel de nous avoir permis de nous abreuver à ce puits de lumières.

Ce texte est inspiré d’une biographie rédigée par Paulette Poujol Oriol sa plus proche collaboratrice pendant 25 ans et d’un écrit de Sabine Boisson sa nièce. Le 16 avril 2018
Sabine Boisson Auteur

Réagir à cet article