Patrick Delatour, ou la passion de l’histoire

Publié le 2018-04-04 | lenouvelliste.com

Par Monique Clesca

A la rencontre de l’architecte de monument historique et ancien ministre du tourisme, Patrick Delatour, autour de son univers composé de la Citadelle Henry dit Laferrière, le Palais de Sans Souci et le Palais National : il manie sa parole et met en avant ses quatre décennies de service public pour défendre le patrimoine d’Haïti.

Les têtes se tournent, les sourires envahissent les visages, les regards se croisent, le silence s’installe comme s’il fallait absolument écouter tout ce qui se disait à la table d’à côté. C’est que l’homme qui a pris la parole est un ténor avec un verbe épicé à la sauce de nombreux chantiers, et les convives du restaurant-terrasse de l’Hôtel Kinam sont de toute évidence emportés par sa passion. Avec sa haute stature, son embonpoint bienveillant, sa carcasse de 69 ans, l’architecte de monument historique Patrick Delatour est un homme possédé quand il parle d’histoire, d’architecture, et du patrimoine d’Haïti. De son don du storytelling, il dit : « Je protège ma paresse en me cachant derrière l’identité de griot, j’adore l’oralité. »

Surtout, il adore le patrimoine. C’est que sauver le patrimoine historique d’Haïti est la cause aussi mirobolante que noble à laquelle il a voué sa vie.

D’entrée de jeu, il dit être convaincu que les récents présidents d’Haïti apprécient, tout comme lui, le patrimoine d’Haïti. « Pendant les 42 ans que je suis sur ce projet, quelque soit les gouvernements, les présidents, la maman des présidents, la femme des présidents, les titileurs au président, l’opposition au président, les révolutions, les demies-révolutions, les absences de révolution, les assassinats, une constante : tous les présidents d’Haïti, tous les gouvernements d’Haïti ont jugé que le patrimoine n’est pas un sujet politique. »

Il est assis devant une salade qu’il touche à peine pendant qu’il parle avec ses mains. On le pousse un peu en lui demandant de le prouver. Sa voix tonitruante envahit la terrasse quand il explique que la preuve de l’engagement de ces leaders est qu’il n’y a jamais de débat autour du patrimoine puisqu’aucun d’eux n’a eu à questionner pourquoi restaurer la Citadelle Henry ou le Marché en Fer ou pourquoi reconstruire la Cathédrale. « Le patrimoine bâti historique n’est pas discutable. C’est un lien entre l’acteur présent et son passé. Et ce passé est un passé commun », déclare-t-il.

Patrick Delatour regarde le lambi gratiné de son interlocutrice avec un sourire envieux, et à l’arrivée du ceviche servi dans le creux d’un cocotier, il l’a convainc qu’elle avait fait les meilleurs choix du menu. Quelques secondes plus tard, il parle pourtant de débat. Mais c’est pour évoquer ceux qu’il appelle les Républicains Pétionistes et la royauté Christophienne. Il raconte comment à son retour d’université, certains amis questionnaient son choix de travailler dans la restauration de monuments historiques alors qu’il y avait tant de problèmes de santé publique et de logements sociaux. Au grand dam des amis, sa réponse était sans équivoque, « Messieurs, ne politisez pas le débat. Si vous êtes intéressé par la construction d’hôpitaux et de logements sociaux, allez y. Moi, je suis intéressé dans la Citadelle, dans les monuments, dans le bâti et c’est là que je vais me concentrer. »

Et cela fait 42 ans qu’il y est. Sur la base de cette immense expérience, il clame sans hésitation que tous les présidents et tous les gouvernements ont eu à financer des activités dans le patrimoine simplement parce que « le patrimoine est un élément fondamental de leur identité. »

