Chroniques de voyages

Ouamaminthe : entre l'espoir et la détresse

Publié le 2005-05-31 | Le Nouvelliste

A la frontière haïtiano-dominicaine, dans le « no man's land » entre deux barrières, sous le double regard de la MINUSTAH et des soldats dominicains, une foule impatiente attend que les barrières haïtiennes soient ouvertes. Du côté haïtien, des voitures sont alignées qui attendent, calmement, de se rendre en territoire dominicain. Des commerçants font la queue. Debout. Impossible de s'asseoir. Le service d'accueil, version haïtienne n'est qu'une mare boueuse où, tranquillement, des cochons biens gras vaquent à leurs occupations habituelles dans les déchets et l'eau puante. Juste à côté, des commères bien grasses font bouillir la marmite tandis que des clients affamés, les pieds bien ancrés dans la vase, jouissent du plaisir indescriptible de manger à côté des cochons, comme si de rien n'était. Des banques de borlette s'alignent des deux côtés de ce qui aurait pu passer pour une route, au moyen-âge. Un peu plus loin, des tanks de la MINUSTAH gardent les frontières de notre République libre et librement occupée et attendent la venue des policiers haïtiens qui, semble-t-il, tardent à ouvrir le passage à ceux qui veulent rentrer chez eux. Il est 9 heures du matin, ce dimanche 29 mai. La MINUSTAH est ponctuelle -cela fait longtemps qu'elle est là-, les employés de la douane aussi. Côté dominicain, les barrières sont ouvertes depuis belle lurette. Côté haïtien, une mare boueuse attend, sûre d'elle, de pouvoir souiller les chaussures de ceux qui oseront pénétrer sur le territoire. Triste spectacle pour celui ou celle qui, arrivant de Dajabòn, s'apprète à découvrir les vestiges de ce qui fut la « perle des antilles ». Espoir et détresse Ouanaminthe, pourtant est une ville prospère. Le commerce y est florissant. Les recettes douanières mensuelles excèdent les deux millions de gourdes, en dépit de la contrebande, contrebande incontournable vu l'insignifiance de notre surveillance frontalière, faute de ressources humaines et logistiques. Pour la grande majorité des habitants de la ville, le problème réside et a toujours résidé dans le fait que l'Etat, port-au-princien et centralisateur, absorbe toutes les ressources, agissant en prédateur, sans faire le minimum de ristourne en matière de service. Pas d'électricité, pas d'eau, pas de route, pas même un chemin goudronnée conduisant de la frontière à la douane. Pourtant des taxes sont perçues (il existe naturellement un bureau des contributions) et le poste frontalier rapporte. De quoi désespérer. Et pourtant, l'espoir est là ! Il est partout ! Si Ouanaminthe parait, par endroit, sale et laide, ce n'est sûrement pas la faute de ses habitants qui ne peuvent, en aucune façon, gérer une ville qui connait une expansion démographique extraordinaire, sans aucune planification urbaine. Il n'existe pas d'égout, pas de canalisation. Le réseau hydraulique est obsolète, la population se méfie du peu (vraiment très peu) d'eau qui sort de ses robinets et ne l'utilise que pour la lessive et la toilette. Il n'y a plus d'officier sanitaire. Sporadiquement, l'EDH crache quelques kilowatts. L'eau et l'essence viennent de Dajabon ou de ses environs. Alors, que faire ? Tout peut encore être fait. Différent de Port-au-Prince qui passe pour irrécupérable, Ouanaminthe est, ville vierge, ville-bébé, facilement gérable dans la mesure où certaines infrastructures sont rapidement implantées qui respecteraient les concepts d'urbanisme et de protection environnementale. Construit sur un terrain plat, sans écueil, La ville peut être facilement drainée. L'eau, ressource essentielle, est présente en abondance dans le sous-sol et n'attend que la bonne volonté de ceux qui voudraient bien l'exploiter. Les Dominicains le font bien de leur coté, puisant dans la nappe phréatique commune, et arrivent à satisfaire leurs besoins en plus de livrer régulièrement de l'eau traitée à leurs voisins de Ouanaminthe. De petits hôtels fleurissent partout dans la ville, preuves d'une activité commerciale plus ou moins intense et quatre grandes banques haïtiennes ont jugé nécessaire d'investir dans l'implantation de succursales dans cette métropole du Nord-Est, ce qui témoigne de l 'importance des mouvements d'argent dans la zone. Des commerçants dominicains ont jugé bon d'ouvrir des comptoirs de vente sur la rue Espagnole (la rue principale de la ville) où ils ont les plus grands magasins. Le niveau de vie de la population est relativement élevé par rapport au reste du pays. Il n'y a pas trop longtemps, la glace venait de Dajabon ; aujourd'hui, elle est produite à Ouanaminthe, en dépit de la pénurie d'électricité.Certains citoyens ont déjà investi, d'autres attendent de pouvoir le faire. Si ces potentiels investisseurs hésitent, c'est principalement à cause du manque d'infrastructures. Même les Dominicains qui ont tout à gagner refusent de laisser partir leurs camions (qui transportent des produits dominicains pour des commerçants haïtiens) sur la route Ouanaminthe - Cap-Haïtien, vu l'état déplorable de cette dernière -qui n'est pourtant ni pire ni meilleure que les autres axes routiers du Nord-Est- qui facilite les actes de banditisme, fréquents au niveau du morne Casse (ou Cassis), un tronçon particulièrement en mauvais état. Les banques de borlette pullulent. Elles sont également visibles dans toute la ville et occupent au moins un dizième des espaces disponibles sur les deux principales rues. Leur nombre permet de se faire une idée du pouvoir d'achat des Ouanaminthais. Un projet de ville Bien qu'élevée au rang de commune depuis 1807, Ouanaminthe reste et demeure un projet de ville et pourrait devenir une ville modèle pour peu qu'il y ait la volonté politique de développer cette ville phare (l'une des portes d'entrée de la République) et d'en faire une centre commercial et touristique. Ce serait une bonne manière de commencer à redorer notre blason en vue de reconquérir notre place de perle des antilles, du moins d'offrir aux Dominicains qui nous visitent régulièrement une autre image du peuple haïtien et de notre pays. Tout est à construire dans une ville dont la population est évaluée à plus de 60.000 habitants, une population qui a augmenté depuis que bon nombre des victimes des dernières inondations des Gonaïves ont trouvé asile chez les ouanaminthais. Pas encore surpeuplée, la commune compte moins de 300 habitants au kilomètre carré. Ce qui n'est pas le cas de la ville où la densité de la population est nettement plus élevée. Néanmoins, il est a prévoir un afflux de nouveaux venus en quête d'une vie meilleure et, si des dispositions ne sont pas prises rapidement, la situation environnementale risque de se dégrader. Il n'y a pratiquement rien à détruire. Il suffit de construire et d'organiser avant que la ville ne devienne un vaste bidonville ou un grand marché public où les Dominicains les plus intrépides oseraient braver la boue et les immondices pour faire leurs achats. Ouanaminthe peut-être sauvée. Il suffirait peut-être simplement de rendre à César ce qui est à César.
Patrice-Manuel Lerebours patricemanuel@yahoo.com Auteur

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