Police nationale et sécurité publique en Haïti

Publié le 2018-03-01 | Le Nouvelliste

Société -

Dès sa naissance en juin 1995, la Police nationale d’Haïti (PNH), qui est une réponse positive à l'une des nombreuses revendications du peuple haïtien, évolue sur un terrain totalement miné. Normativement prévue en tant que l’une des deux composantes de la force publique haïtienne, aux côtés des Forces Armées (respectivement pour garantir le maintien de l’ordre public et assurer la défense nationale, la sécurité publique en amont), elle s’est retrouvée plutôt seule au moment de voir le jour. C’est-à-dire une PNH née dans un contexte prenant au dépourvu et les textes de loi réglementaires et la Constitution de 1987 dans leurs prévisions. De telle sorte qu’à sa parution, les provisions legales sont déjà soit insuffisantes, soit inadaptées. Outre sa solitude impromptue! D’où une naissance piégée! Et ses premiers pas sur du sable mouvant ne parvenaient pas à susciter la confiance sociétale qu’il fallait! Au contraire, elle a dû faire face à une flopée d'actes d’intimidation de la part des éléments dispersés de l’armée qui venait d’être démantelée en 1994, on se le rappelle par la décision maladroite du président d’alors, Jean-Bertrand Aristide, aidé par l’intervention militaire des États-Unis d’Amérique dirigés par le président Bill Clinton.

Comment la PNH va-t-elle pouvoir s’en sortir, face aux immenses défis sécuritaires, aux conséquences des crises sociales et économiques et aux vides abyssaux que la disparition de l’armée venait de créer dans le pays?

Les choix politiques, sociaux et économiques des dirigeants sont en défaveur de la PNH et de la société. Ils n’ont pas permis à la police de se développer, de renforcer de manière à se colleter aux nombreux défis. Au contraire, une certaine main basse politique s’est emparée d’elle, l’a désorientée des voies d’affermissement déjà trop rocailleuses en 2001-2004. C’est sa politisation en cette période dominée par les Lavalas. Le peuple haïtien, entre-temps, perdu dans des recherches vaines d’une éclaircie sécuritaire globale, ne sachant à quelle planche de salut s’accrocher, se voit plongé davantage dans des gouffres de désespoir et d’insécurité. L’on se demande donc comment se protéger, y compris le policier lui-même pourtant formé spécialement pour protéger ce peuple. L’on n’a pas vu une volonté réelle de renforcer au rythme nécessaire la PNH, ni la justice aux prises avec leurs besoins impérieux de réforme; somme exponentielle donc des conséquences de nos inconséquences. De telle sorte que les inquiétudes de la vie en Haïti se sont extraordinairement exacerbées.

En général, la sécurité est et demeure une question cruciale pour tous, en tout temps et en tout lieu. Cependant, du train que ça déraille au pays, l’on se demande que fait l’État lui-même en sa propre situation de panique et même de suicide? En tant que la première personne morale, lui qui en principe possède, comme le conçoit Raymond Carré de Malberg « la puissance suprême d’action, de commandement, de coercition » et de régulation, se retrouve plutôt incapable de réagir aux menaces d’insécurité, voire de se sécuriser. Si vrai que les employés publics (excepté les secteurs police et santé) ne travaillent plus le soir, et par conséquent il devient commode de bloquer des rues, la circulation en plein jour, sous prétexte de travailler. Travailler en paralysant tout entraîne dérangement et lassitude des populations dans leurs activités. Parce que les immondices s’érigent en montagne! Pourquoi pas la nuit? Et où est passée la mairie chargée du nettoyage en permanence, qui laisse ainsi les fatras perturber la ville? Comment est-elle si impuissante, indifférente, amorphe? Tandis que la population agit, réagit à qui mieux-mieux à toute forme d’insécurité, de misère, l’État est en léthargie! Face à ces scènes obscènes, elle se résigne à marcher sur des détritus, se boucher le nez, ou faire volte-face! Quant aux vendeurs et marchands de nos marchés, ils s’assoient, vendent, mangent sur les fatras. Sapristi! N’est-ce pas vrai que des technologies modernes fonctionnent en matière de transformation des fatras en énergie? Quoi! L’État haïtien n’en sait rien, n’en dit « mot »! La « bourgeoisie » non plus! Personne! Sinon les mots plaintifs et impuissants des populations! L’on continue à s’interroger, perplexe, est-ce que nos policiers nationaux eux-mêmes savent qu’ils ont le droit et le devoir d’empêcher quiconque de déverser des fatras dans les rues? C’est prévu par la loi, notamment celle de 1994 portant création… de la PNH en son article 7! Salubrité publique donc abandonnée! Pourtant, relevant des attributions classiques policières, la salubrité publique forme avec la tranquillité publique et la sécurité publique la trilogie traditionnelle de l’ordre public.