Momentanément, il est distrait par l’arrivée de la marquise au chocolat, dessert phare du restaurant, mais rapidement l’architecte de monument hausse le ton pour présenter la scène que vivent les hommes au pouvoir en arrivant dans ce colosse qui est la plus importante construction militaire des Caraïbes, la Citadelle Henry dite Laferrière. « Quand tu es devant la Citadelle, tu as dix mille (10 000) m2 de maçonnerie debout sur le sommet d’une montagne de 900 mètres au dessus de la mer, avec 175 canons, soit la plus grande collection d’artilleries du 18eme et du 19eme siècle réunies. Tu te dis : Comment ont-ils pu faire cela deux ans après l’indépendance ? C’est ça la question. C’est un élément qui frappe ton imaginaire. Pourquoi l’ont-ils fait ?

Alors que nous avons été élevé dans une mentalité et une structure de pensée que tous les noirs sont sots, aucun d’eux n’est intelligent, ils ne font rien. Et qu’il y a un déni de soi et un déni collectif de la diaspora sur la nation. »

Quant au Palais de Sans Souci du Roi Henry Christophe, partiellement détruit par le tremblement de terre qui a frappé le Nord du pays en 1842 et dont les majestueuses ruines sont encore debout dans la ville de Milot, Patrick Delatour décrit le faste de la période et le compare au présent. « Quand tu descends de la Citadelle, tu vois le Palais Sans de Souci. Tu vois une ville nouvelle avec 28 immeubles indépendants dont une université, une école de médecine, une école de droit, une école des beaux arts, un Palais des ministres, un conseil d’état, une bibliothèque, une orfèvrerie. Tu te dis : Comment se fait-il qu’en 1806, ils ont pu avoir cette vision ? Comment se fait-il qu’ils ont pu prendre cette décision politique ? Comment se fait-il qu’il ait pu avoir les moyens ? En entrant ici, l’homme de pouvoir est debout là comme témoin d’un moment. » Le ton devient presqu’inaudible quand l’architecte lamente « quand vous comparez ceci aujourd’hui en 2018 au centre ville de Port-au-Prince ou du Cap-Haitien qui n’a même pas d’université sérieuse. »

L’homme se lève précipitamment après avoir évoqué la déliquescence des deux villes principales d’Haïti et s’affranchit de la conversation comme s’il donnait une fin de non-recevoir à l’Haïti de 2018 et quitte les lieux.

Son plan directeur tourisme : mémoire, histoire et terroir

Un début d’après-midi quelques jours après le déjeuner à l’hôtel Kinam, je rencontre Patrick Delatour au Café-Terrasse, un bistro français de Port-au-Prince où il a ses habitudes depuis des années. La salle principale est meublée d’antiquités et des photos du début du 20eme siècle sont accrochées aux murs de briques. L’architecte va à sa table préférée et commande sa salade fétiche. Notre conversation commence avec la question du pouvoir en Haïti pour évoluer vers son enfance et des sujets d’actualité. Il a ce truc des grands orateurs, mais ce jour-là, sa voix est plus feutrée comme s’il faisait un effort pour ne pas importuner les autres clients.

Formé à l’école d’architecture de Howard Université de la capitale américaine et à la très prestigieuse Columbia University de New York où il a décroché une maitrise en préservation de monuments historiques, Patrick Delatour a su concilier le privé avec sa création de maisons pour particuliers et le service public avec son travail à l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), ensuite comme ministre du tourisme sous la presidence de René Préval.

Il dit avec une certaine fierté avoir mené son ministère comme un bureau d’architecture et avec beaucoup d’humilité. Il résume ainsi son modus operandi : une ligne de conduite, un plan directeur avec le tourisme comme moteur de développement économique et cite Cuba, la République Dominicaine et les autres iles de la Caraïbe qui sont, comme Haïti, obligées d’adopter ce modèle. « C’est ce que j’ai essayé de suggérer : mémoire, histoire et terroir afin d’amener Haïti à une destination touristique, » il conclut.

