Du rapport Paul Denis aux rapports Latortue-Beauplan

Publié le 2017-11-22 | lenouvelliste.com

Par Pierre-Raymond DUMAS

Il n’y a pas de discours autre à tenir ici que celui de la franchise. Vindictes politiques et règlements de compte, clament en chœur les têtes épinglées dans leurs démentis, les rapports Latortue-Beauplan au sujet des administrations Préval et Martelly, truffés d’omissions (calculées), de contrevérités, des inexactitudes et même des inventions, sont aussi une exploration de la gestion controversée et des replis de l’investigation intéressée. Comme le rapport Paul Denis (relatif à la présidence de Jean-Bertrand Aristide) en son temps. Le constat était aussi terrible. Plus connu que le « rapport » Leslie Delatour concernant les Duvalier. Les révélations accablantes sont toujours là, et les casseroles de l’enrichissement illicite, de la kleptomanie, de la corruption. Cling clang. Cling clang. Clang. C’est hallucinant dans tous les cas. Secrets de Polichinelle peut-être, mais il y a là, du moins, des parallèles qui sidèrent. C’est l’heure du mea culpa généralisé, toutes familles politiques confondues ?

La nouveauté est ailleurs : dans la médiatisation à outrance et la politisation de ce foisonnement de faux-semblants et d’approximations, de chiffres en ordre dispersé et d’accusations partisanes, de firmes et de projets opaques ou « mystérieux ». Le diable est dans les chiffres. Il est impossible d’en dresser la liste exhaustive en termes de surfacturations et de procédures illégales. C’est chercher une aiguille dans une botte de foin ? Je veux parler de la sincérité des uns et de la complicité présumée des autres, d’après les sénateurs-enquêteurs qui ont été, rappelons-le, précédés par le rapport d’audit commandité en 2012 par le Premier ministre Garry Conille. Toutes choses que l’on n’aurait cru possibles qu’après une nouvelle rupture radicale de système politique ou d’équipe gouvernementale. C’est, pour notre malheur et notre déshonneur, une redécouverte – une confirmation – épouvantable. Le diagnostic est vraisemblablement pertinent, mais l’interprétation générale est, elle, suspecte.

Principale ligne de défense, celle justifiée par l’impartialité des juges.

Ensuite, cerise sur ce gâteau acide, tout cela débouche sur une bataille politique que beaucoup arrivent à bien cerner. Le thème de la corruption est porteur. Les enjeux de la lutte contre toutes les formes de corruption vont bien au-delà d’une sorte d’identité politique soigneusement circonscrite par des réseaux mafieux et criminels nommant un groupe et ses victimes expiatoires : ils sont à la dimension même de ce fléau tentaculaire, dont la réalité complexe ignorée en grande partie de l’opinion publique constitue un formidable serpent de mer, lorsqu’il s’agit de ses retombées néfastes sur les plans économique, social, politique et institutionnel. En revanche, deux critiques méritent d’être médiatisées. La plus criante se rapporte à l’insuffisance flagrante des recherches empiriques et de la collecte des données. Fait reconnu par le sénateur Évalière Beauplan lui-même ! Pourtant, aucun observateur compétent et de bonne foi n’ignore que mener une enquête de ce genre, c’est d’abord aller sur le terrain pour vérifier l’état de réalisation des projets, parce que, outre l’évaluation des coûts et contrats, ce contrôle visuel est irremplaçable ! C’est aussi bien connaître les procédures que la Constitution et les lois de passation de marchés ainsi que celles portant sur le budget et la comptabilité publique ont bien déclinées. Pour avancer ma seconde critique, je me réfère en tout premier lieu à cette atmosphère passionnelle, délétère qui a accompagné les travaux des deux commissions, comme ce fut le cas d’ailleurs de Paul Denis après le départ précipité du président Aristide en 2004 ! Pourquoi alors s’indigner de ce qui est outrancier ou suspicieux? C’est le signe le plus sûr d’une quête mal partie de justice, de vérité.

Transparence et sérénité devraient être les guides des commissaires (qui ont joué les apprentis sorciers) dans cette affaire explosive. Sinon, on trompe l’opinion. C’est pourquoi elle a suscité – et suscite toujours – tant d’intérêt et de scepticisme. Puisque j’ai dit transparence et sérénité, j’ajouterai pour finir indépendance. Mais tous les responsables prétendûment accusés ne se sont guère faits d’illusions sur le caractère soit impartial, soit orienté des condamnations à eux infligées. La vraie porte de sortie est là. Pourquoi ne pas changer de juges et d’instance d’investigation alors si chacun souhaite sincèrement que la lumière, toute la lumière soit faite ? Rien ne se réglera en fait ainsi. Ne faut-il pas envisager de préférence la mise en place d’une commission vérité et justice pour faire toute la lumière depuis les Duvalier sur tous les cas dénoncés de dilapidation des fonds publics ? Mais sans indulgence, ni faux-fuyants. Comme le suggèrent Gabriel Fortuné et Wilson Laleau depuis belle lurette … Ce n’est pas qu’une simple proposition.

Enfin, la question définitive est la suivante : Qu’avons-nous fait des précédents rapports ? Qu’allons-nous faire de ces rapports dont nous ne pouvons nier ou récuser catégoriquement le contenu, aussi litigieux soit-il ? Je n’ai jamais voulu me poser en moraliste, encore moins en juge, je ne revendique pas de chapelle, seulement le libre arbitre et l’esprit d’indépendance. On passe (ra) l’éponge de l’impunité et on passe à autre chose. Comme d’habitude. Ah bon ! Qui va payer la dette de plus de deux milliards de dollars américains du fonds PetroCaribe réputé détourné et gaspillé dans des projets pour la plupart improductifs ? A mes yeux, le sens du bien commun, de l’intérêt du plus grand nombre est la source de toute politique digne de ce nom. Il ne faut cependant pas se faire non plus aucune illusion sur la gravité de la question de la corruption et sur l’inefficacité de notre système judiciaire ainsi que sur les déficiences de nos pouvoirs de contrôle officiels (IGF, ULCC, UCREF, CSC/CA, CNMP). Que diable pouvait s’attendre à une si délirante publicité ? On ne peut plus rien prévoir au niveau du Sénat, quoi qu’on pense.

Pierre-Raymond Dumas pierreraymonddumas@gmail.com
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