La sculpture en Haïti au XXe siècle : La ferronnerie d’art – Lionel St-Eloi

Mémoire

Publié le 2017-11-21 | Le Nouvelliste

Culture -

Lionel St-Eloi est né à Port-au-Prince en 1950. Il ne cache pas le fait que, vivant dans un milieu plus que modeste, il a eu une enfance heureuse. À l’entendre parler, on réalise que, sentant très tôt chez lui un élan créateur, il n’a jamais essayé d’aller à l’encontre de lui-même. L’enfant qu’il était remplissait sa vie de tout un ensemble d’activités : la fabrication de maquettes, de cerfs-volants, de fanaux de Noël, et puis, il y avait le sport : le judo et le football, et aussi la musique : il joue à la guitare et au tambour. Tout ceci éloignait de lui l’ennui et le besoin, sauf le besoin de s’épanouir. Ainsi, ceux qui pensent que la chance n’arrive qu’aux gens heureux pourraient citer en exemple l’artiste Lionel St-Eloi.

Dans la vingtaine, les rencontres qui se multiplient vont le conduire d’abord à Poto-Mitan. Cet atelier qui est celui de Jean-Claude Garoute (Tiga), Patrick Vilaire et Wilfrid Casimir (Frido) était alors un véritable laboratoire, un lieu de brassage d’idées. De rencontres en rencontres, Lionel St-Eloi aboutit au Centre d’art. Il est alors essentiellement apprenti peintre qui, curieux, regarde, absorbe, digère et s’applique avec détermination à connaître le métier. Le travail paie et en 1981 le Centre d’art lui offre sa première exposition individuelle. C’est un succès. Son talent, son originalité lui avaient ouvert les portes du monde de l‘art haïtien. Mais St-Eloi n’allait pas s’arrêter à la peinture.

Le prétexte d’un manque de matériel causé par l’embargo lui fait prendre une autre direction. C’était l’occasion qui lui était offerte d’aller au-delà de la surface plane de la toile ou du carton. Il s’est alors mis à découper la tôle, à la tordre et très vite il est passé à l’assemblage de vieux morceaux de métal, de fils de fer, de vieux ustensiles de cuisine. Les formes diverses, les textures variées qu’il agençait allaient révéler un tout autre aspect de son talent.

Comme dans sa peinture, l’inspiration pour les sculptures de Lionel St-Eloi lui vient du vodou. Il abandonne cependant les scènes, les images de cérémonie, les groupes, pour ne se concentrer que sur des représentations individuelles. Il y a les lwas, bien entendu, qu’il traite en respectant leur iconographie, tout en y apportant un peu de sa fantaisie. Il veut mieux connaître les matériaux et développer la manière de les traiter.

Dans l’iconographie vodoue, l’image du Christ crucifié est associée à celle de Guédé, divinité de la mort. Lionel St-Eloi a beaucoup traité ce sujet. Si, à cause de sa forme et son poids, le matériau trouvé ne lui permettait pas de monter le Christ en croix, il en propose une stylisation de l’image qu’au fil des siècles, les conventions ont établi. En effet, à part les traits du visage, on peut voir les cheveux longs, la barbe et le cœur qu’a percés le centurion. Pour renforcer l’idée du drame du Golgotha, St-Eloi place, de part et d’autre de la tête du Christ, deux croix, celles des larrons telles qu’on les trouve dans les récits des quatre évangélistes. Avec le temps, avec une meilleure maîtrise de la technique, la représentation du Crucifié a considérablement évolué. Certains diraient, dans le bon sens, parce que son interprétation est plus immédiate.

Le serpent, associé à Dambalah, est aussi un sujet intéressant traité par Lionel St-Eloi. Contrairement à ceux que nous avons vu fabriquer en fer forgé, ceux que créent St-Eloi ont un brillant qui les rend plus séduisants. Il les montre ondulant, les enlace autour d’un support, une branche d’arbre par exemple, question d’essayer de leur donner vie. Il les couvre de médaillons qui alternent avec des petites alvéoles, animant ainsi la surface de l’objet, comme le font les écailles sur la peau du serpent.

Les serpents sont seuls ou encore présentés dans des ensembles. La symétrie recherchée dans l’un d’entre eux nous autorise à penser qu’il a été inspiré d’un vèvè de Damballah et d’Aida Wedo. Il faut insister sur l’aspect inspiré de cette sculpture, car, destinée essentiellement à la contemplation, elle n’a pas la même fonction que le vèvè tracé au sol. Cette différence fondamentale explique aussi le fait que l’artiste ait pu prendre certaines libertés. Comme dans la plupart des vèvès de ce couple, on trouve deux serpents atour d’un axe. Ils vont de haut en bas contrairement au vèvè où ils sont ascendants. Ils ne s’entrelacent pas, ce qui est le cas, parfois. On y retrouve également certains détails comme, en haut, cette forme d’astre radieux, sorte d’étoile, et allant vers le bas, un cœur, une forme ovale et, tout en bas, une forme qui serait peut-être celle d’un œuf. Dans plusieurs religions, l’œuf est inséparable du serpent, les deux étant vus par certains comme associés à la création cosmique.

Si l’on considère l’importance de cette appropriation qu’a faite le vodou des images de la religion catholique, il serait impossible d’imaginer l’absence de l’ange dans le répertoire où puisent les artistes vodouisants. Hector Hyppolite, le plus grand d’entre eux, l’a fait. Lionel St-Eloi aussi. Ses représentations d’anges sont la plus évidente preuve de son talent de sculpteur, plus encore de son talent d’orfèvre. Il y a dans ces images un respect des proportions et s’il n’y a pas lieu pour lui de montrer ses notions d’anatomie, c’est que les anges sont habituellement montrés habillés. L’attention qu’il porte aux détails est impressionnant. Aussi, on pourra dire que ces anges ne sont pas simplement vêtus mais parés de riches vêtements, et leur ornementation ne peut être que celle produite par un orfèvre. Il y a une délicatesse, une finesse dans certains détails tout à fait inattendues dans une œuvre de récupération. C’est qu’en réalité, Lionel St-Eloi a dépassé la récupération, car il a cessé d’être limité, comme cela a été le cas à ses débuts, par son respect de la forme, de la texture et du poids des matériaux qu’il choisit.

Il est admirable de voir que Lionel St.-Eloi est resté fidèle au Centre d’art où il a fait ses débuts d’artiste professionnel. Cette fidélité se manifeste aujourd’hui dans le temps qu’il apporte à la relance du centre et aux cours qu’il a accepté d’y dispenser à des jeunes et moins jeunes.

Gérald Alexis Auteur

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