L’ex-ministre loue l’approche du Président Préval qui, dans un pays où chaque régime renvoie ceux qu’ils trouvent dans l’administration publique et vient avec de nouvelles têtes, a demandé à ses ministres de ne pas continuer cette pratique parce que rares les employés de l’Etat capables de survivre les purges alors que l’Etat perd la mémoire institutionnelle tout en étant incapable de renouveler les cadres n’offrant que précarité de l’emploi et salaires de misère. Patrick Delatour rend un hommage posthume à René Préval : « c’était un président empris d’humilité. »

Il est aujourd’hui membre du Groupe de travail et de réflexion pour la reconstruction du Palais National (GTRRPN) mis en place en 2017 par le Président Jovenel Moise. « Je n’ai pas été surpris du choix, puisqu’il était sorti de la mémoire. Je l’ai vécu comme une consécration de près de 40 ans d’activités professionnelles, » admet-il tout sourire. C’est que l’architecte de monument a une histoire avec le Palais National. De 1981 à 1983, il aménage l’appartement privé de Jean-Claude Duvalier, alors président de la République. Ensuite, il fait la conception et l’aménagement des bureaux du Président Leslie Manigat et plus tard, les bureaux du Premier ministre Marc Bazin.

Mais si on l’a décroché, Patrick Delatour tient quand même à raconter l’histoire des prises de positions des présidents d’Haïti pendant les huit ans depuis la destruction du Palais National par le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

De ce moment à aujourd’hui, il y a eu quatre présidents qui se sont prononcés chacun de manière différente sur la question et il explique : Préval a été confronté au désastre de la destruction et du nombre de victimes et n’a pas trouvé nécessaire de se pencher sur sa reconstruction ; Martelly avait fait une déclaration que tout autant qu’il y aurait des Haïtiens à vivre dans des tentes, la reconstruction du Palais National ne serait pas sa priorité; Privert avait dit que la seule chose qu’il avait à gérer était les élections et enfin, Moise dans son discours d’installation a dit que la construction du Palais National était une priorité pour la souveraineté de l’Etat, et étant un symbole du pouvoir, pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat.

C’est ainsi que le Président Moise a signé un Décret présidentiel créant le GTRRPN, composé d’urbanistes, d’ingénieurs et d’architectes. La requête du président était très claire : il fallait respecter l’œuvre de l’architecte Baussan, explique l’homme. « Pour nous, il fallait que le processus par lequel Baussan avait été choisi soit respecté puisqu’ il avait gagné un concours international. Nous, les membres du groupe, avons plutôt choisi d’organiser un concours national, avec la nuance que les bureaux haïtiens pouvaient s’associé à des bureaux internationaux. Le groupe s’est référé à la loi sur les marchés publics, selon les critères établis. » Le processus est en cours et de cette compétition, un lauréat sera choisi par un jury dans quelques mois, affirme-t-il. « Quand le pouvoir en Haïti veut rétablir une priorité des priorités, il le fait, » clame le personnage pendant qu’il picote dans sa salade.

Bien vite entre deux bouchées, il revient à son sujet préféré : la Citadelle Henry. Difficile de ne pas aimer la Citadelle et le Roi Henry Christophe à entendre Patrick Delatour, car c’est le monument et l’homme politique qui semblent mieux définir cet architecte de monument historique. Sans doute parce qu’il en parle constamment et bruyamment, mais surtout parce qu’il a fait le choix d’y travailler depuis plus de quatre décennies. Tout a commencé quand il avait 24 ans et n’a cessé depuis de s’amplifier. Aujourd’hui, c’est une évidence.

