Haïti entre nostalgie africaine et haine profonde

Publié le 2019-05-09 | Le Nouvelliste

Le 5 décembre 1492, les Espagnols, sous la direction du navigateur Christophe Colomb, envahirent l'île d'Ayiti, terre des hautes montagnes, la baptisèrent Hispaniola, s'y établirent en 1493 et l'exploitèrent servilement pour lui soutirer de l'or en utilisant la main d'œuvre de la population d'alors appelée Taïnos ou Arawaks qui n'étaient pas plus que cent mille qu'ils allaient remplacer plus tard par une main-d'œuvre africaine.

Ainsi, avec la disparition brutale des autochtones, dix ans après, soit en 1503, l'Espagnol, Nicolàs Ovando, gouverneur à l'époque, avait dû faire venir une grande majorité d'esclaves du Dahomey, de la Guinée et du Nigéria.

Dans la foulée, il y avait les Français, les Anglais, les Portugais et les Hollandais qui s'accaparèrent aussi des terres. C'est ainsi que l'île de la Tortue, île adjacente de l'île d'Ayiti, était occupée par des Français qui gagnaient tout le Nord-Ouest en 1627.

Puis, après l'abandon des Espagnols de la partie occidentale de l'île qu'ils avaient fini d'exploiter de façon abusive jusqu'à sa dernière ressource minière pour s'installer à la partie orientale, les Français avaient fini par occuper cette partie de l'île qu'ils finissaient par avoir définitivement après le traité de Ryswick en 1697 et faire d'elle une colonie française, et y officialiser leur souveraineté en 1777, avec le traité d'Aranjuez.

Pour s'adonner à la culture de la terre, les Français voulaient plus de main-d'œuvre. De là, la traite négrière s'officialisa et s'institutionnalisa. Haïti, Saint-Domingue à l'époque, était transformée en une vaste société de plantations.

Maintenant, comprenons des gens détachés de leurs terres, de leurs familles, de leurs cultures, de leurs langues, en gros de leurs identités, vendus comme esclaves, déshumanisés aux fins d'être exploités et réduits à des machines laboureuses et domestiques; des marginalisés qu'on alimente de sévices et de mutilations !

Là, nous sommes en face des gens animés de deux sentiments. Premièrement, un sentiment de nostalgie de leurs terres natales; deuxièmement, un sentiment de haine pour le territoire hôte dans lequel ils sont martyrisés et maltraités.

En d'autres termes, nous sommes en face d'une population de noirs animés d'une nostalgie africaine et d'une haine profonde pour leur territoire d'accueil.

Alors, c'est quoi la nostalgie? La nostalgie se définit par le Centre national de ressources textuelles et lexicales comme un état de tristesse causé par l'éloignement du pays natal. La nostalgie est le regret du pays natal…

Cette définition étant considérée, il est un fait que les esclaves venant de l'Afrique, aussi loin de leurs propres espaces, vivaient une grande nostalgie. Et, combien avaient été leurs regrets d'être dissociés de leurs terres et de leurs habitudes! Cette nostalgie fut grande non seulement parce que les Africains avaient été détachés de tout ce qui était leur, mais parce qu'ils y ont été forcés. Contrairement aux colons français qui étaient partis en conquête; contrairement aux protestants anglais qui fuyaient leurs terres pour venir s'installer en Amérique pour des raisons religieuses et leurs corollaires. Donc, le sentiment de nostalgie que nourrissaient les esclaves se veut être naturel que normal.

Et, qu'en est-il de cette haine profonde exprimée pour la terre d'accueil? C'est quoi la haine? La psychanalyste Marie-Claude Defores considère la haine comme "une force délibérément déstructurante et déshumanisante..."Et le psychanalyste Pierre Delaunay renchérit pour dire et: "Celui qui hait dénie toute existence à l'objet de sa haine ; au point de la supprimer si elle se manifeste moindrement. [...] Il pétrifie l'autre en sorte qu'il n'existe que très peu et, si ce n'est pas suffisant, il le tue. L'existence de l'autre, il n'en veut rien savoir."

