L’économie haïtienne est coincée avec des travailleurs essentiellement pauvres

Publié le 2018-01-04 | Le Nouvelliste

Economie -

Les économistes du courant néolibéral soutiennent que le bas salaire conduit à la création d’emplois, une augmentation de la compétitivité des entreprises qui permet de dégager des marges favorables à l’investissement. Cependant, la réalité s’est révélée autrement. Il a profité plutôt aux employeurs puisqu’au final ce sont eux qui fixent les salaires.

Comme conséquence, seulement 5% de la population s'accapare 50% des revenus, et les 95% des habitants du pays se démêlent avec les autres 50 % [3]. Un constat différent en Amérique latine où 5 % de la population n'accapare que 27 % des revenus, dans la Caraïbe, seulement 23 %. Les écarts salariaux sont très accentués en Haïti, l’inégalité des revenus en Haïti est la plus élevée dans la région caribéenne et c'est l’un des revenus les plus inégalitaires au monde, avec un coefficient de Gini de 0,595 en 2016. Ceci implique que près de 20 pour cent des ménages les plus riches détiennent près de 64 pour cent du revenu total, contre à peine 1 pour cent pour les 20 pour cent des ménages plus pauvres [4].

Seulement 2 pour cent de la population possède un niveau de consommation qui excède les 10 dollars par jour ; ce qui représente le seuil de revenu de la région latino-américaine pour définir la classe moyenne ; sachant que la consommation est une composante très importante de la croissance économique. Les gens vivent au fil de la pauvreté monétaire et multidimensionnelle. Près de la moitié des ménages en Haïti sont considérées financièrement pauvres [4]. Le peu de gens qui travaillent se trouvent le plus souvent dans une situation économiquement instable. Aux moindres chocs, ils n’arriveront pas à échapper de la pauvreté.

Toutefois, les coûts de la main-d’œuvre ou encore les coûts salariaux n’ont cessé de décroître (inflation en moyenne annuelle de 13,06 % sur les trois dernières années), les salaires sont restés figés dans le temps mais le chômage est resté à un stade très critique : ce qui est dommageable pour l’économie ; une galère pour les chômeurs. Les transferts restent le seul oxygène.

Théoriquement, la croissance de la rémunération de la main-d’œuvre est étroitement liée à celle de la productivité du travail. De manière sommaire, lorsque les travailleurs sont plus productifs, les entreprises seront incitées à embaucher davantage. La demande accrue fera augmenter la rémunération. Cependant, l’économie haïtienne souffre de productivité grave. Globalement, la santé de l’économie est moribonde sur les quatre décennies passées. [4]

En effet, le salaire est la rémunération monétaire du facteur travail. Plusieurs facteurs économiques influencent le niveau du salaire dans l’économie. Ceux-ci sont liés aux réalités du secteur en question (hétérogénéité du facteur travail, productivité, rareté, éducation, progrès technique, mondialisation des échanges, marché du travail, etc.). Parmi ces situations, celles qui attirent le plus notre attention ici sont : l’influence du marché du travail, la délocalisation des entreprises. A cela s’ajoute la nature des activités priorisées dans l’économie.

Marché du travail : la population active est estimée à 4,8 millions selon une estimation de la Banque mondiale en 2016. Cependant, on estime à environ 70% le taux de chômage. La proportion de salariés dans la population travaillant en Haïti est donc faible. La majorité de la population vit dans l’informel. L’économie haïtienne ne semble pas trop tirée du salaire.

Toutefois, les salaires augmentent lorsque l’emploi progresse, les employés peuvent mieux négocier leur rémunération lorsque les opportunités sont plus nombreuses. Un taux de chômage élevé influence négativement la rémunération des salariés. Les récents faits peuvent en témoigner. La pression du chômage sur les revendications salariales tend à maintenir les salaires bas.