Il débute sa carrière en 1974 dans un projet de mise en valeur de la Citadelle et du Palais de Sans Souci, financé par l’Organisation des États Américains (OEA). Suite à une entrevue avec Albert Mangones, premier directeur de l’Institut pour la Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), il commence « cette aventure avec le patrimoine Haïtien qui dure jusqu’à aujourd’hui. »

Patrick Delatour ne tari pas d’éloge sur Albert Mangones. La phrase ‘Albert disait souvent’ revient à plusieurs reprises comme ici pour expliquer sa certitude à lui que l’architecture est l’ultime expression de la vérité historique : « on peut mentir par la parole, un discours peut être un vœu pieux, mais la vérité historique se trouve dans le bâti. »

Quelle vérité historique révèlent ces bâtis dont il parle tant ? Il évoque rapidement l’Empereur Dessalines qui a construit à Marchand-Dessalines, la capitale de l’empire, son système de fortification, composée de six forts l’un après l’autre dont le dernier est sur 1800 pieds au dessus de la mer. « Il l’a appelé La Fin du Monde, inscrivant ainsi dans la pierre le seul programme sur lequel tous les haïtiens se sont entendus : vivre libre ou mourir. Si vous arrivez ici, vous êtes mort, pas question de retourner dans l’esclavage, » s’exclame-t-il.

On le pousse un peu en avouant ne pas connaître Marchand-Dessalines mais avoir été à la Citadelle une vingtaine de fois. Justement, il dit et là, sa certitude légendaire est quand même infusée d’un doute puisqu’il reconnait toujours être intrigué par la relation des haïtiens à la Citadelle comparée aux forts de Dessalines : « Comment on puisse avoir cette relation viscérale avec la Citadelle comme élément identitaire et ne pas avoir la même relation viscérale avec la fortification de défense de l’empire de Dessalines ? »

Il admet volontiers ne pas avoir de réponse. Mais sa quête d’explications passe toujours par son analyse pointue, presque caricaturale, d’architecte. « Je ne peux faire l’analyse d’un objet qu’à partir de son programme original. Je ne peux faire l’analyse de la solution qu’à partir du programme. Quel était le programme original ? Cinq cent mille (500 000) nègres noirs ont dit qu’ils sont libres, qu’ils ne sont pas en esclavage et qu’ils préfèrent mourir que de retourner en esclavage. C’est ça le programme original : vivre libre ou mourir. » A l’excitation de l’analyse du programme original s’ajoute le constat désespérant que plus de deux siècles après l’Independence, Haïti n’a pas bougé et a même fait marche arrière. « Aujourd’hui, deux cent quatorze ans après la création de cet Etat avec ce concept, on arrive en 2018, avec une progression mathématique, à 14 millions de nègres noirs qui courent dans la savane avec le même programme : vivre libre ou mourir. »

L’impression qui se dégage du personnage est celle d’un questionnement sur la société haïtienne d’aujourd’hui et son effervescence habituelle se tempère quand il demande à son interlocutrice: comment cette société a pu, de 1806 à 1820, produire cette ville nouvelle dans les Amériques avec une usine de fabrications d’armement, des éléments de gestion d’une nouvelle nation, un palais du roi, une imprimerie, une orfèvrerie, et rejeter le vocabulaire architectural vernaculaire de l’époque, caractéristique de Marchand-Dessalines ? Patrick Delatour suscite une attention particulière de son public quand il baisse le ton, sans doute, pour se faire mieux entendre : « Le site de Marchand-Dessalines a été abandonné et systématiquement colonisé par la tendance, par les marrons. C’est à dire par cette composante de la société haïtienne porteuse de la tradition indigène d’occupation d’espace public, même privé, en dehors de tout cadre légal. Certains présentent l’expérience haïtienne comme un échec. En tant qu’architecte, je la juge qu’à partir du programme original qui était : Vivre libre ou mourir. Donc, Haïti paye le prix fort du succès du programme original. »