De par ces deux définitions de la haine, nous pouvons comprendre que les esclaves venant de l'Afrique ne peuvent, en aucun cas, avoir de l'amour pour le lieu où ils sont martyrisés, maltraités, et exploités de façon abusive et arbitraire. Au fait, ils exprimeraient cette haine de deux façons, soit par la fuite de l'espace dantesque et cauchemardesque dans lequel ils ont évolué, ou par un déni ou une négligence de cet espace qui leur rappelle trop de mauvais souvenirs qui sont les uns comme les autres indélébiles.

En ce sens, la nostalgie et la haine qu'éprouvaient nos ancêtres desquelles nous ne pouvons nous échapper facilement ont été transmises d'une génération à l'autre. Car, il a été établi par des études épigénétiques que des traumatismes vécus par des ancêtres sont susceptibles d’être transmis d’une génération à une autre. D’un point de vue biopsychosocial, cette transmission découlerait de mécanismes génétiques, de la trajectoire développementale, des facteurs familiaux et de l’environnement social, lit-on dans l'introduction de "Pensée afro-caribéenne et (psycho)traumatisme de l'esclavage et de la colonisation" de Judite Blanc et Serge Madhère.

En conséquence, pouvons-nous affirmer qu'Haïti souffre des traumatismes réels de son passé.

Jusqu'à présent, nous pouvons constater un comportement chez les Haïtiens à considérer Haïti comme un pays qui ne leur appartient pas.

De fait, aucun Haïtien ne manifeste la volonté de rester en Haïti, sinon ceux qui voient un intérêt palpable ou égoïste. Nous sommes tous en mode plier bagages, nous ne nous sentons pas bien "chez nous", nous voulons rentrer chez nous, mais comme l'Afrique est un peu loin d'ici, nous sommes prêts à faire escale dans d'autres pays jusqu'à rentrer au bercail; des fois, le manque de temps et faute de moyens font que nous restons dans des pays de transit, pendant que notre vraie destination serait de rentrer à la maison.

De nos jours, le constat est macroscopique, Haïti est haïe par ses propres filles et fils. Cela est visible au travers de toutes les couches de la société haïtienne et démontré par une véritable nonchalance exprimée envers le pays. Chacun exprime cette haine pour Haïti d'une façon ou d'une autre.

Nous nous en foutons pas mal des maux du pays. Nous ne manifestons aucun intérêt à faire d'Haïti un espace où nous pouvons vivre en toute sécurité, sans aucune inquiétude pour l'avenir de nos enfants. Nous inspirons d'autres à la haïr autant que nous, et les plus jeunes à la haïr davantage. Le déni total du pays est flagrant. Nous exprimons une aversion profonde pour le pays au point de vouloir le supprimer. À titre d'exemple, la liste serait longue mais non-exhaustive.

Environ quatre cents années passées en esclavage, arrachés en grand nombre de nos terres d'origine par la métropole française qui exerçait d'un côté de l'île une colonie purement d'exploitation, à la différence de l'Espagne qui exerçait de l'autre côté une colonie de peuplement, notre attitude est donc compréhensible quand nous songeons dans quelles conditions pitoyables nous étions forcés de quitter l'Afrique pour venir jusqu'ici, asservis, réduits à des moins que rien; de même que l'expression du dégoût pour cette terre de la part de nous autres haïtiens quand nous savons tout ce que nous y avons enduré au temps de l'esclavage.

Au lendemain du 18 novembre 1803, après la bataille de Vertières, la toute dernière avant la proclamation de notre indépendance, le premier janvier 1804, le pays semblait faire face à deux décisions:

1) une fois libéré des blancs prendre le chemin de chez soi; ou

2) construire un pays dans lequel nous pouvons vivre en toute liberté.

Si nos ancêtres chevauchaient sur ces deux décisions, le temps ne leur avait pas donné la chance de choisir entre elles; la voulonté de se libérer des jougs de l'oppresseur l'emportait sur la joie qu'ils exprimaient après cette grande victoire.

Aujourd'hui, n'est-il pas temps de finir de s'apitoyer sur cette nostalgie africaine qui a trop duré, obstacle à notre développement; d'arrêter cette haine profonde qui, depuis tantôt plusieurs siècles, ronge à la fois le pays et nous, et à la place, de lui manifester de l'amour et faire d'Haïti un pays digne de son nom?

Ramong Gédéon (RaGe)gedeonramong@yahoo.fr1er mars 2018 Auteur

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