Migration

Moins nombreux, les Haïtiens continuent de s'envoler vers le Chili qui n'a pas changé ses règles d'admission

En franchissant l’imposante barrière grise de l’aérogare Guy Malary ce lundi matin, un constat s’impose. La forte affluence de la belle époque des départs massifs pour le Chili s’est considérablement réduite. Plus besoin de jouer des coudes ni à l’intérieur ni aux abords de l’aérogare. En effet, ailleurs qu’à l’aérogare Guy Malary, le processus d’enregistrement des passagers, une centaine et plus, et de leurs bagages passerait aisément pour celui de n’importe quel vol commercial normal à destination d’un pays quelconque.

Publié le 2018-03-12 | Le Nouvelliste

National -

10h17. Pour ce premier jour ouvrable de la semaine, il n’y a pas les scènes habituelles de prise de photo dans la file d’attente des candidats au Chili, attendant docilement leur tour pour se faire enregistrer ni les grandes multitudes qui ont forcé l’Autorité aéroportuaire nationale (AAN), en début d’année, à les faire embarquer à l’aérogare Guy Malary en vue de décongestionner l’aéroport international Toussaint Louverture.

A l’origine de cette baisse de régime, la décision des autorités chiliennes de refouler en Haïti plus de 160 migrants haïtiens le 6 mars en cours après qu’ils ont été retenus à l’aéroport de Santiago. En raison de l’augmentation exponentielle des ressortissants haïtiens déclarés inadmissibles au Chili, la compagnie aérienne Latin American Wings (LAW) a suspendu lundi dernier temporairement ses vols (Port-au-Prince/Santiago).

S’il arrive parfois que des migrants soient refoulés, c'est la première fois qu'un groupe aussi important de personnes s’est vu refuser l'entrée au Chili depuis le début de l'immigration haïtienne vers ce pays. Des chiffres émanant de la police chilienne attestent une diminution significative du nombre d'Haïtiens renvoyés dans leur pays après leur arrivée pour avoir été incapables de prouver leur statut de touriste. Ainsi, 312 compatriotes ont été renvoyés du Chili l'année dernière contre 718 en 2016.

En réponse à cette situation susceptible de créer un vent de panique, l’ambassadeur du Chili en Haïti, Patricio Utreras Diaz, contacté par le journal, a tenu à préciser que « l’ambassade du Chili tient à informer qu’il n’y a pas eu de changements en ce qui concerne les conditions d’entrée au Chili ».

« Les personnes de nationalité haïtienne qui veulent se rendre au Chili en qualité de touriste, peuvent le faire avec leur passeport valide et pour une période maximale de 90 jours, sans qu’il soit nécessaire d’avoir un visa », a souligné le diplomate indiquant que la raison de la récente non-admission au Chili de plusieurs dizaines de citoyens haïtiens est due à la présentation de fausses informations par ces derniers, dont la plupart sont liées à leur réservation d’hôtel.

Les personnes en partance ce lundi 12 mars 2018 n’ont pas attendu les mots de l’ambassadeur Diaz pour tenter leur chance. Elles croisent leurs doigts pour qu’elles ne soient pas refoulées elles aussi. Elles savent que le risque existe, mais, elles le minimisent car elles se disent déterminées à faire le grand saut vers l’inconnu plutôt que de rester dans cet enfer qu’est devenu Haïti. Arriver à bon port ou se faire renvoyer, cela se joue à quitte ou double dans la cour de l’aérogare Guy Malary.

D’habitude, les gens qui s’apprêtent à voyager sont contents, ils sont excités, mais à l’aérogare Guy Malary, c’est la résignation qui se lit sur leur visage. La preuve qu’ils ne partent pas de gaieté de cœur. Hagards, regards résignés, dès leur arrivée, ils font la queue pour se faire enregistrer sans pour autant connaître l’heure à laquelle leur avion décolle. Ainsi fonctionne le monde des vols charters.

En Haïti, il est plus facile pour un jeune de passer par le chas d’une aiguille que de trouver du travail et lorsqu’il finit par en trouver, fait remarquer un des passagers, qui a préféré taire son nom, il se fait humilier, harceler. Ce dernier dit miser beaucoup sur la miséricorde divine pour ne pas se faire refouler par les autorités chiliennes. A la question si tous ses papiers sont en règle, il répond, imperturbable, qu’il a fait tout ce qu’il a pu pour qu’à son arrivée, il ne se fasse pas renvoyer.

Comme le rappelle à juste titre l’ambassadeur du Chili, Patricio Utreras Diaz, « toute personne qui souhaite entrer au Chili comme touriste, indépendamment de sa nationalité, sera consultée par les autorités migratoires, en ce qui a trait à la durée de son séjour, sa réservation d’hôtel et la capacité financière, ce qui permet de confirmer son statut de touriste en entrant au Chili ».

S’il n’existe pas de cohérence entre les renseignements fournis par la personne et le statut de touriste, a ajouté l'ambassadeur Diaz, les autorités migratoires ont le pouvoir de refuser son accès au pays. Cela a été le cas de 167 migrants haïtiens embarqués le 2 mars dernier à bord d’avions des compagnies aériennes Copa Airlines, One et Latin American Wings (Law), qui auraient vécu de très mauvais moments durant les 4 nuits passées à l’aéroport de Santiago, a appris le GARR, avant d’être reconduits en Haïti par l’immigration et la Police d’investigation chiliennes.

En ce sens, le GARR estime opportun que les autorités haïtiennes trouvent la meilleure formule afin d’encourager les Haïtiens à rester chez eux pour les dispenser d’avoir à aller chercher une vie meilleure en territoire étranger. Citant la Police d’investigation chilienne, le GARR souligne que 104 782 migrants haïtiens sont entrés au Chili durant l’année 2017.

Une tendance qui tend à se renforcer pour l’année 2018 en cours si l’on ne tient compte que de la détermination des migrants haïtiens, prêts à tout pour s’en aller, jusqu’à adopter un nouveau code de conduite. Ils sont disciplinés et peu bruyants. Ils se parlent mais sans hausser le ton. En laissant l’espace de l’enregistrement, ils embrassent, sans effusions, parents et proches avant de se diriger vers la salle d’embarquement. Pas de « selfie » non plus. Juste un sourire crispé avant de faire le grand saut.

Avec le retour au pouvoir du milliardaire de droite Sebastian Piñera ce dimanche 11 mars, les migrants haïtiens sauront assez tôt à quoi s’attendre, car le président milliardaire prévoit de faire voter une nouvelle loi migratoire pour remplacer la législation actuelle, vieille de plus de 40 ans.

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