Sa relation avec le pouvoir

De son siège au restaurant, il dégage un mélange de maitrise de son sujet et de réflexions philosophiques nourries de ses quatre décennies d’expérience. Et c’est la réalité fascinante de l’histoire d’Haïti qui a façonné la relation de Patrick Delatour avec le pouvoir. « Ma relation avec le pouvoir remonte à ma relation avec Henry Christophe. J’ai 24 ans quand je vois le pouvoir inscrit dans la pierre. Le pouvoir est palpable. Et même quand le Président Duvalier me confie l’aménagement des appartements privés du Palais National, la référence est toujours ma relation avec le roi. Je l’ai vécu presque comme une démotion allant d’un roi à un Président. »

Et comment voit-il la relation des hommes au pouvoir avec le pouvoir ? Il répond en s’orientant vers la religion, comme référence : « dans la religion Vaudou, le titre du chef est serviteur. Le pouvoir s’articule à la notion d’être serviteur. La notion d’un pouvoir dictatorial est liée au concept de Moyen Age. » Avec un sourire narquois et une nonchalance assumée, il affirme, « moi, depuis 1974, je suis un serviteur de la République. »

Patrick Delatour est issu d’une fratrie de cinq fils. « J’étais très protégé étant coincé entre mes deux frères. Leslie me protégeait parce que j’étais son jeune frère et Lionel, mon jeune frère d’un an me protégeait toujours, jusqu’à présent d’ailleurs, se considérant comme mon aîné. J’étais vu comme le vagabond du trio, » s’amuse t-il. Son frère ainé Leslie Delatour, économiste de profession, a été gouverneur de la Banque Centrale et Ministre de l’Economie et des finances. Il se souvient avec une certaine nostalgie que Leslie, décédé depuis, avait toujours eu le rôle de l’aîné responsable, étant le confident de sa mère, adorant les livres, les discussions et les débats avec la génération des grands de Bourdon. Lionel a fait carrière dans la diplomatie. Mario, réalisateur et producteur de films et Pierre-Richard, qui est gestionnaire, sont les deux plus jeunes.

La figure maternelle, c’est Carmelle André Delatour, une normalienne qu’il décrit comme « la force tranquille, présente et constante. La preuve pour nous que la société haïtienne est matriarcale et matrifocale. C’était elle qui était porteuse du programme de société. Et c’était elle qui avait la rage et le besoin de réussir. » Elle s’est dirigée très tôt dans une carrière académique mais reconnaissant les limites financières des revenus du père, elle voyage en Italie pour se lancer dans le commerce de vente de bijoux. Plus tard, elle met en place le Rainbow Art Galery à Bourdon. Son père, Cavour Delatour, ingénieur-architecte, a travaillé comme cadre au Venezuela, en Afrique pour l’UNESCO, à New York et en Haïti avec son bureau d’étude Delatour-Nazon-Kenol. Il finira par laisser ses activités professionnelles pour travailler avec la mère. Les deux périrent dans leur maison de Bourdon suite au séisme de 2010.

Et c’est justement de ce quartier Bourdon, à quelques minutes du Palais National, dont le personnage se clame : « mwen se nèg Bourdon. » Pour lui, c’est un élément identitaire essentiel. Il décrit son quartier comme une réflexion d’une réalité du début des années 1960, où le Duvaliérisme battait son plein, les espaces publics étaient surveillés mais il y avait l’éclosion d’activités sociales de quartier avec les mini-jazz et les équipes de football dans une tradition de quartiers comme La Place Jérémie, Pacot ou le Bel Air. Il l’analyse à posteriori : Bourdon était une mosaïque sociale. C’était un nouveau quartier avec des anciennes et des nouvelles familles. Il y avait représenté la classe moyenne, la classe moyenne montante, la classe populaire, et les bidonvilles dans les bas-fonds. « Tout ceci était relié par un ciment qui s’articulait de deux manières : l’équipe de football avec deux promotions, notamment le Ti Bourdon et le Grand Bourdon. Et il y avait les flâneurs, un groupe de jeunes qui se rencontraient dans les carrefours pour discuter de tout et de rien. Le Grand Bourdon, c’était aussi les sérieux tels Leslie Delatour, Charlie Clermont, Philippe Hirsch, » et il conclut « moi, je faisais partie du Ti Bourdon, une génération medium. »

