La sculpture en Haïti au XXe siècle: Les peintres-sculpteurs : Ludovic Booz

Mémoire

Publié le 2017-12-19 | Le Nouvelliste

Culture -

En 1983, le 28 novembre pour être précis, était inaugurée la statue de l’Indien d’Ayiti célébrant le jour consacré à ce peuple, les premiers habitants de l’île. C’était pour son auteur, Ludovic Booz (1940-2015), une grande première car jamais il n’avait encore réalisé une œuvre de cette taille. À l’époque, il enseignait à l’ENARTS et les jeunes élèves qui pensaient à un avenir d’artiste ont pu vivre les différentes étapes de cette réalisation. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, particulièrement costaud, qui a posé pour cette sculpture, dans le grand hangar de la fonderie. Du modelage au procédé à la cire perdue, ces jeunes gens ont admiré non seulement le talent mais aussi le savoir-faire du sculpteur-fondeur. Ludovic Booz a, par après, créé quelques autres œuvres en bronze destinées à être exposées dans les lieux publics en Haïti.

En 1983, Ludovic Booz s’était déjà solidement installé dans le domaine de la sculpture en Haïti. Il avait notamment réalisé plusieurs portraits : effigies d’hommes de notre histoire, du monde des arts, de ses amis. Ces portraits étaient tellement réussis qu’il aurait pu en faire une spécialité mais, hélas, dans notre milieu aucun artiste n’a jusqu’ici pu vivre de commandes. Heureusement pour lui et pour nous aussi, il a choisi de faire une carrière pratiquant à la fois la peinture et la sculpture.

S’il est vrai qu’il a eu une formation en dessin et en peinture avec Antonio Joseph, Raoul Dupoux, entre autres, c’est la sculpture qui l’a intéressé au départ et c’est là que sa formation a été la plus complète. C’est peut-être Normil Charles, dont il admirait les œuvres, qui lui a donné le goût de la sculpture monumentale. Il visitait son atelier dont peu de gens connaissaient l’existence, puisque Normil Charles, mort en 1938, était pratiquement tombé dans l’oubli ne laissant que quelques plâtres dont son fils Uberman était le conservateur. Pas très loin de là, se trouvait l’atelier de Paul Desmangles (1920-2007), élève de Normil Charles qui s’était spécialisé dans le statuaire religieux et que Booz a aussi fréquenté. Si l’œuvre de Desmangles peut paraître banale parce qu’impliquant peu ou pas de créativité, son enseignement a pourtant été d’une importance première pour le jeune apprenti car le modelage qu’il pratiquait dans cet atelier allait lui être fort utile plus tard, quand il a entrepris le travail du bronze et des matières synthétiques.

Booz a par ailleurs travaillé le bois avec François Sanon dans un atelier à la Galerie Red Carpet, à Pétion-Ville. C’est là aussi qu’il a approché le travail du bronze avec lequel il se familiarisera davantage à l’Académie des beaux-arts de Port-au-Prince, sous la direction du maître Amerigo Montagutelli. Quand il quitte l’académie en 1965, Ludovic Booz était fin prêt, d’où cette carrière couronnée de succès qu’il a menée.

Dans sa peinture, Ludovic a fait peu ou pas de portraits, contrairement à ceux qu’il a faits en sculpture, comme on l’a dit. En dehors de cela, on peut dire qu’à peu de choses près sa peinture et sa sculpture sont intimement liées. Dans l’une et l’autre de ces disciplines, il a essentiellement fait des commentaires ou des illustrations du monde social haïtien, quelque fois de son imaginaire. Certes, il ne peint pas ses sculptures ni ne sculpte les sujets de ses peintures, mais passant d’une discipline à l’autre, on retrouve souvent la répétition des mêmes formes, ou de formes très proches l’une de l’autre, comme par exemple celles de personnages étirés. Un exemple de cela peut se voir dans la comparaison d’un de ses bronzes où il suggère un mouvement de bas en haut avec une de ses peintures fortement texturées où le mouvement suggéré est de la gauche vers la droite.

Comme beaucoup de sculpteurs, et ceci depuis la préhistoire, Ludovic Booz s’est intéressé au corps de la femme. Mais pour sortir de l’aspect courant de ce thème universel, il a su y apporter une certaine originalité. Pour cela, comme il l’a fait dans sa peinture, il a procédé à une certaine stylisation des figures à partir de formes empruntées à la géométrie, particulièrement le cercle. S’inspirant de cette quête quotidienne de l’eau, il a créé cette image d’une femme, taillée dans du bois, en ayant recours à une accumulation de formes : celle d’une calebasse fendue qui ne peut plus contenir l’eau récoltée, celle des gouttes d’eau sur le visage de la femme, celle de ses seins qu’il a rendus comme des gouttes d’eau, et bien entendu le corps tout entier qu’il a étiré pour lui donner une certaine élégance, en dépit de la situation tragique qui est celle que vit le sujet. Combinant l’emploi d’arcs de cercle et cette même accumulation de formes, il aborde un autre thème commun, celui de la maternité.

C’est tout seul que Ludovic Booz a appris à travailler le marbre. C’est un matériau qui était très rare avant l’exploitation des mines en Haïti, d’où le fait que nos sculpteurs sont peu nombreux à l’utiliser. Mais ce matériau, à cause de sa taille, est d’une grande délicatesse et la moindre erreur est incorrigible. Il a fallu donc qu’il atteigne une grande maîtrise de sa technique avant d’en extraire des formes. Il a pu le faire et est même allé jusqu’à associer de telles formes à d’autres, coulées dans le bronze. Il est ainsi parvenu à donner au marbre la forme d’un cocon où se cachent des colombes amoureuses. Il a aussi montré une silhouette féminine s’échappant de l’emprise d’un bloc de marbre.

Ludovic Booz est revenu à l’Académie des Beaux-Arts devenue l’École nationale des Arts (ENARTS). Il y a enseigné longtemps. Sa mort, qui a suivi de quelques mois celle d’Andrisson Fils-Aimé, lui aussi de l’ENARTS, laisse ainsi la sculpture monumentale face à un avenir bien sombre.

Gérald Alexis Auteur

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