Délocalisation des entreprises : l’influence de la mondialisation des échanges entraîne une forte demande pour le travail non qualifié. La délocalisation de certaines activités vers les pays pauvres comme Haïti qui leur permettent de produire à moindre coût freine la progression des salaires les plus faibles dans leurs économies face aux taux élevés de chômeurs. Les pays pauvres sont les principales victimes puisque leurs organisations sociales (syndicats, associations, etc.) sont très faibles.

La nature des activités priorisées est à relater. Certaines activités sont fortement utilisatrices d’emplois peu qualifiés et faiblement rémunérés comme la construction, les médias, le commerce et hôtellerie-restauration ou encore le secteur de la sous-traitance. La main-d'œuvre bon marché est très concurrentielle. Certaines activités nécessitent une main-d’œuvre incompressible. Il n’est pas possible de réaliser des économies d’échelle à ce niveau.

Le secteur tertiaire occupe près de 60 % du PIB et embrasse près de 70 % de l’emploi dans l’économie. La tertiarisation de l’économie haïtienne se fait principalement en commerce du détail principalement en simportés (service à la collectivité) nécessitant une main-d’œuvre très peu qualifiée.

Le secteur tertiaire étant un secteur à faible croissance et à faible productivité (ce sont des investissements non productifs), il nécessite une main-d’œuvre incompressible. Il n’est donc pas possible de réaliser des économies d’échelle à ce niveau. De plus, la propension marginale à importer de l’économie en général est très élevée. Toutefois, si le salaire augmente, cela augmente la vente des produits venus de l’extérieur.

En effet, les catégories frappées par cette situation constituent un ensemble hétérogène du point de vue des situations d’emplois et des secteurs d’activités : formés, expérimentés ou non le bas salaire est la norme. Les activités dans l’économie semblent plutôt profiter à la création des emplois à faible revenu.

Les emplois de mauvaise qualité s’accompagnent toujours d’une certaine réticence à mieux payer et la multiplication des emplois de mauvaise qualité fragilise l’activité économique. Les maigres salaires sont des freins à la croissance économique. Il faut créer des emplois oui ! Mais création d’emplois ne rime pas nécessairement avec croissance.

Le maintien d’un nombre élevé de très bas salaires malgré la baisse du pouvoir d’achat témoigne de la dimension structurelle du problème. Le fait que les bas salaires n’aient guère profité à l’investissement productif et à la montée de l‘emploi paraît donc très dommageable à la croissance. L’immobilité du pouvoir d’achat empêche l’économie de sortir de ce décor macabre et du partage inégal de la richesse créée au profit des détenteurs de capital et au détriment des salariés et de l’investissement.

L’Etat devrait garantir aux « bas salariés » un revenu différent de celui qui résulte du marché à travers des services sociaux. Par ailleurs, l’existence de bas salaires diminue les recettes fiscales de l’État (impôts sur le revenu) provoquant un endettement public et un déficit des services publics et sociaux : difficulté d’assurer les services sociaux de base. Et la persistance des bas salaires peut rendre les finances publiques très instables : ce qui pourrait déboucher sur un déficit structurel.

Pour faire circuler la richesse vers les travailleurs, soit on augmente les salaires soit on améliore les services publics pour soutenir les gens à bas revenus. Les salaires peinent à augmenter dans l’économie et de plus, il y a un déficit chronique des services publics. Les bas salaires n’ont pas permis une augmentation de l’emploi assez significativement dans l’économie. Les salariés semblent être pris dans une sorte de « piège à bas salaires ». Pour remédier à la situation, il faut augmenter les salaires ou redistribuer la richesse.

Les économistes le savent et le FMI l’a confirmé, le partage inégal de la richesse produite est un frein à la croissance. Il n’y a pas que les salariés à demander une augmentation salariale ; les économistes, les chefs d’entreprises, les élus … doivent réclamer de meilleurs salaires dans l’économie. C’est une question de justice. C’est pour le bien de l’économie.

Anderson Tibeaud Economiste tibanderson92@gmail.com Auteur

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