Lorsqu’il a 16 ans, sa famille quitte Haïti pour le Zaïre au cœur de la forêt Bantou. De ce court séjour, le personnage dit : « j’ai adoré l’Afrique, mais mes frères comme ma mère se sentaient coincés dans la savane et rêvaient d’une civilisation de lumière. Ainsi, un ami de la famille, Robert Bazile, a offert de nous accueillir à Washington. »

C’est 1968. Patrick Delatour débarque à Washington à l’époque de l’assassinat de Martin Luther King et en plein combat des droits civiques. Il fréquente l’école d’architecture de la plus grande université noire du monde, Howard University. Là, il rencontre son premier mentor, le Professeur Frank West. Plus tard, le Professeur Victor Dziedzienyo, qui l’amènera au Ghana à un moment politique où Kwame Nkrumah consomme le Pan africanisme, deviendra son deuxième mentor. L’architecte décrit son passage à Howard comme une période de quête d’identité, de combat pour l’égalité des civilisations et de la reconnaissance de l’Afrique comme un continent de civilisation égale à celle de l’Europe.

« J’ai découvert l’architecture de pierre comme les pyramides, ou de terre comme Timbuktu. C’est cette quête permanente de la civilisation africaine qui va m’emmener à respecter la mémoire et à la reconnaissance du patrimoine bâti. Et ainsi, j’ai fait le choix d’un combat : celui de l’égalité des civilisations, de l’égalité raciale. »

Quelques années plus tard, à Columbia University où il fait sa maitrise, il rencontre James Marston Fitch, le directeur du programme de préservation des monuments historiques. Cet ultime mentor lui apprend ce qu’il décrit comme « la passion de l’histoire, la certitude que l’architecture était l’ultime expression de la vérité historique, mais aussi la confiance dans la lumière intérieure, la lumière de soi, la lumière en soi. » Tous ces mentors ont eu à jouer un rôle dans la transmission du savoir de la préservation de l’environnement bâti, et il parle avec une certaine nostalgie de sa volonté, voire du besoin, de transmission du bâton.

Quand à l’architecture, c’est une passion précoce, et il cite deux souvenirs. « Mon père avait une superbe table de dessin. Aussi longtemps que je me souvienne, je m’asseyais là pour dessiner. J’ai toujours été intéressé au dessin. » Il se rappelle à cette époque avoir dessiné le drapeau représentant l’équipe de football Dynamo de Bourdon avec Yvan Pinchinat. Son deuxième souvenir est issu du Zaïre, au cœur de l’Afrique à Mbuji-Mayi, la capitale de la province du Kasai Orienta : « je me souviens avoir eu une boîte de legos avec laquelle je m’amusais à construire des immeubles et des ponts. »

De la table de dessin du père aux legos, de son expérience du patrimoine haïtien à son imaginaire ressort une œuvre architecturale bâtie pour des particuliers. Le thème central de cette œuvre est la conciliation de l’héritage de l’architecture vernaculaire, dont il déplore le rejet par beaucoup d’haïtiens qui se sont retourné à la prédominance de l’eurocentrisme, avec des éléments historiques. Ses projets dans le privé s’articulent autour des formes classiques du vernaculaire et des matériaux nobles tels la brique, les dentelles de bois et le marbre.

