Des exemples dont on peut s'inspirer

Publié le 2018-03-07 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Introduction

La bonne volonté, la volonté politique d’un homme ne suffit pas et ne suffira jamais à transformer une société. Il faut bien plus, oui beaucoup plus. Il faut l’organisation et la mobilisation de tout un peuple dans ses principales composantes. Ce qui signifie, la mise en confiance des secteurs revendicatifs dans le cadre d’un projet national global.

Soulevés par l’espoir, ils se sentiront interpellés.

Alors, ils mettront la main à la pâte avec enthousiasme, pour construire, inventer, proposer, critiquer ce qui est mal fait, forcer les dirigeants à corriger, quand c’est nécessaire et penser l’adversité.

1- Construire. Construire ou reconstruire un pays est une tâche titanesque, et seules « les mains magiciennes » du peuple haïtien (pour paraphraser un historien) peuvent relever avec succès un tel défi. Tout le monde a les yeux tournés aujourd’hui vers la Chine continentale. Des économistes, des hommes d’affaires, l’homme de la rue… Mais presque tous ont oublié les choix, les sacrifices, la détermination de tout un peuple depuis 1949. Les mains des millions de Chinois et de Chinoises, et les pieds aussi, partout. Construisant les routes, les ponts, relevant l’agriculture, s’éduquant, se soignant, multipliant les PME à côté des champs. Bien avant l’arrivée massive des bulldozers et autres engins mythiques, superbement coûteux et si souvent mal utilisés chez nous. Pour finir, n’oublions jamais, la propreté et la beauté de Port-au-Prince le 7 févier 1991. C’était l’œuvre d’un peuple debout et fier !

2- Inventer et proposer. Au lendemain de 1804, que firent donc les grandes masses paysannes ? Elles ont inventé un nouveau pays. À partir d’un champ de ruines. Contre vents et marée, ce peuple a inventé son vivre ensemble en labourant, en semant et en récoltant café, cacao, maïs, pois, riz, patate, banane, etc. En jouant du bandjo, du tambour et du violon, en dansant et en priant aussi. Elles ont proposé la convivialité, la fraternité et le partage.

3- Penser l’adversité. Car, ceux qui bénéficient du statu quo actuel ne vont pas accepter sans broncher, la perte des privilèges et des richesses dont ils jouissent, au détriment des grandes majorités. Ne pas en tenir compte, c’est aller droit vers l’échec.

4- La cohérence comme guide de l’action

Il existe dans le passé des efforts méritoires qui doivent être connus. Dans le domaine socio-économique, de nombreuses initiatives ont été adoptées, de multiples travaux ont été effectués sous le gouvernement du président Sténio Vincent en liaison avec des plans nationaux et régionaux.

Il est intéressant d’analyser la cohérence des chantiers mis en branle, eu égard aux moyens dont disposait le budget national et aux soucis de progrès économique du pays.

C’est l’un des rares dirigeants haïtiens, après Soulouque, à avoir compris le rôle économique prépondérant de la paysannerie dans la création de la richesse nationale, et à avoir pris un train de mesures pour sa réhabilitation. Il y a eu dans ce sens un effort constant dirigé vers l’autosuffisance dans divers domaines.

Nous retrouvons la cohérence d’un projet national global dans la liaison : Infrastructures routières et publiques- extension et diversification agricole, réorganisation de l’enseignement rural, organisation de l’enseignement professionnel et encadrement de la paysannerie.

5-Travaux publics et infrastructures routières sous la présidence de Sténio Vincent

L'administration de Sténio Vincent avait compris qu’il ne fallait pas, en construisant les routes, imiter ce qui see faisait à l’étranger sous prétexte de « modernité ». Il fallait plutôt réaliser des travaux utilitaires qui seraient progressivement améliorés et régulièrement entretenus, en rapport avec les capacités budgétaires du pays et les besoins de la production et de la commercialisation.

En six ans (1930-1936), 18 ponts furent jetés sur des rivières. Une douzaine de routes agricoles servant de débouchés à la production furent construites ou réhabilitées. 23 routes interdépartementales et interurbains furent construites.

Les préoccupations dans le choix des travaux reposaient essentiellement sur les zones productives. De là la construction des routes interurbaines, mais aussi l’aménagement de divers sentiers agricoles. Citons :

• L’axe Croix-des-Bouquets / Ganthier ainsi que la réhabilitation de divers tronçons connexes devant faciliter le déplacement des cabrouets à bœufs assurant le transport de la canne à sucre vers l’usine et les guildives, et permettre aussi les échanges de produits entre les diverses habitations ;

• L’axe St-Raphaél / Dondon/ Carrefour Ménard visant à établir l’intercommunication des centres productifs du Nord-Est ;

• La route Port-de Paix / Anse à Foleur poursuivant l’intensification de la production de figues-bananes dans la région et le transport de cette production.

• La route Pont-Sondé / Verrettes visant le développement agricole de toute la région.

