Évalière Beauplan, l'inoxydable

Il est l'un des vieux briscards dont la conviction n'a jamais vacillé au Bicentenaire. Évalière Beauplan, trois fois sénateur de la République, ancien questeur du Sénat dans la 49e législature, lavassien qui se revendique à gauche, se veut le chef de file de l'opposition au pouvoir Tèt kale, ou mieux celui qui donnerait le ton à une opposition encore grippée.

Publié le 2018-01-23 | lenouvelliste.com

Il a fait trembler ceux qui ont eu les mains trempées dans la gestion des fonds PetroCaribe. Il est même devenu la proie à abattre. Il le sait mieux que quiconque, Évalière Beauplan, trois fois sénateur de la République, dont la froideur ne semble ébranlée d'un iota. Quoique son rapport, dont le sort est des plus incertains, soit pour le moment dans les tiroirs, parce que le Sénat, dominé par une majorité d'élus PHTK, l'a voulu ainsi, l'homme ne veut pas capituler. «Le rapport ne mourra pas. C'est un travail pour la postérité. Cela dépasse le cadre des mandats des élus», croit savoir Beauplan, lavalassien dans l'âme, opposant farouche au pouvoir en place. Beauplan n'est peut-être pas le plus prolifique des hommes du Bicentenaire. Mais il reste toujours attaché à sa ligne politique, avec une conviction chevillée au corps.

Le sénateur du Nord-Ouest, le plus en vue du G4 qui cherche à troubler le sommeil du pouvoir Tèt kale, n'a point peur d'aller aux clashs. Habitué aux coups tordus du Bicentenaire, à la rudesse des combats politiques, Évalière Beauplan, couramment appelé «Beaup» par ses collègues, semble imperméable aux critiques qui mettent en avant ses accointances politiques pour discréditer le rapport, qui clament qu'il faudrait une nouvelle commission pour (ré)approfondir l'enquête. Il croit, en approfondissant l'enquête, menée préalablement sous les auspices de Youri Latortue, avoir fait œuvre utile et la postérité en jugera. L'histoire lui octroiera la place qui est la sienne. Beauplan, à la fois témoin et acteur privilégié de l'histoire récente de la très tourmentée Haïti, semble inoxydable.

De l'enseignement à la politique

Impossible de cerner le politique qu'il est devenu, Évalière Beauplan, sans un regard froid sur l'homme, la construction de sa ligne politique qui n'a souffert d'aucune altération depuis que sa route a rencontré celle de Jean-Bertrand Aristide en 1998. Né le 23 juin 1968 dans une localité appelée Ducongé à la 3e section communale de Jean-Rabel, Évalière Beauplan est le benjamin d'une fratrie de dix enfants. Il a fait ses études primaires dans son patelin avant d'être obligé de se séparer des siens pour poursuivre ses études au lycée national de Pétion-Ville. L'homme, dont une bonne partie de l'enfance est vécue joyeusement sur les terres rouges de Jean-Rabel, à l'abri des carences et à l'ombre des affections parentales, n'a pourtant pas eu une voie tapissée de velours, mais a dû plutôt la façonner, non sans épines.

Ses études classiques sitôt terminées, il déposa, en 1989, l'échine à la Faculté d'odontologie de l'Université d'État d'Haïti. Il en sortit, en 1995, avec son diplôme de chirurgien-dentiste en poche. Mais bien avant tout ça, l'étudiant commença déjà à enseigner la chimie à Kayanou 2, en plus d'avoir été responsable de la section des sciences naturelles à l'Institution Saint-Louis de Gonzague. Le parlementaire vous dira que c'est parce qu'il était brillant qu'il s'est fait accepter dans ce grand temple du savoir qui, à l'époque, était la chasse-gardée de la petite bourgeoisie haïtienne. Évalière, dont le nom signifiait en ce temps-là peu à Port-au-Prince, s'est au fur et à mesure ingénié à construire son nom, à se faire une réputation. Par l'enseignement. Entre 1995 et 1996, on retrouve déjà ses empreintes dans l'organisation des cliniques mobiles dans son département. Le politique qu'il est aujourd'hui était déjà dans l'œuf.

La construction

Poussé sous les ailes des gourous de Fanmi Lavalas en 1998 par Jean-Bertrand Aristide, Évalière Beauplan avait la soif d'apprendre, de se frotter aux manœuvres qui caractérisent la politique, partout ailleurs. Il a gravi les échelons et surmonté les écueils à une vitesse vertigineuse tant et si bien que JBA a vite vu en lui le profil idéal pour porter les couleurs du parti «Bò tab la» aux sénatoriales du 21 mai 2000 – élections que d'aucuns ont toujours assimilé à d'épouvantables opérations de fraudes. Il s'y est fait casser les dents avant d'être élu en novembre de la même année. Son passage au sein de la 47e législature, Beauplan, riche aujourd'hui d'une longue expérience dans les questions diplomatiques pour avoir été à plusieurs reprises président de la commission Affaires étrangères du grand Corps, le considère comme une étape d'apprentissage.