Pourtant, l’homme refuse d’être confiné à une école de pensée, à un style, ou à une tradition : « j’ai été conscient très tôt dans ma quête d’identité que je favorisais l’éclosion de la pensée africaine, de la pensée nègre. J’ai également reconnu que j’étais le produit d’un euro centrisme de manière académique. Dans cette quête d’égalité de civilisation, je n’ai jamais établi une hiérarchie de valeurs, euro centrique ou indigène, africaine ou métissée. Toutes ces expressions ont la même valeur. » Quarante ans plus tard, il déplore que certains ne comprenaient pas « comment je pouvais participer à la restauration de la première cathédrale des Amériques, et aussi à la restauration du hounfort de Souvenans, grand lakou du vaudou. Je suis aussi à l’aise dans l’ambiance de yeux bleus de Jésus que dans celle du général nègre aux yeux rouges. »

Surtout, il s’empresse d’ajouter qu’il n’analyse jamais l’histoire de son pays selon une approche manichéenne, le bon, le mauvais, celui qui a raison ou n’a pas raison. « Je le fais à partir de voilà ce qui s’est passé, voilà comment cela s’était passé et voilà pourquoi cela s’était passé. »

Il cite l’exemple de Christophe qui décide de devenir roi. Pourquoi ? La première analyse est celle de comparer l’époque et il explique que les raisons fondamentales de la décision de Christophe sont celles-ci : le premier titre politique accordé au chef de l’état haïtien était le gouverneur à vie, or le gouverneur est un poste colonial. Dessalines nommé gouverneur à vie, à la suite de Toussaint Louverture nommé gouverneur à vie, décide de se faire empereur le jour où Napoléon décide de se faire empereur. « C’est la quête de parité, » mais tempère l’architecte, « c’est toujours le programme de vivre libre ou mourir. Christophe à la fin de sa vie politique pose deux actes politiques qui n’ont jamais été analysés. Il remet le pouvoir à son fils qui devient roi. Il crée une régence pour gérer cette situation et se suicide. C’est La fin du Monde ! C’est pour ne pas connaître ni le sort de Dessalines, déchiqueté par ses ennemis, ou celui de Toussaint, mort en prison. »

« Je suis un rebelle »

Il arrive par l’escalier en bois et sourit à son interlocutrice, au menu, la séance photo. Le cabinet d’étude de Patrick Delatour est en plein centre-ville de Port-au-Prince. La maison surgit d’un autre temps, du temps des belles et sympathiques gingerbread avec leurs dentelles de bois, leurs teintes douces, et leurs petits balcons qui défient la gravité. Son bureau à l’étage donne sur une rue passante où se faufilent camionnettes et voitures privées. Aux murs et sur les étagères de sa bibliothèque, on croise une photo-affiche de ses parents, un cadre entourant un cliché de sa fille, et un photo-hommage à son frère Leslie ainsi que quelques diplômes et bibelots souvenirs de ses voyages. Au centre trône la table de dessin de son père. Le temps de la photo passe vite, il ne dit pas grand chose, se laisse faire et redescend bien vite l’escalier.

Quand il franchit la rue, c’est un Patrick Delatour jovial qui parle volontiers aux passagers des camionnettes au ralenti, et dit allègrement à qui veut l’entendre « quel plaisir de pouvoir encore marcher dans les rues de Port-au-Prince. »

La réalité de la rue pousse aux questions d’actualité : Quid de Petrocaribe ? « Je regrette que les haïtiens aient pu gaspiller autant d’argent pour rien, alors que si on devait impliquer que 10% du montant sur le Plan Directeur Tourisme adopté depuis 2011 ou même une parcelle de cette somme sur les forts élevés des montagnes de la république ou sur des postes de restauration et des sites qui méritent des actions d’urgence, on aurait revalorisé le patrimoine culturel, environnemental et bâti du pays. Quel gâchis ! »

Que pense t’il de la remarque du Président Trump qualifiant Haïti et les pays d’Afrique de « shithole » ou trou de merde ? Il répond sans réfléchir, « Ma mère m’a toujours dit ‘Patrick tu n’es pas responsable de l’ignorance de l’autre, encore moins de sa bêtise.’ »