• Plusieurs sentiers ou routes agricoles réhabilités pour faciliter les échanges : le sentier Bonne-Fin / Baradères / l’Asile / Changieux ; le Sentier Kencoff / Robin vers le Morne La Selle, les routes vicinales interconnectant plusieurs habitations de la Plaine du Cul-de-Sac, etc.

• D’importants marchés du département du Sud allaient être desservis par la construction de la route Carrefour Joute / Port-à-Piment / Carrefour-Charles /Corail, desservant d’importants marchés du Grand Sud.

D’autres travaux d’utilité publique furent entrepris comme l’aménagement de plusieurs ports de province pour le transport des produits d’exportation, notamment la figue-banane et le café. Des villes secondaires comme Anse- d’Hainault ou Chardonnières recevaient des transporteurs qui chargeaient leurs denrées. Et les paysans recevaient directement l’argent de la vente de la figue-banane des mains de la compagnie. Selon l‘agriculteur Saint-Vilus Jean-Baptiste , la vie du paysan producteur avait connu une nette amélioration.

Par ailleurs les paysans producteurs de plusieurs zones caféières reçurent une subvention de l’Etat pour la construction de glacis.

6- À propos de l’enseignement en milieu rural

Ce qui est intéressant à noter dans le projet éducatif sous la présidence de Vincent, c’est la priorité accordée à l’enseignement en milieu rural qui fut totalement réorganisé. Et il faut ajouter tout de suite qu’il s’agissait d’un projet global qui visait à lier l’éducation et la production. Ce n’était pas un projet concocté ailleurs, mais un plan national qui visait à fournir au paysan les connaissances pour produire plus et mieux, mais aussi pour améliorer ses conditions générales de vie. Ce projet visait aussi une meilleure intégration des zones productives. Dans ce sens, plusieurs bourgs qui appartenaient nominalement au monde urbain, mais en fait étaient des communautés à économie rurale, furent raccordés au système éducatif du milieu rural. L’encadrement fourni par l’État était alors substantiel.

Les instituteurs ruraux furent sélectionnés par voie de concours. Les écoles rurales furent réorganisées, encouragées à aménager leur espace-jardin expérimental. Les élèves apprenaient à fabriquer des objets utiles, les instituteurs et les élèves accompagnaient les paysans dans l’amélioration de leurs plantations, et participaient à maints travaux d’utilité publique en faveur de leur communauté.

Des associations de parents et de fermiers furent encouragées par l’État à travers la direction de l’enseignement rural. Au cours des réunions, on abordait les questions d’hygiène, les problèmes rencontrés par les fermiers dans le processus productif, les lois édictées par le gouvernement concernant l’agriculture et tout sujet d’intérêt général. Les distributions de plantules et d’instruments agricoles se faisaient au cours de ces réunions.

Beaucoup d’associations de fermiers se transformeront en coopératives de production réunissant : agriculteurs, éleveurs, pêcheurs et artisans. En 1941, 104 coopératives étaient enregistrées sur tout le territoire national. La plus importante, celle de l’Artibonite, forte de 10 000 sociétaires, mettra en valeur 24 000 carreaux de terre.

7- À propos de la formation professionnelle

L’autre mesure d’importance capitale adoptée sous l'administration de Sténio Vincent, ce fut l’impulsion donnée à la formation professionnelle, comme nécessaire accompagnement des entreprises nationales naissantes ou à renforcer, par la création du Service national de l’enseignement professionnel et la réorganisation de l’enseignement professionnel.

Les métiers les plus divers furent enseignés : ébénisterie, charpenterie, maçonnerie, mécanique, électricité, coupe, cordonnerie, ferblanterie, tissage, reliure, forge, modelage, tournage, vannerie, broderie, cartonnage, sans compter une section des beaux-arts.

Des techniciens chevronnés sortirent de ces écoles et assurèrent le bon fonctionnement des nouvelles industries. Beaucoup de pièces de rechange pouvaient être créées ici même en Haïti.

La cordonnerie et la coupe masculine et féminine connurent un grand essor. Des associations de maîtres cordonniers et de maîtres tailleurs furent créées. Certaines publiaient leur propre bulletin. Le prestige des métiers commençait à s’imposer. Toutes les couches sociales s’habillaient chez nos tailleurs et nos couturières. D’importants magasins de chaussures fabriquées en Haïti virent le jour dans plusieurs grandes villes du pays. De même, les grands ateliers d’ébénisterie de renom approvisionnaient tout le territoire national.

Cet apprentissage fut accompagné d’expositions périodiques dans toutes les provinces où fonctionnait une école professionnelle et dans la capitale, avec la participation de toutes les industries nationales. D’ailleurs, la plupart des techniciens formés travaillaient dans les industries du pays.

Il est à noter qu’à l’époque, les étudiants stagiaires à titre d’entraînement, confectionnaient tout le mobilier dont les bureaux de l’État avaient besoin.

Parmi les centres de formation professionnelle les plus prestigieux, nous pouvons citer J.B. Damier, l’École professionnelle des frères salésiens, l’École des sœurs salésiennes, l’École professionnelle de Jérémie.

Myrtha Gilbert 20 février 2018 Auteur

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