Questions à Christophe Philippe Charles poète et critique littéraire

Publié le 2005-05-17 | Le Nouvelliste

- Que présentez-vous cette année à LIVRES EN FOLIE ? - Cette année , je présente deux ouvrages de critique littéraire à LIVRES EN FOLIE : 1) Le premier est un Panorama de la littérature haïtienne de 1804 à 2004 (Tome 1). On y trouvera des approches nouvelles, des documents rares ou inédits. Je réhabilite les auteurs communément appelés "pionniers" et qu'une critique hâtive et paresseuse a souvent exécutés, alors que certains furent des mémorialistes, essayistes et polémistes de premier plan. Tout cela parce que leurs ouvrages ou leurs textes étaient devenus introuvables. Il m'a fallu de longues années de recherches pour les retrouver et les exhumer. Hérard-Dumesle est peut-être le plus grand prosateur de son temps. Son "Voyage dans le Nord d'Haïti" foisonne de pages remarquables. Je présente un texte de théâtre écrit en créole par Juste Chanlatte, comte des Rosiers dans la monarchie christophienne. Je présente Joseph St-Rémy, pionnier du métissage racial et Bauvais-Lespinasse, pionnier de la négritude, défenseur de la civilisation noire bien avant Anténor Firmin et le Dr Jean-Price Mars. Sans oublier Alibée Féry et Ignace Nau, précurseurs de l'indigénisme, auteurs de contes qui ont inspiré plus tard Jacques Roumain et Suzanne Comhaire-Sylvain. Bref, je bouscule la tradition et les idées reçues. Après moi, les cours de littérature haïtienne ne pourront plus se faire comme on les faisait avant. Mon livre est le plus avancé en matière de recherche dans le domaine. Je le dédie toutefois à la mémoire de mes anciens professeurs Dr Pradel Pompilus, Roger Gaillard, Ulysse Pierre-Louis, Hénock Trouillot. Ils m'ont fourni la matière première et m'ont insufflé la motivation nécessaire pour aller plus loin... Ce "panorama" est à n'en pas douter un ouvrage incontournable et qui devrait intéresser toutes les bibliothèques universitaires et scolaires, les professeurs, bref tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à la littérature haïtienne. Un volume de 304 pages avec des illustrations; il ne sera pas réédité de sitôt - s'il est jamais réédité - les lecteurs ont donc intérêt à se procurer ce premier tome à la foire car le livre est imprimé seulement à mille exemplaires... 2) Le second ouvrage est une monographie intitulée La vie sentimentale du poète Oswald Durand. Là encore, une approche nouvelle de l'oeuvre de l'auteur. Sa vie cachée est révélée au grand jour... On y trouvera une approche socio-critique et psychanalitique de ses poèmes d'amour, une anlyse fouillée de certaions poèmes oubliés opu occultés par la critique traditionnaliste. - Comment voyez-vous l'avenir du livre en Haïti et quelles mesures concrètes, selon vous, doivent être prises pour dynamiser le secteur du livre en Haïti ? - Depuis une décennie environ, le livre haïtien devient un produit internationalememt apprécié. Il n'y a pas de raison que cela ne continue pas... Sur le plan local, il y a une ferveur croissante du public, surtout depuis l'invention du concept LIVRES EN FOLIE. Les ventes ont augmenté, et la considération du public pour le livre haïtien aussi. Il y a un effort de la part des éditeurs et des imprimeurs pur améliorer la présentation physique. N'était la crise économique, les tirages devraient doubler, et le nombre de titres également. Cependant, on devrait s'attendre à beaucoup plus d'effort de la part de l'Etat, en particulier du Ministère de la Culture. On n'entend pas (ou plus) parler de la direction du livre ou de la direction du développement culturel au dit ministère. Des subventions devraient être accordées aux éditeurs d'ouvrages de création. Des prix annuels de roman, de poésie et d'essai auraient dû être décernés pour stimuler et encourager nos écrivains. Car il s'agit de valoriser et de dynamiser le patrimoine littéraire national. ------------------------------------ Un extrait AVENTURES SENTIMENTALES, ESCAPADES SEXUELLES DU POETE OSWALD DURAND C'est Ghislain Gouraige qui écrit : « L'oeuvre poétique d'Oswald Durand est une longue confession. Elle trahit une inquiétude charnelle sans cesse renaissante que les évocations érotiques et les descriptions licencieuses n'apaisent guère. Les recherches désespérées dont sont nées Choucoune, Idalina, Bertita, Adèle sont la transposition des étapes de la vie tapageuse d'Oswald Durand.» (Les meilleurs poètes et romanciers haïtiens, 1963) Les femmes défilent dans ses poèmes, femmes qu'il a aimées, qu'il a admirées, qu'il a observées, qu'il a désirées. Durand est marié, mais il multiplie les aventures sentimentales et les escapades sexuelles. C'est un homme bien campé, comme on se plaît à le dire chez nous. Adultère : connais pas! L'amour est le moteur de la vie, de la joie de vivre, le stimulant absolu, la justification suprême de l'existence : Aimez, vivez, rien ne