Les deux caravanes du changement

Publié le 2017-11-07 | lenouvelliste.com

Ces derniers temps, le mot caravane est devenu très populaire en Haïti, à la faveur du programme phare du président de la République, M. Jovenel Moïse, « Caravane du changement ». Mais c’est quoi une caravane ? C’est quoi le changement ?

Le terme « caravane » est issu d’un mot persan « karouan » qui signifie troupe de voyageurs. Ce vocable est utilisé en Orient et en Afrique pour désigner des troupes de voyageurs qui s'assemblent pour traverser les déserts ou les mers avec plus de sûreté. Selon le dictionnaire Larousse, une caravane désigne un groupe de personnes (voyageurs, marchands, nomades, etc.) réunies pour traverser ensemble des régions désertiques ou d'accès difficile, et montées sur des bêtes de somme ou dans des voitures.

Le changement, quant à lui, désigne le passage d’un état à un autre. Si le changement s’opère dans le sens de l’amélioration des conditions matérielles d’existence de la population en général, on parle de progrès. Cependant, si le changement se fait au détriment des couches les plus défavorisées, on parle de régression. Quand il y a changement, c’est facile de le constater, car il est observable et peut être mesuré. La science économique fournit beaucoup d’indicateurs permettant de mesurer le changement. L’un de ces indicateurs est le Produit intérieur brut (PIB) qui mesure la quantité de richesse créée dans une économie pour une année. En effet, le niveau de richesse créé dans une économie est le miroir qui permet d’observer le changement. Plus le Produit intérieur brut (PIB) d’un pays est élevé, plus il y a de richesse créée. Et vice versa.

Une forte croissance de la production sur une période relativement longue entraîne une croissance économique soutenue qui aboutira au développement économique. Une distribution équitable des fruits de la croissance entraîne le développement social ou humain, de surcroît le développement durable. Car, si la situation économique de tous les citoyens s’améliore, ils pourront avoir aisément accès aux services de santé, à une éducation de qualité, à des logements décents, etc. Ils pourront aussi avoir un comportement plus responsable à l’endroit de leur environnement.

Le terme caravane associé au concept changement pourrait désigner un vaste mouvement de mobilisation de synergies pour apporter une réponse à un ou des problèmes économiques, sociaux ou politiques. Ainsi, il y a lieu d’observer deux caravanes du changement dans le pays : l’une économique et l’autre politique.

Bien qu’on ne soit plus à l’ère de la révolution verte, un pays comme Haïti qui n’a pas de grands moyens pour faire l’acquisition de la technologie, doit redynamiser son agriculture afin d’accroître son indépendance alimentaire et du même coup réduire l’insécurité alimentaire, car près d’un tiers de la population est dans l’insécurité alimentaire (PAM 2016). De plus, tout dirigeant qui se respecte, doit pouvoir nourrir sa population. C’est dans cet ordre d’idées que le 1er mai 2017, à l’occasion de la fête de l’Agriculture et du Travail, le président fraîchement arrivé au pouvoir, Monsieur Jovenel Moïse, a lancé officiellement dans le département de l’Artibonite la caravane du changement, un vaste programme visant à améliorer particulièrement les infrastructures agricoles et routières en vue d’augmenter la production agricole et son acheminement vers les marchés. Comme son nom l’indique, ce programme devrait parcourir toute la République jusqu’au terme du mandat du président le 7 février 2022. Après son lancement dans l’Artibonite, en juillet dernier, ce programme s’est établi dans le Sud du pays qui avait été très affecté par le passage de l’ouragan Matthew dans la nuit du 3 au 4 octobre 2016.

Par ailleurs, la caravane du changement du président de la République vise à moyen et à long terme à augmenter la production nationale, particulièrement la production rizicole dans les plaines de l’Artibonite et du Sud. Étant donné qu’Haïti est importateur net, cela pourrait permettre de réduire la facture de l’importation, donc réduire le déficit commercial et du même coup augmenter les réserves internationales. A très long terme, la devise nationale pourrait jouir d’une bonne santé.

Paradoxalement, le 12 septembre 2017, l’opposition démocratique a lancé à sa manière une autre caravane du changement qui consiste en une série de manifestations non sans incident, en parcourant les rues de la zone métropolitaine et certaines villes de province pour exiger le départ du président de la République. Coup de maître, l’opposition politique en hibernation depuis les dernières élections, a profité de la position critique du sénateur de l’Ouest, M. Antonio Chéramy, qui lors de la présentation du rapport sur le budget 2017-2018 au Sénat, déterminé à faire obstacle à ce budget qualifié de « criminel », a eu la bravoure de déchirer le document en criant haut et fort « vòlè », pour se réveiller. Cette remobilisation s’est traduite par l’organisation d’une série de manifestations de rue pour réclamer un autre budget et le départ ou la démission du président de la République du pouvoir après avoir la publication dans le journal officiel de la République « Le Moniteur », du budget sans aucune modification.

Cette caravane du changement est un « remake » des années 1991 et 2004, toutefois, il y a une certaine nuance dans la façon de procéder et les acteurs sont différents. La conséquence de ces événements comme l’ont montrée les indicateurs économiques, c’est d’accroître la précarité de l’économie du pays. De fait, suite au coup d’État militaire de septembre 1991, la production a connu une croissance de -13.2% en 1992, -2.4% en 1993 et -8.3% en 1994 tandis que le taux d’inflation a été respectivement de 19.6%, 29.71% et 39.33%. De plus, les événements de 2004 aggravés par les catastrophes naturelles ont entraîné un effondrement de la production, le taux de croissance du PIB a été de -3.4% alors que le taux d’inflation a atteint 22.81%. D’autres indicateurs auraient pu être considérés pour démontrer l’impact de ce type de caravane sur l’économie.

Entre ces deux caravanes du changement, le peuple aura à faire un choix. Selon le vieux dicton : « Les chiens aboient, la caravane passe. »

Junior Armel Bélizaire, Economiste jbelizaire2001@gmail.com
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