Ernest Pignon-Ernest : des murs pour images éphémères en Haïti

Des murs d’Haïti pourraient bien être signés par le peintre mondialement connu. S’il ne connaît pas encore le moment exact où le projet prendra corps, Ernest Pignon-Ernest a toutefois peu de doute quant à cette possibilité.

Publié le 2018-01-22 | lenouvelliste.com

Péguy Flore C. Pierre

La première fois que le peintre est venu en Haïti, c’était en 2012 pour le festival Étonnants voyageurs. Un large public avait alors découvert son travail à travers « Parcours : Ernest Pignon-Ernest », un montage fait à la fois de photos, d’extraits de films et de dessins mettant en scène quelques-unes de ses réalisations remontant à la fin des années 60. « L’expérience m’avait plu et ça m’avait donné envie de revenir », nous dit-il. L’occasion s’est présentée par l’invitation de Lyonel Trouillot à participer à la Foire internationale du livre haïtien, à laquelle le plasticien répond avec enthousiasme. Le 11 décembre 2017, le Centre d’art lui avait consacré toute une soirée de projection, d’exposition et de débat.

Celui que l’on considère comme l’ancêtre des Street, artistes actuels tels que JR, ne porte pourtant pas le poids de cette notoriété qui le précède. Il est l’humilité et la simplicité faites homme.

Nous avons rendez-vous à 9 h 30 a.m. au Plaza hôtel où il loge. Le temps pour lui de prendre sa veste et de nous rejoindre au bord de la piscine, quelques minutes sont déjà grignotées sur le peu de temps que nous passerons ensemble. Son chauffeur l’attend déjà à la réception, il faudra donc faire vite. Ce matin-là, son hôte-écrivain l’emmène visiter la vie dans le grand cimetière de Port-au-Prince situé à 1,7 km de l’hôtel. De là naîtront peut-être les ébauches des premières images qu’il dessinera sur nos murs… « Je ne sais pas encore, répond Ernest. En général, presque tous mes travaux naissent de la rencontre. Je suis là avec un esprit très ouvert et avec beaucoup d’attention. J’ai déjà lu pas mal d’auteurs haïtiens, notamment Lyonel Trouillot. C’est l’auteur qui m’a le plus intéressé pour l’instant. » Nous savons que le cimetière de Port-au-Prince le fascine déjà.

Au cours d’une visite au cœur de Port-au-Prince la veille de notre entrevue, le plasticien a passé la journée à circuler près du cimetière, des ruines de la cathédrale. Il explique : « Je dois voir les lieux. Je ne peux pas penser mes images indépendamment du lieu où elles seraient. Il y aurait du sens et du sensible dedans, si j’en fais ici, mais le sens sera travaillé par le lieu. Ça peut tenir à une couleur. Celui qui travaille trouve qu’Haïti a quelque chose de méditerranéen, comme le remarquait Alejo Carpentier avant lui, il déclare :« ce, qui me touche, c’est qu’il s’agit d’une société très complexe, dans laquelle il y a un syncrétisme étrange entre des choses héritées du catholicisme et du vaudou. Circuler dans le cimetière, c’est fort, surtout dans un pays qui a connu tous ces drames. »

Lorsque nous le questionnons sur le Street art haïtien, Ernest Pignon-Ernest préfère ne pas se prononcer. « J’ai vu des choses trop différentes de mon travail. Ce n’est pas du tout le même style que ce que je fais. C’est sympathique et illustratif mais ça ne me touche pas beaucoup. » Il réaffirme cependant son désir de monter un projet avec Haïti. En se rendant au cimetière avec Lyonel Trouillot, il a pu voir l’image de Marcel Numa et Louis Drouin, les deux jeunes hommes fusillés sous Duvalier dans la matinée du 12 novembre 1964. Cela l’a interpellé et a suscité son intérêt à travailler sur la mémoire. Pour l’artiste, « si l’on ne sait d’où l’on vient, on risque de commettre des erreurs du passé ». Il avoue vouloir faire quelque chose sur Haïti, mais seulement si ce qu’il propose est juste et obtient une espèce de confirmation des amis qu’il a au pays.

Ernest Pignon-Ernest est ce géant Niçois (Nice, France) du Street Art qui a bourlingué à travers le monde, laissant la magie de ses images éphémères sur les murs des plus grandes cités comme des capitales à la réputation peu reluisante. « Mon travail consiste à essayer d’appréhender des réalités, d’en faire naître des éléments suggestifs qui naissent de la rencontre avec la ville et son histoire. Je travaille sur le temps, l’espace, le symbolique. C’est pour cela qu’il y a des endroits où des thèmes se sont imposés avec évidence. Par exemple pour le projet que j’ai réalisé au Soweto, au bout de 15 jours, je savais que j’allais travailler sur le sida. »

Avignon, Soweto, Nice où il est né, Naples, Mexique, Santiago, autant de villes témoins des projets qu’il y a initiés. « Ses représentations humaines grandeur nature sont réalisées au fusain, à la pierre noire et à l’aide de gommes crantées de différentes épaisseurs. Ce qui façonne les ombres. Ernest Pignon-Ernest les reproduit en sérigraphie et les colle sur les murs des villes », lit-on dans une note de présentation du Centre d’art. L’avortement, les expulsés, le sida, les prisons, les exécutés sont, entre autres, les thèmes qu’il peint.



Réagir à cet article