Y étant, creusons un peu plus cette trilogie! A bien voir, la PNH opère à 100% sur la sécurité publique. Malgré ses moyens précaires, elle patrouille. Patrouille: âme et arme par excellence de la prévention. Elle réprime la délinquance, la criminalité et le banditisme en recherchant leurs auteurs et en les déférant aux tribunaux répressifs, etc. Selon ses « capacités »! C’est le volet sécurité publique dans ses deux composantes de police administrative et police judiciaire. Quid de salubrité et tranquillité publiques? La PNH ne fait que les subir. Qui pis est : désormais, elle enterre ses morts, valeureux policiers tombés sous les balles assassines dans l’exercice de leur fonction, comme une mère impuissante. Silence tapageur face aux bruits nocturnes, aux tirs perdus d’armes à feu de certains téléspectateurs de match de football, etc. Qu’est-ce que cela veut? Est-ce la faute de la PNH? Loin de là! Ce sont nos gouvernements qui mettent en veilleuse leur privilège d’exercice de la puissance publique, suprême d’action, de commandement et de coercition. Ainsi, la PNH aura beau se révéler de bonne volonté, imaginative. Malgré son imagination, ses efforts, les pièges ne sont pas défaits! Ses faiblesses demeurent et l’appui gouvernemental n’est pas exemplaire! Malgré tout, elle reste debout, arme de prédilection brandie : les PATROUILLES! Patrouilles à pied, vélo, moto, auto, « bateau », « hélico ». Car, il faut bien le retenir, parmi les stratégies policières possibles et imaginables, il n’y a pas mieux que les patrouilles préventives. C’est que la finalité de l’État ne consiste pas à remplir ses geôles, mais à prévenir les penchants délictuels et à instaurer la paix!

Donc, le citoyen qui observerait une absence prolongée de patrouilles dans des endroits où elles devraient être obligatoires, même si l’on peut toujours alerter la PNH, mais en termes de solution, il vaudrait mieux interpeler les ministères: Justice et Sécurité publique (sa secrétairerie d’État concernée), Intérieur et Collectivité territoriale, au lieu de CRO ou du commissariat le plus proche qui eux-mêmes s’en plaignent souvent en vain auprès des hautes instances placées pour fournir les moyens de travail. C’est au pouvoir en place d’assumer ses responsabilités vis-à-vis de la PNH et de la population qui les paie pour donner des résultats et du rendement en termes de besoins et de droit aux services publics. Car la PNH une fois les moyens disposnibles ne saurait ne pas s’atteler à la tâche. Elle n’est qu’une force exécutante qui connaît un contrôle hiérarchique normalement serré. Par ailleurs, s’il y a dérives au niveau de la Justice, et du fait qu’il y en a, c’est le CSPN qui droit rencontrer le CSPJ pour remettre les pendules à l’heure!

La PNH peut-elle accomplir objectivement sa mission dans de telles conditions?

Oui et non! Oui, si l’État n’agit pas à l’égard de la PNH avec avec à l'esprit que la sécurité publique est un paquet très complexe, dont il faut savoir vider, compter le contenu, mémoriser forme et fond de chaque pièce et prendre les mesures appropriées pour chacune d’elle. Sinon elle ne pourra pas! Elle ne pourra pas, malgré la connaissance des pièces (pièces ici sont les différentes couches de la société, les positions très stratégiques, institutions appelées à les manoeuvrer, etc.), si toutes les dispositions idoines ne sont pas prises. Exemple, sur la sécurité publique, si on ne s’attaque pas à cette crise de non production nationale qui entraîne exode rural et bidonvillisation, exode national et émigration massive, pauvreté et misère, population active au chômage, sans une vigie totale en amont et en aval contre toute forme de corruption, capacité de mettre hors d’état de nuire tout vagabond à col blanc, etc. la réponse reste non.

Mais si, au contraire, l’État comprend la problématique sécuritaire, dans toute sa transversalité et sa complexité et agit en conséquence : augmentation rapide des effectifs, équipements adéquats, professionnalisation, oui, la PNH le pourra! Avec ou sans l’armée. Avec l’armée, une armée strictement loyale envers les lois de la République et le peuple haïtien, le pays sera plus sûr. Sans l’armée, une PNH multipliée par 3, bien équipée et disciplinée, sécurisera le pays normalement. Et, mieux encore, elle ne sera plus la proie des assassins. Nous osons le dire crûment : au lieu de deux forces mal équipées susceptibles de multiplier des bavures sur la population civile, il vaudrait mieux avoir uniquement une PNH très professionnelle. Mais si le choix porte sur deux, elles doivent être aussi bien équipées et entraînées. Il importe de se le rappeler, plus des gens en arme sont faibles, plus ils sont dangereux pour la sécurité générale dans tous les sens!

Alors, notre PNH, grand acquis des revendications nationales et populaires, doit être maintenant l’objet de bienveillance spéciale des Haïtiens. Bienveillance à son égard peut signifier par exemple une société qui l’appuie dans ses efforts pénibles de sécurisation, service à la population, protection des vies et des biens. Que la société lui témoigne du respect. Qu’elle lui accorde sa collaboration dans les combats contre le banditisme. Qu’elle lui témoigne son importance. Qu’elle lui soit loyale en n’opposant point d’obstacles à ses initiatives. Qu’elle l’appuie par la courtoisie, l’obtempérence à ses ordres légaux, la fourniture gratuite des informations, etc. Toute police en a besoin. La PNH encore davantage. Cependant, nous attendons d’elle la manifestation du respect scrupuleux des lois, des droits de l’homme, des institutions, des libertés individuelles. Sa prière à Dieu, l’Autorité Suprême, doit être de réduire les bévues et d’échapper aux bavures!

Enfin, reconnaître que la PNH est la population et la population est la PNH. Marcher comme à la guerre, contre la corruption, les abus, l’impunité et l’injustice. Ainsi, ce sera la pierre de chacun à la construction effective de la sécurité et de la paix d’Haïti.

Hubert Jadotte hubertjadotte@gmail.com Auteur

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