vaut en ce monde Deux chauds éclairs par deux yeux reflétés Tous ces hochets par l'homme convoités - Fortune, gloire, hélas! sur quoi l'on fonde Le vrai bonheur - ne valent pas l'amour. (Le bonheur) Sur ce thème de la futilité de la gloire et de la fortune, ou plus précisément du peu d'importance de celles-ci face à l'amour, Durand s'arrête souvent. Il avoue préférer l'amour à la gloire, les caresses aux honneurs. Les vers reviennent comme un leitmotiv. D'abord dans le poème "Le baiser" (texte XVII de la deuxième partie des Rires et pleurs) : Ni la fortune, ni la gloire, Ni le clairon de la victoire, - Doux bruit qui sait nous embraser, - Ni le beau don de l'harmonie, Ni les grandeurs, ni le génie Ne valent pas un bon baiser. Les uns voudraient beaux équipages, Serviteurs, écuyers et pages, Grands châteaux pour se reposer; Moi je préfère ma retraite, Et, vers le soir, en ma chambrette, Sa brune lèvre et son baiser. Joies de l'amour! Frissons délicieux! Un monde magique d'extases et de plaisirs indicibles! Oswald Durand, macho impénitent! Moi j'aime bien mieux ma griffonne Qui ne craint pas qu'on la chiffonne, En lui volant un doux baiser. (Le baiser) Plus loin, dans le poème "Beaucoup d'amour" (Texte LXX, Rires et pleurs, deuxième partie), on entend la même rengaine : Puisque la vie est éphémère Et le destin capricieux; Puisque ici-bas, tout est chimère, Hormis l'amour, tombé des cieux, - A ce monde, moi, j'abandonne Fortune, gloire, amis du jour, Pourvu que ma Rose me donne Beaucoup d'amour. A la Chambre, l'on se fatigue A discuter cent mille lois; L'un, aux djobs, veut mettre une digue L'autre veut augmenter les droits. (Beaucoup d'amour) Oswald Durand connaît les femmes haïtiennes, les "payses" comme il les appelle; il apprécie goulûment leur "bouche lascive", leurs "dents blanches", leur "tété doubout", leur "jambe nue". Il se promène avec elles "sous les manguiers fleuris", "dans la savane", "sur le rivage où la brise/ tord et brise/les rameaux des raisiniers". De nombreuses épithètes ont été accolées au nom d'Oswald Durand : coureur de jupes, Casanova, Don Juan. Les femmes étaient sensibles à son physique et à son élégance, et ce jusqu'à un âge assez avancé. « Bâti en Hercule, il portait encore allègrement ses soixante-six ans. Une année avant sa mort, il avait contracté un troisième mariage, sa seconde femme étant décédée..." signale le Dr Pradel Pompilus. Au regard de la morale judéo-chrétienne, Durand est loin d'être un saint. Il se rapprocherait plutôt du diable. Au point que le critique Ulysse Pierre-Louis a pu écrire : « Dès qu'on parle d'Oswald Durand, il flotte une odeur de mauvais plaisirs et de péchés. Les rythmes magiques dont il a le secret sont pour nos sens de frôleuses calineries. Le portrait le plus vrai du barde serait celle qui le présenterait entouré du cortège impressionnant de celles qui ont eu une place dans sa vie, femmes aux yeux enjoleurs, aguicheuses et belles de la beauté du diable". Voici Choune, la noire à la "bouche lascive", Choune "ma grande noire à la mine rétive" (Sonnet de femmes); voici Emma dont la peau est comme "l'or des doublons". Voici "Matoute, la griffonne aux seins durs", "la chétive Nana", "Manoune et Rose aux sourires joyeux"; voici "Zoune, l'adorée des mornes, ma sauvage". Voici "la laveuse de Mando" [...] Voici Manoune, "Jacmélienne aimée, dont l'oeil est si noir", dans un texte intitulé "L'amour innocent" (Rires et pleurs, Deuxième partie, XV), mais pas si innocent que ça. Un texte au style caressant, sensuel. Le poète parle d'une main parfumée qui glisse sur le peignoir de Manoune, d'une main ingénue qui caresse l'épaule, d'un oeil agaçant qui fixe ses seins bruns. Et Manoune, sous ses draps, rêve d'un amant splendide, de sa lèvre qui touche... Il est question de presser la taille, de baiser les seins et ... de manger la bouche. S'agit-il d'un amour innocent ? La nuit, quand le froid piquant de décembre Vient, en sautillant, Vous trouver, Manoune, en votre humble chambre, Vous déshabilant, Ne voyez-vous pas - possible est la chose ! Un oeil agaçant Fixer vos seins bruns ? - Car, plus loin, il n'ose L'amour innocent. (L'amour innocent) Dans "Amour et débine", il évoque un souvenir délicieux. Il était fauché, sans un "cobre" dans son gousset. "Mes souliers riaient de leur trente-deux dents", écrit-il. Il avait le ventre vide et rien à mettre dedans. Il attendit "qu'il fit brun" pour aller prendre un grog chez un vieux nommé papa Jacobre. Et voilà qu'il tombe sur une perle derrière le comptoir, une fille toute en grâce et en sveltesse qui, d'un regard avait fait fuir sa tristesse, une serveuse superbe, laissant voir ses seins bruns, deux trésors! De quoi illuminer un après-midi mélancolique... (La vie sentimentale du poète Oswald Durand, Editions Choucoune, 2005)
Christophe Philippe Charles Auteur

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