Quand Manno refusa d’accepter son tableau portrait

Publié le 2017-12-19 | Le Nouvelliste

National -

Charlot

Ce portrait à l’huile de « Manno, ban m yon ti limyè / Manno, fais-moi un peu de lumière » a été exécuté en 1987, et a connu les affres du maquis, de l’exil, de la torture, et du « cachot », comme son sujet, Manno Chalmay.

A l’époque, membre de l’équipe du journal universitaire INAGHEI-Actuel, j’avais discuté avec Frantz Duval la possibilité d’une interview avec Manno. Je participais assidûment à plusieurs de ses concerts, admirait sa voix puissante, son cran, sa verve révolutionnaire et son anticonformisme anti-bourgeois. Brassens, c’était plutôt l’anti-conformiste bourgeois, confortable. Manno insultait la dictature, risquait sa vie, et crachait son mépris, littéralement, sur les planchers de certains auditoriums des facultés où il était invité à chanter lorsqu’il concluait sa chanson « Oganizasyon mondyal » :

« Pou chyen ayisyen ki di yo kiltive

ka pe fè komès ak mizè refijye nan inivèsite

Mwen voye yon plòt [pause – raclement des gorges, puis floup !] krache. »

(Pour ces chiens d’Haïtiens qui se disent cultivés / qui trafiquent/dissertent sur la misère des réfugiés (pour s’obtenir des diplômes)/ j’envoie un jet de crachat !)

Au cours de ses prestations à l’INAGHEI et à la Faculté de « droite » où il était invité parfois, apprenti caricaturiste, je m’étais familiarisé avec la structure osseuse de son visage, à sa gueule agressive armée de deux rangées de dents visiblement toujours prêtes à mordre, à son profil facial quasi-méphistophélétique dans la pénombre de certaines salles. J’en avais en plusieurs fois sur le tas esquissé des croquis, que certains lui avaient passés.

Frantz et moi discutâmes donc de l’interview et il me trouva le numéro du camoquin-en-chef que surveillaient constamment les forces militaires du Conseil national de Gouvernement (CNG). Je composai le numéro…

-Puis-je parler à Manno Chalmay ?

-Yah. Le ton sec, sur ses gardes.

-Je suis Charlot Lucien, étudiant de l’INAGHEI, de la Faculté de droit. Frantz m’a passé ton numéro pour une interview.

-Yah ? Encore sur ses gardes. Il faut dire que l’Institut national de gestion d’administration et des hautes études (INAGHEI), la Faculté de …droite avaient la réputation de regorger de sympathisants duvaliéristes ou de « réactionnaires.»

-Pour parler de ton engagement, et de tes rapports avec des intellectuels et leur influence dans ton parcours révolutionnaire marxiste.

-Yah ? Une pointe d’intérêt finalement.

-Donc je voulais l’adresse où te trouver.

-Tu connais Crystal Ciné à Carrefour ? Tourne au coin et trouve la rue… et puis…

J’arrangeai avec mon condisciple Junior la visite, confirmé pour un samedi matin. Je m’attelai entre-temps à travailler sur un portrait que j’avais conçu, me basant sur son accoutrement habituel d’artiste (sandales de cuir rustiques, chapeau de paille…) et de ces objets qui semblaient appartenir à sa réalité de fils du peuple : la guitare, le tambour, le cône du lambi, la petite lampe de marmite, la tête de l’aigle impérialiste à qui il rêvait de tordre le cou, la petite carte verte* américaine…

Ce samedi-là, dans le petit pick-up de Junior nous nous rendîmes à l’adresse indiquée. Une maisonnette basse, simple, dans un quartier de Carrefour. La cour est déserte. Je frappe à la porte, à une fenêtre. Silence total. Nous passons dix minutes à attendre, à regarder aux alentours, puis je demande à un vieillard que j’avais vu nous observer, perché sur une muraille, s’il connaissait Manno Chalmay ?

-Ahhh ? Le type qui gratte tout le temps à la guitare ?

-Oui, il chante aussi.

-Oui, il chante aussi. Peut-être si vous allez deux blocs plus bas, vous verrez des joueurs de dominos sous un grand manguier. Vous les trouverez facilement, car vous les entendrez. Il se peut que « gason » Manno soit là…

Ils étaient une douzaine de joueurs, bruyants, certains, torse nu, quelques-uns avec des pinces à lessive accrochés à leurs nez ou à leurs oreilles: les perdants.

Manno ? On pense le connaître. Il passe parfois dans la zone. Mais on ne l’a pas vu. Et pourquoi je le cherche ? Je débite ma petite histoire d’universitaires qui veulent l’interviewer ? De quelle faculté ? INAGHEI !

-Ah! Les voilà, ces gars de l’INAGHEI. Les duvaliéristes ! Que voulez-vous de Manno ?