Ce premier mandat, Évalière Beauplan n'a pas pu l'achever, Jean-Bertrand Artiste ayant été déchu du pouvoir en 2004 dans la foulée d'un ensemble de convulsions politiques nées d'une confluence de facteurs internes et externes. Ce second départ prématuré du pouvoir de son mentor, Beauplan, le chirurgien-dentiste devenu politique, l'assimile à de l'«immaturité politique de beaucoup de jeunes loups» qui constituaient l'essence de son entourage. «Cela a fait sa faiblesse. Nous n’étions pas en mesure de comprendre la politique internationale. Quand on a les USA en face, il faudrait s'allier à l’Europe. Mais nous avons fait le contraire en revendiquant la dette de l’Indépendance », reconnaît l'enfant terrible du Nord-Ouest, comme pour expliquer l'incapacité, en 2004, de Fanmi Lavalas à diriger le pays sans heurt, sans contrainte.

Les combats

Si, aujourd'hui, Évalière Beauplan est l'un des pourfendeurs du pouvoir Tèt kale, donc de Jovenel Moïse, les inimitiés entre les deux hommes ne sont pas nées de la dernière pluie, donc pas en 2017, l'année au cours de laquelle la femme du premier a été rappelée du consulat d'Orlando par le second. Ils ont déjà, par le passé, croisé le fer. «J'ai connu l'homme en 2000. Il n'y eut qu'un contact formel avec lui, alors membre de la société civile. Il a toujours fait partie d'une clique d'hommes d'affaires de Port-de-Paix qui ne digérait nullement le fait que je sois sénateur, qui abhorrait en fait mon ascension», explique celui qui mettait sans relâche les bâtons dans les roues du pouvoir de René Préval à la 48e législature, aux côtés de ses compagnons de lutte Youri Latortue et Rudy Hériveaux, bien avant que ce dernier ne tournât casaque , à la fin de son mandat.

L'amitié qui s'est nouée depuis entre Évalière Beauplan et Youri Latortue n'a jamais failli, malgré les divergences d'idéologie. Ensemble, ils ont fondé le Collectif pour le renouveau d'Haïti qui a adoubé sans succès la candidature de Mirlande Manigat à la rocambolesque présidentielle de 2010. Martelly ayant été catapulté au Palais national, le premier a regagné son patelin, s'est muré dans un interminable silence, avant de revenir s'octroyer un siège au Sénat dans les législatives de 2015. Le second fut devenu conseiller de Michel Martelly avant de redevenir sénateur. «Je n’ai pas intégré le régime rose parce que je n’étais pas en mesure de vendre leur politique», avance Beauplan. Aujourd'hui, comme si leur destin était quelque part lié, les deux hommes se rencontrent au Sénat et veulent à eux deux être les champions de la lutte contre la corruption.

La retraite?

Dire que Évalière Beauplan est fidèle à sa ligne politique est un euphémisme. L'homme, ancien questeur du Sénat, mû d'une longue carrière en diplomatie pour avoir été vice-président de la Confédération parlementaire des Ameriques,opposition ouverte au pouvoir Tèt kale, se veut le porte-voix de ceux qui n'ont pas voté Jovenel Moïse, celui-ci ayant été élu président de la République avec pas plus de 500 000 voix sur 2,5 millions possibles. «Nous formons une opposition constructive contre lui», indique Beauplan, ancien footballeur, lui qui a tenté en octobre dernier de rassembler toutes les figures de proue, de filiation Lavalas, à l'Arcahaie, aux fins de réunifier les forces, les énergies dans la perspective d'une bataille commune contre la «droite» en 2022. Même si Beauplan ne le dit pas, lui qui se dit de «gauche» et fier de l'être, cela s'avérera difficile pour ce secteur qui n'a jamais su s'entendre pour aller aux élections.

Marié et père de trois garçons, Évalière Beauplan, qui fonde sa foi sur un procès PetroCaribe qui semble pourtant des plus hypothétiques, s'étrangle à chaque fois que les hauts fonctionnaires épinglés dans le rapport sur le gaspillage de l'argent vénézuélien montent au créneau pour l'enterrer. « C'est parce que nous n’avons pas comme culture de reconnaître nos torts. Alors même que les faits sont là», souffle-t-il, sous un arbre, en sa résidene. Le parlementaire, qui n'en est pas moins fier d'avoir travaillé sur le dossier PetroCaribe, croit être à son dernier mandat. La retraite? « Je pourrais toujours prêter main-forte à un candidat d’une gauche unifiée pour la présidentielle par exemple », affirme-t-il. « Beauplan est un fighter, un infatigable soldat d'une conviction de fer», dit de lui son collègue Nènèl Cassy. C'est dire alors qu'il ne quittera pas de si tôt le ring...



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