L’homme cherche un peu et sourit, « Trump n’est pas le premier. Une lettre du président Jefferson disait ‘S’il-vous-plait, ne reconnaissez jamais ce pays de negres, car que ferions-nous d’ambassadeurs noirs se promenant sur Pennsylvania Avenue ?’ Et un secrétaire d’Etat américain avait dit : ‘Negroes speaking French, my God !’ » dit-il en écarquillant les yeux avant de clamer, « Nous avons été ostracisé par des pays de puissance coloniale. L’esclavage lui-même étant une demonisation des nègres. On a qu’à voir les pyramides d’Egypte et les monuments de Timbuktu au Mali et on voit que nous venons de la noblesse. »

Patrick Delatour remet le Président américain à sa place : « Monsieur Trump lui-même ne peut pas être une référence, de l’émotion d’une première dame ayant un doctorat d’avocat à une Marylin Monroe secondaire. Étant le produit de Howard University, je n’accepte pas le discours du Président Trump. Je préfère être un grand poisson dans cette mare, que d’être un petit poisson dans la grande mer américaine. »

L’homme vit depuis 35 ans auprès de sa compagne, une femme d’affaires « dans la pure tradition de ma bisaïeule Joute Lachenais qui a vécu 12 ans auprès de Pétion, et 28 ans auprès de Boyer, président d’Haïti, et qui n’accédait au mariage qu’à la veille de sa mort. » Elle a deux enfants et cinq petits enfants qui « me considèrent comme un parent, » affirme-t-il. Il a une fille artiste peintre, née de son mariage avec une amie d’enfance.

Du jugement que portent certains sur ceux, comme lui, qui travaillent pour l’Etat haïtien ? Patrick Delatour reconnaît volontiers qu’il existe une certaine condescendance de certains face à ceux qui occupent des postes de responsabilité au sein de l’Etat haïtien et des fois, venant même de ceux qui ont eu à occuper des postes. « Il y en a qui appartiennent à une tradition où les porteurs de dossier pensent qu’il faut se dédouaner comme si accéder à une fonction de ministre ou de responsable relève d’un péché mortel en fonction d’une conscience collective qui se voudrait révolutionnaire. Je n’ai jamais considéré que quelqu’un d’autre pourrait être ma conscience. J’ai essayé de me dépouiller de tout préjugé pour essayer de comprendre cette expérience haïtienne qui est le Vivre libre ou mourir. Je n’ai pas essayé de défendre les avatars de la pensée haïtienne. » Ici il fait une petite pause, sourit, continue son monologue et assume pleinement : « Je ne me suis jamais présenté comme un correcteur d’abus ou de quelqu’un qui devait redresser les torts. J’ai essayé d’être un pragmatique, d’accepter les choses comme elles étaient, d’influencer ce qui pouvait l’être. J’ai toujours résister à la tentation de cette critique acerbe d’abord héritée de la France ou de la tradition arrogante Judéo-chrétienne où la culpabilité et la peur sont devenues des facteurs de contrôle de la pensée commune. »

Son aplomb est tout comme le mur de la Citadelle et du Roy Henry qu’il vénère tant. Lors du salut final, l’architecte accompagne son interlocutrice à sa voiture et dit :« J’ai eu un parcours intéressant. J’ai toujours fait le choix d’un combat de civilisation et pas d’un combat de classe. Dans une société où l’esclave devient roi, à quel moment j’analyserai le roi ou l’esclave ? Qui devient quoi ? Je n’ai pas été un élève ni de Jésus ni de Marx. Les intellectuels haïtiens ne sont pas des rebelles. Le révolutionnaire appartient à un courant de pensée. Et le rebelle n’a pas de courant de pensée. Donc je suis un rebelle. » C’est sa façon bien à lui de se définir.

Ce monsieur de 69 ans salue de la main, prend la rue en direction du Champ de Mars, se retourne et lance, avec un grand sourire : « c’est un honneur de continuer à servir la République. » C’est la marque Patrick Delatour.

Monique Clesca, moniqueclesca@gmail.com ; Twitter : @moniclesca
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