Je retire alors le tableau de Manno dans la voiture, et explique que je dois aussi lui donner « ça ». Moment de silence, regards furtifs et questions sur le peintre et les raisons pour ce tableau. Je passe l’interview avec succès.

-Ah, donc l’homme Manno n’est jamais en place. Va deux quartiers plus bas, au numéro 38. Une femme t’ouvrira. Demande Manno. Il se peut qu’il soit là.

Au numéro 38, la femme nous explique que parfois Manno s’arrête par ici. Mais il n’est pas là. Si nous conduisons un peu plus bas, puis tournons sur la main gauche, et empruntons deux détours, nous trouverons une maisonnette de telle couleur où nous pourrons frapper.

La maisonnette en question est la toute première maison où nous avons été. Cette fois quand nous frappons, la puissante voix d’un Manno, accompagnée d’un rire égrillard nous répond :

-Vin non ti mesye ! Rentrez donc jeunes hommes. Je vous suis, vous êtes sous surveillance depuis le premier moment où votre pick-up est rentré près de Crystal Ciné. On s’introduit. J’introduis le portrait.

-Koumanman, oui fooout ! se mwen sa? Sainte mère ! C’est moi ?

Je l’eus donc, l’interview. Une longue interview, une fascinante interview qui fut publiée dans INAGHEI Actuel et qui reçut, j’ai ouï dire de Duval, des notes positives du gourou Ralph Boncy. Son parcours de militant. Ses rapports contradictoires, ses contentieux avec certains intellectuels qu’il voyait s’embourgeoiser, se pavaner dans les ambassades, analyser en permanence, pendant que lui et le peuple avançaient à grands pas vers l’aboutissement logique de ces analyses (l’engagement révolutionnaire), se retrouvaient dans les tranchées...

A la fin de l’interview, je lui promets que le tableau lui sera envoyé…

-Beau tableau. Mais où le mettrai-je ? Vous pensez que cette maison est en sécurité ? Garde-ça pour l’instant, mon ami.

Je le gardai. Je devais voyager pour les Etats-Unis en 1990. Les militaires sont alors encore au pouvoir. Pas moyen de montrer ça à l’aéroport. Je laisse le tableau à Bourdon. Après mon départ, nouveau coup d’Etat des militaires en 1991. Le vrai Manno, lui, est caché dans le maquis, puis réfugié dans une ambassade…

Le tableau ne rentrera à Boston qu’en 2002. En fichu état. Gravé un peu partout. Je le fais restaurer par un professionnel à Boston, mais à demi, en décidant de garder les égratignures visibles sur le canevas, cicatrices d’une époque.

En 2015 Manno est en concert à Boston. Je m’arrange avec les organisateurs pour lui remettre le tableau. Finalement. Manno remercie, indique que je le tourmente depuis 1986 avec mes caricatures,* évoque les périodes de l’université. Me remercie en privé, puis me confie discrètement :

-Donc Charlot, ton tableau, tu peux le garder…

-Le garder ?

-A mon chè ! Kenbe l ! Nan ki k ay mwen pral mete l. M pa gen kay non papa.

(Ah, mon cher, garde-le. Où est-ce que je vais le mettre ? Je n’ai pas de maison. Je suis un nomade. Je vais le perdre. Garde-le pour moi.)

C’était là, parole de bohémien, de kamoken que je ne compris que bien plus tard. Il n’a jamais eu de maison – littéralement. Même lorsqu’il était maire de Port-au-Prince.

Ma dernière illustration de Manno « Manno aux yeux sanguinolents » date de 1993.

Et puis après, je n’ai pas apprécié certaines choses : un certain discours, certain parcours, certains détours; et puis certaines pattes de vautours autour de ses épaules en public… Même si la voix et la gouaille de l’artiste persistaient.

J’ai gardé les Manno qu’il m’avait confiés, la gueule caricaturée, le portrait égratigné de 1990, les yeux sanguinolents de 1993. Ceux-là, ils ne me sont pas morts et je les aurais toujours tout près, yeux ardents, yeux perçants, yeux sanglants me rappelant: Ban m yon ti limyè souple...

*Pour les plus jeunes, et les idiots qui s’interrogent, et se demandent pourquoi je n’avais pas téléphoné ou « texté » une fois sur place à Carrefour… les téléphones portables n’étaient pas encore en existence. **Manno faisait référence à quelques caricatures que j’avais réalisées de lui entre 1986-1989. Correspondance: [On Monday, January 12, 2004, 11:51:54 PM EST, wrote: alo charlot estetik ki genyen lan youn karikati ke- w fè gen plis vale ke tout lot bagay e se pa tout ti la konesans ki ka konprann bagay sila a sa pran plis refleksyon e youn (oeuvre) kon sa merite admirasyon tout moun ki lan pwezi. pa gen manti lan karikati kenbe la manno ps:il se pourrait que j'aille a Nancy (france)dans deux jours pour une semaine]
Charlot Lucien charlotlucien@yahoo.com Boston Novembre 2017 Auteur

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